‹ L'Hermite de Londres: ou, Observations sur les mœurs et usages des Anglais au commencement duChapitre 41 sur 43 · N® XXIV · texte numérisé non relu

N® XXIV

Le cliar Uger d'un fat qui vole, en un instant ^ De l'ennui qui le chasse à l'ennui qui l'attend.

Je passais un ]o\ït dattis Paii-Mall , ti j^étai vis-à-vis de Carlton-House , quand je rencon* trai lord Random , qui m'assura quHl avait à m parler 9 et m'invita à monter dans son cabriolet. « Venez, me dit-il; la chaleur est troj grande pour qu'on puisse marcher : je n'ai riei à faire , je vous conduirai où il vous plaira , e autant vaut que vous me teniezi compagnie qu( de vous livrer solitairement à vos pensées. »

J'acceptai sa proposition,. L'af&ire dont il voulait^ m'entretenir était le futur mariage d< lady Marie , dont qq cpmmenfdH^à parler dan^ le monde , ou , pour mieu^ dire ,11 n'avait à me

UX£ MATINEE k LONDRES. 325

parler d'aucune affaire; mais il était seul ; désirait avoir compagnie , et me voyant dans son cabriolet ; il profita de cette occasion pour chercher à tirer de moi tout ce que je pouvais savoir sur ce projet d'hymen : il n'y réussit pourtant point ; mais puisque je me trouvais avec lui , et que j'étais moi-même désœuvré , je fus curieux de voir comment il passerait sa matinée , me promettant du moins une promenade agréable.

Nous nous arrêtâmes d'abord chez Fribourg^ où lord Random goûta ( expression bizarre ) toutes les espèces de tabacs de sa boutique ; il examina aussi différentes sortes de cigarres et de tabacs à fumer , et fit ses provisions pour son nez et pour sa pipe. Pendant tout ce tems , le lord pariait si haut qu'il fit assembler la foule autour de la boutique. Nous y restâmes environ vingt minutes ; puis , retournant sur nos pas , nous traversâmes Pall-Mallti Saint- James -street avec autant de rapidité que si la mort nous eût poursuivis.

Au coin de Bennet-street , il s'arrêta pour causer quelques minutes avec une de ses connaissances; à quelques pas plus loin, il fit une autre halte à la porte d^un cordonnier, li appela

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le garçon sans descendre de cabriolet , lui n procha de ne lui avoir pas envoyé les bot!

quUl lui avait demandées, ayant toujours verbe si haut que les mendianset même les pa sans s'attroupèrent de nouveau autour de nou Mous suivîmes ensuite Piccadilly jusqn Dofper-street 9 rencontrant à chaque pas que ques personnes qui le saluaient et à qui il falli rendre le salut ; nous nous arrêtâmes chez Moi ton, armurier. Tous les fusils et tous les pist< lets de la boutique passèrent par les mains de loi Random ; il examina la poudre , vit du plomb i des balles de tous calibres , vanta son adresi comme tireulr , cita plusieurs de ses prouesses à 1 chasse, se donna force éloges, et remonta 6 cabriolet sans avoir rien acheté. J'étais resl muet pendant tout ce tems , n'étant pas teni de prendre part h une pareille conversatioi^ Nous retournâmes alors au grand galop da4 Pail-'Mall, le lord ayant oublié , me dit-il , d'etf trer un instant chez Scott , son tailleur. Noil étions restés une heure chez Morton ; et présq^ mant, d'après ce qu'il venait de me dire, qu'il ifl ferait pas une si longue visite au tailleur , je V laissai descendre seul , pour ne pas m'exposi|

une seconde fois à Tennui d'entendre d'insipides propos , et espérant qne ce serait un motif pour qu'il revint plus promptement. Je me trompais : il y passa aussi une heure; mais ]e ne restai pas sans occupation pendant ce tems : son cheval était si vif et si impatient , que ]e fus obligé de le faire marcher d'un bout k Tautre de la rue pendant cinquante minutes , attendant ma délivrance , et n'osant perdre de vue la porte du tailleur.

