LE COUREUR DE FORTUNE. 25 J
un voyage de dëcouvei'tes, comme ceux qui cherchent à trouver une mine d'or. Ayant appris qu'il y avait dans le nord de FÂngleterre une riche héritière dont je tairai le nom , et qu'elle pos^dait un beau château , des terres et une somme considérable dans les fonds publics , il parvint à faire connaissance avec elle, jeta ses filets sur-le-champ , et crut avoir enveloppé l'oiseau qu'il convoitait, une jeune personne aussi jolie que spirituelle.
Il dansait avec elle dans tous les bals , Tac-* compagnait dans toutes ses promenades, soupirait auprès d'elle , lui adressait des vers amoureux ; il était infatigable dans ses attentions, et il n'attendait pour lui demander sa main que des informations encore plus précises sur sa fortune. Il n'oublia pas, en lui faisant la cour, d'avoir recours à la flatterie. Il faisait sans cesse l'éloge de ses attraits , lui disait qu'une blonde était l'objet de son idolâtrie, que des yeux bleus comme les siens valaient seuls tout un empire. Enfin , n'ayant plus de doute sur la valeur de sa fortune , il résolut de faire la grande attaque. Un jour qu'il se promenait avec elle, après l'avoir accablée de ses complimens ordinaires , et en aToir fait même au cheval qa'elle
a58 LE COUREUR DE FORTUNE.
montait, il lui dit qu'il avait vu son château, ."■ qu'il était digne d'une telle maîtresse , que le ! comble du bonheur pour lui serait d'être son berger dans ces bosquets paisibles , et de passer . sa vie dans la retraite avec celle qu'il adorait. !
Heureusement pour la jeune personne , elle avait eu assez de bon sens pour ne pas laisser surprendre son cœur par des soins intéressés. ; Elle partit d'un éclat de rire, et l'informa que .. le château , les bois et la fortune dont il était i si passionnément épris appartenaient à une de ^ ses cousines, qui portait le même nom , et que, quant à elle , elle ne possédait pas un arpent de terre au monde. M. Flutter devint muet de sarprise. Il hésita , balbutia» dit qu'il se trou* vait indisposé , lui demanda la permission de se . retirer en lui disant qu'il reviendrait le lendemain , et ne reparut jamais devant elle. Un mois apràs il épousa la cousine , jeune personne ' contrefaite, très-brune, ayant de petits yeux ; noirs , qui donna dans le piège quoiqu'elle eût été avertie par sa parente , et qui ne survécut que trois ans à cette heureuse union.
Ce serait un grand bonheur dans la société , au moins pour le beau sexe , si ces alchimistes pfi amour étaient marqués au front de manière à ,'
lE COUREUR DE FORTUNE. aSg élre évités par les femmes et méprises par les hommes. M. Flutter est pourtant recherche et considéré à Bath ; il y passe pour un homme habile dans l'art de plair&. Il dit qu'il a épousé S3 femme au teint noir parce qu'elle avait conçu pour lui un attachement qui avait excité sa pitié , et qu'il était devenu amoureux de la propriétaire du château A cause de la force de son esprit : il voulait probablement dire de ses marailles. Un tel homme n'obtiendra jamais mon estime ni ma confiance.
Telle était mon ignorance en pareille matière y . . que je déclamai contre une telle conduite i ^^ comme étant indigne des représentans d'une i grande nation , comme imprimant une honte et | une tache indélébiles sur le peuple chez lequel se: 1 commettaient de pareils excès. Mais on m^n- ^ forma que tout cela se faisait conformément aux ] anciens usagçs ; qu'une tête cassée ou un chien ;mort reçu à la figure n'était, en pareil cas, qu'une plaisanterie ; enfin , que les élections étaient le carnaval, ou pour mieux dire les saturnales des Anglais ; car , dans le premier cas, on ne se permet les insultes que sous le masque, et elles sont, par conséquent, moins -' offensantes pour celui qui en est l'objet ; au lieu que , dans le second , on les fait à visage découvert, parce qu'elles sont autorisées par Tusage , et en quelque sorte un privilège con« 1 sacré par une charte.
