‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 42 sur 43 · N° XXVI · texte numérisé non relu

N° XXVI

On s'attend an passage dans une promenade p«< bliqut ; l'on j passe en rcvne l'un devant l'autre' carrosses, livrées , armoiries ; rien n'écbappe au jeux : tout est curieusement ou malignement observé.

▲ Batrrtni.

M ARGÀTE est à Ramsgatece que la partie orientale de Londres est au quartier situé du côté de Touest*, J'avais souvent entendu accorder la supériorité à I9 seconde de ces deux villes; maij

* Margate et Ramsgaîe sont deux ports du comté de Keni^ où Ton se rend pendant la belle saison poui prendre les bains de mer ; mais le second est plus fréquenté par la haute société. Le quartier occidental de Twondres est celui où demeurent les gens riches et la no~ blesse, tandis que celui situé à Test n*est habité que par des ouvriers , des artisans, et surtout par les mariniers qui travaillent sur la Tamise , qui en est voisine. Bil* fingsgaie fait partie de ce dernier quartier, et Ton cite à Londres les femmes àcBillingsgaU comme les poissardef à Paris.

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je nVn fus bien convaincu que lorsque j'y allai ces jours derniers , pour la première fois de ma vie, avec M. Oldcastle , petit-maitre un peu délabré. Kous avions d'abord passé quelques heures à Margâte. Les gens qufrarrivent dans l'une, entassés dans un bateau à vapeur, et la bonne compagnie qui vient dans l'autre en chaise de poste , offrent le même contraste qu'un ciel pur et une atmosphère chargée de nuages , que la vive clarté du soleil et les ténèbres d'une nuit obscure. L'air de Billingsgafe et du quai de la tour de Londres semble su ivre les premiers voyageurs depuis leur départ jusqu'à leur arrivée; et ils n'ont pas plus de ressemblance avec les gens du bon ton qui se rendent l'été dans les ports de mer fréquentés par la bonne société , que le courtaud de boutique donnant la main à une grande dame pour l'aider à descendre de sa voiture quand elU arrive à son magasin, n'en a avec l'homme de qualité qui la fait entrer dans la salle de l'O* péra, ou que la révérence gauche du marchand qu'on vient de payer ne ressemble à l'aimable salut de la bonne compagnie , au mouvement de tête gracieux de la condescendance , ou au tribut respectueux de la bienséance.

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Ce qai m^amusa le plus, ce fut la rencontre que nous fîmes, à MargaUj du jeune Dobelman, clerc de mon procureur , qui ayant obtenu un congé de trois semaines , y était arrivé sur un cheval de louage , et avait sA^oué Tair grave et composé du bureau pour essayer de faire Taimable. La jurisprudence, la médecine et le commerce sont une triste école pour prendre un air d^élégance et de légèreté; cependant leurs adeptes essaient souvent d'en offrir une imitation burlesque.

« Il n^est personne que vous ne- connaissiez ici , M. Dobelman , lui dis-je en le voyant à la porte de l'hâtel où nous venions de descendre ; soyez , je vous prie , notre cicérone , notre nomenclateur , et faites-nous connaître les gens qui s^y trouvent. » Il parut enchanté de cette demande, et nous sortîmes ensemble. Oldcastle le regardait d'un air de dédain ; mais , quant à moi, j'étais enchanté de sa compagnie. Son procureur avait fait autrefois beaucoup d'affaires pour moi , et j'en avais eu , pendant un certain \ tems , une fort bonne opinion , quoique j'en aie changé depuis ; ce qui arrivera probablement & ceux de mes lecteurs qui auront occasion de ';

faire connaissance • avec les suppôts de Jh^mis et leurs longs mémoires.

Notre guide entra alors en fonctions ; et pour commencer , il nous parla de lui-même. Il nous apprit que se rendant toujours agréable , il était accueilli partout ; que , n'étant pas fier , il fai* sait bientôt connaissance , et qu'il savait ordinairement , en moins de huit jours , plus de choses que tout autre n'en pourrait apprendre en quinze.

(' Fort bien ! dis-je ; mais , voyons , appreneznous les noms des personnages et des beautés célèbres qui se trouvent ici , leur fortuite , leur caractère. Quel est cet homme qui marche en se dandinant , et qui , de sa lourde allure , semble éprouver le roulis d'un bâtiment pesamment chargé sur one mer agitée ?

