LE COUBEUR DE FORTUNE
Comme je n'aime point à envisager le mau* vais c6té des choses , )e ne considérerai ici les hommes que sous ce dernier point de vue-, c'est-à-dire comme occupés d'un jeu dont le principal objet est leur intérêt ou leur amuse" ' ment , et je les diviserai en coureurs de plaisirs , coureurs d'honneurs, coureurs de places, et coureurs de fortune ou de femmes , ce qui est à peu près la même chose , quoique la femme ne soit considérée par eux que comme uii accom* pagnement à la fortune , accompagnement qui leur parait même souvent fort harmonieux.
Le coureur de plaisirs , qui n'a pour but que le feu follet de la jouissance , mérite à peine une pensée. Les jours de son été , dans le jardin de la vie , sont bien courts ; ses goûts sont passagers. Il voit bien des fruits qu'il voudrait cueillir , mais ou un nuage , ou l'obscurité du soir , les dérobe à sa vue , ou le froid de l'hivej? vient les flétrir ; ses désirs s'éteignent ; son appétit est rassasié , il n'éprouve plus qu'ennui , dégoût et lassitude: les regrets et les maladies succèdent ; enfin l'insecte n'existe plus , ses jours sont écoulés.
Le coureur d'honneurs n'est autre chose qu'un reptile. Il rampe sur les traces d'autres
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insectes T et cherche en vain à suivre le pa- j f>illon dans son vol ; il règne aussi pen de tems , } et il est encore plus méprisable que le premier. • Souvent aussi , attiré par Téclat du pouvoir , il vient y brûler ses ailes , et tombe condamné à végéter jusqu'à la fin de sa vie , ou bien il perd tout-à-fait l'existence , consumé par le feu dé-> vorant de Tambition.
Pour ne pas nous arrêter plus long-tems snr ces diverses variétés , nous passerons sur-lechamp au coureur de fortune , dont la carrière esl plus longue et exige plus d'activité , quoiqu'il ne mérite pas moins de mépris , et qu'il soit plus coupable que les autres. Il a en vue un objet substantiel. Un vil intérêt , une cupidité sordide , le tiennent toujours éveillé. Il ne court point au hasard; c'est un chasseur à l'afiTût qui guette sa proie. Ne songeant qu'à s'en emparer , il est constant , froid , artifi-<> cieux , patient et intrigant. La beauté ne peut fondre les glaces de son cœur ; nul charme ne peut distraire sa raison de ses calculs favoris. Il commande au plaisir , enchaîne les passions , ne se laisse éblouir ni par l'éclat ,• ni par la mode; il jie songe qu'au solide, et ne s'inquiète ni d^ la difformité , ni de la bassesse ,
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ni de la dégradation. Une femme riche , vieille ou déshonorée , laide ou infirme , sans naissance ou sans éducation , a toujours des attraits pour lui , tandis que la beauté pauvre se flétrit dans son lit modeste, et qu'il Técarte avec le pied , s*il la rencontre sur son chemin marchant vers le temple de la Fortune.
Je ne puis concevoir un caractère plus vil et •plus méprisable; et cependant nous voyons, dans la capitale et aux eaux , des milliers de gens affichés comme coureurs de fortune , publiquement connus pour être à la piste d'une femme riche , assidus tour à tour près de toutes les héritières qu^ls découvrent, dansant avec elles, le» flattant , les trompant , )u$qu^à ce qu'enfin quelqu'une d'elles devienne leur proie.
M. Flutter , après avoir dissipé sa propre fortune , a fait ce métier pendant vingt-quatre ans, et a eu depuis dix , comme il le dit lui-même à qui veut l'entendre , le bonheur d'enterrer successivement deux femmes riches , et de n'en avoir eu aucun enfant qui puisse Tembarrasser. Quoiqu'il ne soit plus jeune , quoiqu'il n'ait plus rien qui puisse plaire , il en cherche maintenant une troisième ; car il n'a ni assez de générosité pour solliciter la main de la femo^e
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qui n'est riche qae de ses vertus , ni assez de : sensibilité pour se marier par amour.
Mais ce qu'il y a de plus déplorable, c'est que 's. M. Flutter et ceux qui lui ressemblent diri- } ^ent toujours leurs efforts pour s'emparer de ' Taffection de l'innocence et de la beauté ; et ''. quand après les informations qu'ils prennent ,. ils reconnaissent que la fortune de celle à qui JF ils ont fait la cour ne répond pas à leur ambition et à leur cupidité , ils abandonnent la mal- '. heureuse fille , la livrent sans pitié aux cha- 1^ grins et aux regrets , et la laissent exposée an mépris public ; car une fille trahie de cette manière conserve en vain une vertu sans tache : la médisance ne la montre pas moins an ■; doigt comme une amante oubliée , délaissée , : dont le mariage a été rompu , tandis que le coureur de fortune est assez barbare pour chercher . à faire naître le même intérêt dans un autre cœur , le sien n'étant susceptible ni de pitié ni de rémords.
L'anecdote suivante . dont M. Flutter est le , héros 9 peindra sous des couleurs assez frappantes les gens de ce caractère. Après la mort de sa première femme , dont la figure semblait avoir été jetée dans un moule d'Ëthid|>ie , il fit j