L'un des candidats devint un véritable ca^ téchumène pour les constituans qui devaient l'élire , et l'on ne pouvait voir sans rire comme H répondait en enfant docile à tous ceux qui se chargeaient de le catéchiser. Mon ami , cependant , prit une marche plus facile , parce '
qu^il connaissait le caractère des électeurs ^ ayant déjà été une fois leur représentant. II est vrai qu'il avait laissé passer sans opposition le bill sur les grains , mais il avait pris la liberté de faire quelques objections sur la suspension de Vhabeas corpus; et comme il n'avait ni place , ni pension du gouvernement , il pouvait se montrer tête levée. Ce qui m'étonnale plus, ce fut de voir un homme fier et indolent s'humilier de toutes les manières , et se démener avec une activité sans bornes pour parvenir à son but. Sa mémoire me parut aussi prodigieuse; il connaissait le nom de chacun , son état , sa fortune , son caractère , ses faibles , et il mettait tout à profit.
« Vous voilà donc , Thomas, dit-il à Tun; comme vous avez bonne mine|! vous avez donc secoué votre fièvre ? — Oui , oui , répondit Thomas , elle m'avait secoué assez long-tems. — C'est bien , Thomas , je vous en félicite ; donnez-moi la main. » Et il serra la main la plus sale que j'eusse jamais vue , encore couverte du fumier qu'elle venait de répandre sur la terre. <c Hé bien ! continua-t-il , vous êtes toujours dans les mêmes sentimens politiques P vous tenez
toujours an parti d'Orange ? — Oh ! oh ! dit Thomas , j'ai eu des offres bien plus avantageuV* ses de l'autre côté ; et puis , je crois que nous '". n'avons pas trop à nous louer des gens du roi : ils sont trop fiers ; ils regardent le pauvre comme i la boue qui est sous leurs pieds, r— Fi donc ! fi ! mon cher Thomas , » dit mon ami ; et le tirant à part , il eut avec lui une conversation de deux ou trois minutes que je n'entendis pas , mais ils se séparèrent très-contens l'un de l'autre , car ils se serrèrent encore une fois la main , et Thomas, en le quittant , lui dit d'un air réjoui , en appuyant les poings sur ses côtés : « Comptez-y; vous pouvez y compter. »
Il rencontra ensuite un vieillard : <c Hé bien ! l'ami Barnacle , j'ai été bien fâché d'apprendre la perte que vous avez faite de vos bestiaux (il Tavait apprise par hasard Tinstant d'auparavant ) ; vous auriez dû m'écrire à ce sujet ; mais je vous communiquerai un plan que j'ai conçu pour vous faire réparer vos pertes. A propos, combien avez-vous de fils qui ont le droit de voter ? — • Quatre , Votre Honneur. — Et comment vont-ils ? — Fort mal , Votre Honneur^ fort mal ; il y a le plus jeune , dont je ne puis
rien faire. — C'est dommage , mon cTier Barnaclc ; mais je crois que je pourrais le faire entrer dans récole bleue , et les deux aînés suffiraient pour conduire vos affaires. — Sans doute, Votre Honneur. — Et il me semble que Jack. . . — Il se nomme James , Votre Honneur. — Oui, c'est James que je voulais dire ; il me semble qu'on en pourrait faire un bon commis de l'excise. C'est un fin matois , hem ? — Bien vrai , Votre Honneur ; je vous réponds qu'il a le nea^ long. — Eh bien ! nous y songerons. Quant à Bob... — Bill , Votre Honneur. — Oui , Bill , comment puis-je être assez distrait!... Enfiii, je crois que Bill remplirait parfaitement une place dans uti bureau. — Il écrit comme uii savant, Votre Honneur. — C'est ce qu'il faut. Mais à propos , père Barnacle , prenez-vous toujours autant de tabac qu'autrefois ? — Ouf , Votre Honneur ; je l'aime autant que je l'aimais, mais il est diablement cher. — Donnez-m'en une prise ; je vous en enverrai par mon dômes* tique une livre de qualité supérieure que je yoos ai apportée tout exprès de Londres. — Grand merci ! Votre Honneur. — Ainsi , vous irez voter demain avec vos quatre garçons ? — I. la