Il revint enfin , me fit quelques excuses , et nous primes le chemin à^Ox/ord-street , en passant par Bond'Street, où nous fîmes trois pauses pour serrer la main de quelques-uns de ces oisifs qui n'ont de métier que celui de se promener tous les jours dans cette rue , depuis deux heures jusqu'à cinq. Notre destination , dans Oxford'Street f était chez un artiste vétérinaire i qui lord Random avait confié le soin d'un cheval. Il m'engagea à venir le voir et ï lui dire ce que je pensais de sa maladie. J'alléguai mon ignorance , mais cette excuse ne fut pas reçue : je fus obligé de descendre , et , à dire vrai , je ne me souciais pas d'être forcé de me promener en cabriolet dans Oxfori-stnei , ainsi que

je Tavais fait dans Pair-Mail. Nous allâmes donc voir le cheval malade y auquel milord parut donner beaucoup d'attention. Assis sur la mangeoire , le lord commença une dissertation sur Tanatomie du cheval , sur les maladies auxquelles il est sujet , sur les moyens curatifs à employer , et il paraissait s'y connaître à fond. J'eus donc le bonheur d'entendre converser savamment sur le farcin , la gourme , les ëparvins , jusqu'à ce que le lord , ayant fait sojnner sa montre , s'aperçut qu'il était six heures. Nous sortîmes de l'écurie les vétemens imprégnés de vapeurs fétides qui nous donnaient une odeur de palefreniers.

11 était un peu plus de deux heures lorsque je l'avais rencontré dans Pall-MalL Nous en avions donc employé près de quatre à ces visites intéressantes. « J'avais dessein de faire une promenade dans le parc ; me dit-il alors; mais je m'aperçois qu'il est trop tard : il est tems que je retourne chez moi pour ma toilette. Où voulez-vous que je vous descende? — Où il vous plaira, » lui répondis-je; car j'étais ennuyé de perdre ainsi mon tems. Je mis donc pied à terre au coin à'Old-Bond-street, et il

VKE MATINEE A LONDRES. 32g

prit à drbite pour se rendre dans Berkley- Square.

Je yons demande , mon cher lecteur , quelle utilitë j*ai retirée de la société de sa seigneurie ? quel amusement sa conversation m^a procuré ?

quel avantage j'ai trouvé dans une promenade , par un soleil brûlant , an milieu des tourbillons de poussière et dans un qainriolet découvert ? Mais c'est ainsi que pins d'un lord en use avec ses connaissances ; leur sotte vanité leur persuade qu'un homme qui n'est pas titré doit se trouver très-honoré de la perte de son tems , en se montrant dans son équipage oiffé de somptueuses armoiries surmontées d'une couronne de comte ou de marquis. Cts gens, qui aiment i être entourés de complaisans et de flatteurs , enchaînent à leurs côtés quelque victime pour écouter les éloges qu'ils se donnent à eux-mé^ mes , entendre leurs fades plaisanteries , enfin , les aider à tuer le tems aux dépens de qui il appartiendra. Ils vous conduiront chez Tatersall * , dans Long'Acre **f chez vingt marchands et

* Marchand de chevaux qui tient à Londres un manège.

** Rue où te trourent les selliers et carrossien les plus à la mode.

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fabricans , soit poar y acheter des chiens , de chevaux , des voitures , soit pour tout voir san rien acheter ; mais toujours dans le dessein d vous donner une haute idée de leur importano et de vous faire sentir combien vous êtes heureux d'avoir pour ami un pair du royaume, e de vous trouver en sa compagnie.

La seule convarsation que nous eûmes pen dant les quatre heures que nous passâmes ensemble { si Ton. peut appeler conversation ni téte-à-téte où Tun parle et où Tautre écoute )i fut le récit qu4l me fit de la manière dont il avait passé k journéeprécédenfe , pour me prott* ver Texcellence de sa constitution , qui résistai! à la vie dissipée quMl menait. En voici à perf près la substance : i

« Il s'était levé à trois heures après midi i avait déjeuné , était allé dans Long^Acre voiii une voiture de voyage quMl avait commandée ^1! avait acheté deux épagneuls et était allé visiteill son cheval malade ; à huit heures, il s'était isài à table avec quelques amis , avait bu avec etït jusqu'à onze , sMtait rendu dMWauxhall, y avait dépensé vingt livres sterling en mauvais vin de Champagne 9 était rentré chez lui à quatre

TtNE MATINEE A LONDRES. 33t

heures du matin , avait joui , en fumant une pipe , du souvenir d'une journée si bien employée f et s'était couché après cinq heures, n