» — C'est un gros marchand de grains , répondit le clerc , un homme riche de cent mille livres sterling au moins , fort respectable , et ayant , dans la Cité , la plus grande réputation.

» — Il doit en avoir partout , répliqaai-je.

» — Bravo ! Monsieur , s'écria Dobelman , voulant jouer Thomme fin et spirituel ; la plaisanterie est excellente , exquise , de par Dieu !

>» — Et celui-ci dont la figure enluminée semble une lanterne ëclairée par le gaz ?

» — Oh ! c^est un homme du premier calibre; un i]aarc)iand de bestiaux , le primum mobile de notre paroisse. Chaque mot (|ui sort de sa bou«che est une sentence dans rassemblée des mar^ guilliers.

» — Et cet ultrà-élégant dans ce joli msky ; qui est-il ?

» — Un gros brasseur. . . Vous voyez dans cette berline un marchand de vin , et dans cette belle calèche un débitant de liqueurs spiritueuses. Ce boiteux qui sort de la machine à prendre des bains est un gros libraire , et cet homme en noir qui arrive en chaise de poste est un confrère , un procureur , homme de grande considération.

» — Je vois qu'il n'y a ici que de grands personnages , lui dis-je.

» — Pardonnez - moi ; la compagnie est un peu mélangée. Par exemple , cet homme monté sur un cheval aveugle est un petit auteur; celui qui sort de cette maison à gauche , un vicaire de paroisse, et ce dernier qui marche d'un air si fier , suivi d'un laquais , n'est autre chose qu'un espion et un délatçur.

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» — Allons , allons , me dit tout bas Oldcastle , laissons là milord de la plame ; je yous* instruirai mieux que lui. »

Nous fîmes nos adieux à notre cicérone.

Quand nous Teûmes quitté , mon ami s^écria :

« Juste ciel ! quel misérable assemblage de coquins et de — 'Pasun mot contre le beau

sexe, répliquai-je , pas un seul mot Mais

pourquoi les traitez- vous de coquins?

» — Pourquoi ? parce qu'ils le sont par goût ; par principes , par intérêt, par profession. Voilà un gros marchand de grains qui ruine votre santé en vous vendant pour de la farine du sel ,' de l'alun et des os calcinés, et qui ^moudrait le peuple encore plus menu que ses grains pour faire sa fortune par un détestable monopole ; uu marchand de bestiaux qui , chargé par sa place de pourvoir aux besoins des pauvres, empoche l'argent qui leur est destiné , et s'inquiète peu qu'ils maigrissent pourvu que ses bœufs soient bien gras ; un brasseur qui vend je ne sais quelle drogue pour de la bière , et qui étant lui-même sans entrailles, se met peu en peine de ce qu'il fait souiTrir aux intestins de ceux qui en boivent ; un M. Medley qui , eu vendant

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ses eaux-de-vie travaillies , règne despotiquement sur les cabarets , dont aucnn ne peut s^oavrir sans sa permission; un auteur qui habille les pensées des autres et qui les vend comme neuves à ce Hbrairç qui ferme sa porte an mérite modeste , et qui en ouvre les deux bat tans à récrivain d'un roman licencieux capable d'empoisonner toute la génération actuelle et celles qui lui succéderont; un procureur qui vit des misères du genre humain. Mais il ne vous a pas tout montré. Je puis encore vous faire voir Tépicier qui vend des feuilles de ronces pour du thé ; le courtier qui spécule sur la baisse du crédit public ; des tailleurs , des coiffeurs ^ des den-> tistes , une foule d'ouvrières , lingères et mo-« distés , dont la vertu est aussi solide que leurs ouvrages; des....

»— Assez ! assez ! m'écriai- je ; je vois combien la société est choisie ici. Je savais que dans tous les ports de mer où la mode attire la foule à cette époque de Tannée , la compagnie est ton* jours mélangée ; mais Margate l'emporte à cet égard sur tous les autres , et il me suffit de l'avoir entrevu pendant quelques heures.

» J'ordonnai des chevaux de poste i et je

RAMSGITE LT MARGATE. 3Sl repartis pour Ramsgate , tont en réfléchissant sur la manière difTérente dont Oldcaslle et Dobelman envisageaient les mêmes hommes.

L'ignorance du clerc de procnrear faisait son bonheur ; mais nous savons tous que quand l'ignorance est nn bonheur, c'est une folie d'être sa^e; et personne n'est pins que moi convaincu de la vérité de cette vieille maxime.

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