266 LE MEMBRE DU PARLEMEîiT.
Oui , oui , Votre Honneur , nous n'y manquerons
point. » Après quoi mon ami acheta une livre -
de tabac commun , et la lui envoya comme s'il «,
l'avait apportée de Londres. ;
Il arrêta ensuite un jeune homme assez pro* prement vêtu : « C'est vous , John ? est-ce que ; TOUS êtes hors de place? — Oui , Monsieur.— ■ Et avez-vous déjà voté ? — Non , Monsieur. — Fort bien. Vous savez que je suis candidat. Je . m'occuperai de vous trouver une place. — Mon-sieur , je suis las du service ( ce drôle était un laquais hors de condition ) , je voudrais une place dépendante du gouyerncment. — C'est bien comme cela que je l'entends, mon cher John. »
En le quittant , mon ami fut abordé par une rieille femme qui lui reprocha avec aigreur d'avoir manqué à ses promesses , d'avoir voté contre les intérêts de son pays , enfin , qui lui déroula une longue liste de tous les péchés dont elle l'accusait d'être coupable par action ou par omission. Il supporta l'orage avec courage et . patience ^ et il réussit tellement à l'aniadoaer à force de douceur et d'adresse , qu'elle lui promit en s'en allant de déterminer son fils à voter ^ en sa faveur.
f Mon bon monsieur Shambles , dit-il à un autre , pourquoi n^étes-vous pas venu me voir la dernière fois que vous avez été k Smilhfield? * — Parce que votre coquin de valet, François , m^a ferme la porte an nez , Votre Honneur , en me disant que vous notiez pas visible. --* ^impertinent ! je le chasserai , monsieur Shambles. Jamais il ne sait distinguer mes amis des importuns qui viennent m'ennuyer. Et comment se porte votre seconde femme ? Charmante femme , sur ma foi ! — Hé ! hë ! Votre Honneur. — Et votre fils ? votre fils unique \t pense , un beau garçon aussi , ma foi ! qu'en faites- vous P — J'avais dessein de lui faire apprendre Tanatomie , d'en faire un docteur ; mais il préfère être ministre : cela m'est égal. Il fera son chemin , car j'ai quelques milliers de livres à son service. — Et moi , j'ai quelque crédit pour le faire avancer dans l'église. Qui sait si nous ne le verrons pas nn jour évéque ! Parle t-il bien ? — Comme nn livre , Votre Honneur. Il nous fait quelquefois un brin de discours sur ks af&ires du parlement , et toujours dans votre sens , Votre Honneur. — Bravo ! Shambles :
* Marché où Ton vend les bestiaux à Londres.
mais pourquoi ne pas en faire un avocat P Je pourrais lui donner un bon coup d'épaule de ce côte. Il deviendrait peut-être lord-chancelier. » Le vieux boucher fut si charmé des rêves d'am-> bition dont mon ami. le berçait , qu'il nous quitta en lui promettant de le servir de tous ses moyens , et en jurant que si son voisin , qui avait pxomis sa voix aux bleus^, ne leur manquait pas de parole , il le ferait arrêter pour le paiement du mémoire de la viande qu'il lui avait fournie.
Nous nous rendîmes alors chez un maître d'école qui avait sept cnfans., que mon ami métamorphosa en autant de chérubins et de petits archanges , et en faveur desquels il s'épuisa encore en promesses. Il finit par donner une gui^ née à chacun d'eux , mais ce n'était pas un acte de corruption , car il était clair que les pauvres enfans n'avaient pas le droit de voter: pen-. dant cette distribution généreuse , le père avait, eu le bon esprit de se détourner pour causer avec moi.
L'heure nous appelait aux husiings *f. En nous
* Chaque candidat choisit une couleur , et distribua des rubans et des cocardes à ses partisans.
^* On appelle ainsi une espèce de tréteauit éleT^s
tt MEMBRE bu PARLEMENt. 269
y rendant , je demandai à mon ami sMl avait assez de crédit pour tenit toutes les promesses qu'il venait de faire.
« Non , certainement , me rëporidit-il ; mais tios médecins guérissent-ils toutes les maladies auxquelles Thomme est exposé ? sauvent-ils la moitié de leurs malades ? peuVent-ils tes soulager tous ? Non, sans doute. Je ne puis pas davantage servir ces braves gens , mais je puis leur
ordînaireihcnt en plein air , où sont places ceux qui soAt chargés de i^ecueîllir les voix , et d'où les candidats et leurs amis haranguent leis électeurs et la populace à Tpurerture et à la clôture de chaque séance. Les élections anglaises sont des champs de bataille où chaque parti s*assomme dans Tespoir de triompher; les curieux y devienilent souvent acteurs malgré eux , et rarement ils échappent à de vigoui*eux coups de poing. Il y a- quelques années , chacun des candidats livrait à la disposition de son parti cinq ou six voitures traînées par de riches attelages , chargées de cochers et de laquais à brillantes Jirrées. A la fin de ces élections, ces voitures n'étaient plus que des coffres brisés ; les cochers et les laqnaîs avaient disparu , les chevaux étaient exténués de fatigue et de faim. Pendant le tems des élections , ces carrosses changeaient à chaque instant de maîtres , c'est-à-dire de triomphateurs ; ib ne se reposaient jamais qu'ai la porte des tavernes , des cabarets ouverts et défrayés par les prétendans à la représentation nationale. Dans les bourgs , les choses se passent moins tumultueusement.
donner ce que le médecin ne refuse même pas à celui qu'il a condamné intérieurement , Tespérance. >* Je compris alors combien ces promesses étaient solidf^s.
Mon ami ne déploya pas moins d'adresse sur les hustings^ Il sollicitait de toutes parts , tirait avantage de tout , remerciait s^s amis , faisait politesse à ses adversaires. » Mon cher monsieur, disait-il à quelques-uns de ceux-ci , quoique vous ay^z promis votre suffrage à mon antagoniste , je me flatte que vous n'oublierez pas que vous^avez droit de donner deux voix, et que vous m'avez promis ( ou fait espérer ) que j'obtiendrais là seconde. » Il employa cette ruse de guerre à l'égard de plusieurs votans , et cet esprit de paix et de conciliation lui valut plusieurs voix.
Lorsque la séance fut terminée , je lui demandai s'il n'était pas fatigué et dégoûté de cette besogne. « Plus que je ne saurais vous le dire , me répondit- il ; mais c'est une épreuve à laquelle il faut se soumettre. Heureusement, cela n'arrive guère que tous les sept ans. >»
Sans doute c'est une épreuve , et c'en est une par laquelle tout le monde n'est pas propre à
passer. li faut avoir un front imperturbable , et être bien convaincu que le succès ne peut s'a* chefer par trop d'humiliations.
Avant de quitter le bourg où se faisait Tëlection , pour pouvoir juger de ia différence des opinions, je me rendis dans un cabaret ouvert aux partisans de Fautre candidat. Gomme je ne portais ni rubans , ni cocarde, que je n'étais ni élec- *teur , ni habitant du comté , je ne pouvais être en butte à Tanimosité d'aucun parti. J'y trouvai une assemblée nombreuse , occupée de discussions politiques. Un artiste vétérinaire en était le président , et un maçon haranguait les auditeurs. Je perdis la plus grande partie de son discours ; mais>un marchand de poison contre les rats, qui se trouvait près de moi , m'assura que c'était un habile politique et un grand orateur.
Je Tentendis pourtant s'écrier avec feu :
« Nous sommes ruinés , Messieurs , ruinés par la couronne , par l'église , par l'aristocratie et par la prépondérance des gens en place. L'intolérance , le fanatisme , la superstition, les privilèges de la royauté et l'influencé du clergé , nous conduisent à notre perte. N'avons-nous pas autant de. bon sens que nos sénateurs et nos
évêques? Notre jugement ne vaut-il pas celui de nos prédicateurs, et de nos législateurs ? Le livre de IMnstruction n^ est -il pas ouvert pour tous ceux qui savent lire ? Et pourquoi , vous et moi , ne saurions-nous pas interpréter les lois aussi bien qu^un chancelier ou un archevêque ? ( Grands applaudissemens. ) N'avons-nous pas les mêmes droits ?^( Ecoutez ! écoutez ! ) Faut-il qu^on nous mette un éteignoir sur Tesprit , une muselière sur la bouche ? ( Non ! non ! ) Pourquoi donc ne serions-nous pas tous en état de représenter nos concitoyens , sans être de la noblesse pu du clergé ? » ( Applaudissemens prolongés. ) « J'ai dans Tidée , dit un bon fermier écossais qui était venu s'établir dans ce pays , que nous ne serions pas tout-à-fait aussi bons législateurs que.rhonorable membre qui vient de parler se rimagine. Croyez-vous, compère Brickdust, que le laquais du duc bâtirait une maison aussi bien cl aussi vite que vous ? Non ; et pourquoi ? parce que vous avez étudié votre métier. Mais ne faut-il pas aussi que le ministre étudie la religion, et le législateur les lois et la politique ? Je crois que la plupart de nous feraient aussi mauvaise figure dans la chaire ou à la tribune qu'un taureau
dans un concert , ou un ours dans un bal. » Ici des cris tumultueux interrompirent Torateur , et il ne lui fut plus possible de se faire entendre.
Je quittai cette assemblée, très-convaincu de la justesse des raisonnemens du fermier , et regrettant qu'on rëcoutât si défavorablement. Je pris des renseignemens sur son caractère , et j'appris que c'était un homme d'uiie excellente conduite , et qui avait gagné une petite fortune, tl ne passait pas pour orateur , on ne goûtait pas ses principes , mais on lui demandait des avis dans tontes les affaires un peu importantes , et Ton se trouvait bien de les suivre. La plupart de ceux ' qui étaient réunis en ce lieu n'avaient rien à perdre et étaient grands partisans d'une réforme ; mais Sandy avait coutume de dire qu^il ne savait pas jusqu'où elle pourrait aller , et si elle ne réformerait pas la petite fortune qu'il avait eu tant de peine à amasser, et à laquelle il avait travaillé si long-tems.
J'oubliais de dire que cette assemblée se nommait les amis de la constitution. Les mots liberté de discussion étaient écrits sur la porte , et le premier article du règlement était que cha-que membre paierait trois pences (six sous) pour
274 ^^ MEMBRE DU PARLEMEÎSiT.
droit d'entrée et pour l'usage d'une pipe chargée de tabac. Ce fut ma première et ma dernière yisite à une société de cette espèce , qui ouvre le champ à tant de réflexions diverses.
En rentrant à Londres , je ne voulus pas passer devant la maison d'un de mes amis , absent depuis quelques mois , sans m'informer s'il était de retour. Je le trouvai . Nous nous embrassâmes, 1 et je lui demandai des nouvelles de sa santé. J « Elle est assez bonne , me répondit-il , eu égard ; aux circonstances. — De quelles circonstances ,' parlez-vous ? — Oh! mille choses: une multitude d'affaires , une correspondance étendue , mille lettres à lire et auxquelles il faut répon* [ dre , je ne sais combien de papiers à examiner , ; des amis à obliger, etc. , etc. » \
« Cela est bien singulier ! pensai - je : le fils . '> d'un commerçant, riche, stupide , paresseux comme une marmotte ; qu'est-ce que tout cela f veut dire ? »»
Je m'assis en face de lui , et jetai les yeux sur un journal tandis qu'il était appuyé sur la hanche gauche , le pied droit en avant , lalôte un peu inclinée vers moi ^ semblable à une des mauvaises st atues de nos places , tenant une lettre de la
rien faire. — C'est dommage , mon cter Barnacle ; mais je croîs que je pourrais le faire entrer dans l'école bleue , et les deux aines suffiraient pour conduire vos affaires. — Sans doute , Votre Honneur. — Et il me semble que Jack. . . — Il se nomme James , Votre Honneur. • — Oui, c'est James que je voulais dire ; il me semble qu'on en pourrait faire uii bon commis de l'excise. C'est un fin matois , hem ? — Bien vrai , Votre Honneur ; je vous réponds qu'il a le nez long. — Eh bien ! nous y songerons. Quant à Bob... — Bill , Votre Honneur. — Oui, Bill, comment puis-je être assez distrait!... Enfiiif je crois que Bill remplirait parfaitement une place dans un bureau. — Il écrit comme un savant, Votre Honneur. — C'est ce qu'il faut. Mais à propos , père Barnacle , prenez-vous toujours autant de tabac qu'autrefois? — Oui, Votre Honneur ; je l'aime autant que je l'aimais, mais il est diablement cher. — Donnez-m'en une prise ; je vous en enverrai par mon dômes* tique une livre de qualité supérieure que je vous ai apportée tout exprès de Londres. — Grand merci! Votre Hannéur. — Ainsi , vous irez voter demain avec vos quatre garçons ? —
Tant la glace , et dans une. autre attitude étudiée ; mais je reconn^s bientôt qu^il n^agissait ainsi que pour avoir occasion de pratiquer 1 les différentes manières dont on exprime dans le parlement l'approbation ou Timprobation. ' Quand ce que je lisais lui déplaisait , il tousss^it . et frappait des pieds : quand il en était satisfait , il s'écriait ; u Ecoutez ! Ecoutez ! »
. « Sur mon honneur , lui dis-je , il me scimble que vous êtes si occupé et si peu en état de m'entendre en ce moment , que )e vous souhaite le bonjour. » Je m'échappai au même ins- l tant , le laissant toujours en face de la glace ; et ^ en descendant l'escalier je l'entendis crier : ^ « L* ordre du jour l « ^
Je rencontrai sous le vestibule un ancien do^ ^ Qiestique. « John , lui dis-je , je crains que votre -) maitre ne soit pas bien. Sa tête n'est pas dans j son état ordinaire , et Ton dirait qu'il a perdu | la raison. Quand nous étions ensemble en pension à Charter-House , il était fort silencieux ; '.. mais à présent il ne fait que parler , et ne tient ; que des discours sans suite et incohérens ! ')
» — Oh ! oh ! me dit rhonnête John , ce n'est qu'un peu de joie et de fierté \ il est arriyé hiçr ;
du comte de Comouailles , et , depuis ce tems, il ne fait que ranger les chaises dans le salon comme si c'était un jour d'assemblée ; il entre , il sort , s'étudie à s'asseoir avec grâce ^ se lève et se rassied encore , frappe du pied , tousse , change d'attitude devant le miroir , crie : « Oui , non f écoutez , à V ordre l
» — Mauvais symptômes! m'écriai- je.
» — Ce n'est pas tout , reprit John. Ce matin , il prit une feuille de papier et écrivait son nom une cinquantaine de fois pour se faire une belle signature. Ensuite il sonna ; quand j'arrivai , il me fît asseoir dans un grand fauteuil , et prenant un rouleau de papier blanc , il me le présenta en marmottant quelques mots dont je n'ai entendu que celui de mémoire , et cependant je suis sûr d'avoir payé hier tous les mé-^ moires de la semaine dernière. Alors il me dit de retourner à mon ouvrage , et je m'en allai ;. mais ayant en quelque sorte pitié de lui , je re-* vins sur mes pas et j'ouvris la porte pour lui demander à quelleheure il voudrait diner. « Quand on aura demandé la question préalable » me répondit-it. »
fi
278 LE MEMBBE DU PAnLEMENT. 1
» — La chose n'est que trop sûre , John ; il a perdu l'esprit.
>» — Je l'aï cru de même , répond! t-îl en riant malignement : j'ai cru que mon maitre ëtait ; véritablement devenu fou. Mais ce n'est pas cela ; il n'est devenu que membre du parlement. ^ 11 a été dans le Cornouaille, ila acheté un bourg*, et avec le bourg la voix de tous ceux qui l'habitent , puis il est revenu au comble de ses vœux. .' J Les lettres que vous avez vues devant lui sdnt,l là pour qii'ilies affranchisse en écrivant son nom |:; sur 1- adresse **, et c'est pour cela qu'il s'est !.
* Ji existe eu Angleterre un a^sez grand nombre de l>Liurgs qui ont droit d'envoyer un ou deux membres à c h chambre des communes , et dai^s lesquels il ne se trouve qu^un très-petit nombre d'électeurs , quelquefois ** hait ou dix seulement. Ces électeurs sont ordinairement \ pauvres et dans la dépendance entière du seigneur du j bourg. II en résulte que ce seigneur est toujours maitre à des élections , et envoie au parlement qui bon lui sero-^ ■: ble , lui-même ou ses amis. C'est ce que les Anglais ap- j pcllent -roifen boroughs y des bourgs pourris. -
♦* Privilège accordé aux membres du parlement bri* j
tannique , qui devrait leur être personnel, mais d«at ^
lis fte servent amplement pour leurs amis comme pour eux-mêmes.
tfe MEMBRE bu PARLEMENt. ^269
y rendant , je demandai à mon ami s'il avait assez de crédit pour tenir toutes lés promesses qu'il venait de faire.
« Non , certainement , me rëporidît-il ; mais tios médecins guérissent-ils toutes les maladies auxquelles Thomnie est exposé ? sauvent-ils ià moitié de leurs malades ? peuVent-ils les soulager tous P Non, sans doute. Je nepuispasdavan* tage servir ces braves gens , mais je puis leur
ordinairement en plein air , où sont placés ceux qui sont charges de recueillir les voix , et d*où les candidats et leurs amis haranguent leis électeurs et la populace à Vqurerture et à la clôture de chaque séance. Les élections anglaises sont des champs de bataille où chaque parti s'assomme dans Pespoir de triompher; leséurieux y deviennent souvent acteurs malgré eux , et rarement ils échappent à de vigoureux coups de poing. Il y a- quelques années , chacun des candidats livrait à la disposition de son parti cinq ou six voitures traînées par de riches attelages , chargées de cochers et de laquais à brillantes livrées. A la fin de ces élections, ces voitures notaient plus que des coffres brisés ; les cochers et les laqnaif avaient disparu , les chevaux étaient exténués de fatigue et de faim. Pendant le tems des élections , ces carrosses changeaient à chaque instant de mattres , c*est-à-dire de triomphateurs ; ils ne se reposaient jamais qu'ai la porte des tavernes , des cabarets ouverts et défrayés par les prétendans à la représentation nationale. Dans les bourgs , les choses se passent moins tumultueusement.
28o LE MEMBRE DU PABI.EMENT.
Stephen , M. P. , car vous savez que ]e suU nommé à la chambre. »
« Juste ciel ! m'ëcrîai-je , en fermant la porte, quelle ressemblance il y a entre la chapelle de Saint-Ëlienne et l'hâpîtal de Saint-Luc 1 * »
• l.a chapelle àe Saint-Etienne est le lieu où se tirnneol les séances de la chambre des communes; l'Iiôpital de Siint-Luc est un hospice pour les fous.