Quelle existence ! quelle vie utile pour la société ! Voilà pourtant comme la plupart de nos gens à la mode passent leur tems ^ sans en retirer avantage pour eux , sans le rendre profitable à personnel Etre Fombre d'un grand personnage doit être l'esclavage le plus insup^ portabla : rien ne conviendrait moins à l'indépendance de mon caractère ; car , quoique je convienne que nous dépendons les uns des autres pour les plaisirs de la société , cependant l'espèce de servitude qui vous attache à un autre , uniquement à cause de son rang ou de sa fortune , est dégradante. Il est néanmoins bien peu de nos gens importans qui n'aient quelq ne compagnon complaisant , nne espèce d'ombre qui les suit partout, et sur qui ils exercent leur desp otisme , petite tyrannie que les esprits étroits font sentir aux autres. Ces misérables triomphes de la vanité sont indignes nonseulement de la véritable noblesse , mais même d'un homme.

S'il est quelquefois ennuyeux d'accompagner

332 UNE MATINEE A LOSDBES.

une dame qui conrt de boutiqne en boutique , Il l'est cent fois plus de suivre un grand sei' gneur daiis ses courses du malin. Cette leçoi ne fut pas sans utilité pour moi : j'ai grand soin, depuis ce lems , de ne plus me laisser prendn à pareil piège. Si ma complaisance pour le beai sexe me porte encore quelquefois à perdre en M faveur quelques matinées , au moins je ne souflh jamais qu'un homme , quel que puisse être soi rang , s'amuse -à tuer le tems à mes dépens.

— N* XXY. —

JE tas p anntum , pefer avis , tuiii Nos mquions,..,

HOB.

Nos p^ret Triaient moins 'que nos âieus , et nous sommei pires que nos pères.

On a dit avec raison qu^aucune ville du inonde ne pouvait donner une idée de Londres ; ses grandes et belles rues tirées au cordeau , ses trottoirs élégans et commodes, ses maisons d'une grande propreté , aussi remarquables par leur simplicité que parleur couleur , ornées de jolies petites portes décorées de colonnes et de frontons qui ne sont pas toujours d'un goût exquis , et surtout la quantité innombrable de ses magasins , qui semblent servir d'entrepôt général À toutes les marchandises du monde , donnent à la capitale de TAngleterre un air de grandeur et d'originalité , de richesse et de simplicité qu'on lat trouve nulle part.

334 ^^^ nVl.S D£ LONDRES*

Je parcourais hier les trottoirs sans tro savoir où j'allais : tout chemin m'était indiffé rent , parce que je ne voulais que voir. Je lisai le nom des rues , je contemplais les enseignes les étalages ; enfin , je faisais le badaud *. E moins de cinq minutes j'arrivai dans Piccadillj ponssé et coudoyé par plus de mille personne qui m'avaient forcé de faire ce chemin plus les tement que je ne le désirais.

En sortant de Walerloo-street ** , grand

* Les Anglais , et surtout ceux qui sont nës à Lon* ares f sont aussi badauds [cocA/teïs) ({ue lés Parisiens mais il faut leur rendre cette justice, q^u'ils ne se livreû à la badauderie que dans leurs courses de plaisirs. Le affaires , chez eux , passent avant tout, et un Anglais qu sort pour son commerce ne conçoit pas qu'il y ait dan les ri^s de Londres quelqu'un de désœuvré. Le matin : dix heures, et le soir à trois heures après midi , tout li monde est pressé. Malheur à celui qui ne sort alors quf par curiosité ! il est impitoyablement froissé par lou ceux qu^il rencontre. Chacun sait se faire faire place i coups de coude , à coups de poing ; et cpmme le tem qu*on emploierait à faire des excuses ne rapporte rien les Anglais se dispensent d'une civilité qu^ils traitept à superflue , parce qu'elle est gratuite. On a bi^ntiSt pri son parti sur cet inconvénient , et Ton finit au bout d< quelques jours par se décidei^à imiter les manières ui peu brusques des Anglais affairés.

^* Les Anglais ont singulièrfsment multiplié les sou-

LES tiVES DE LONDRKS. 335

rue à moitié bâtie qui parait devoir être composée d'hàtels magnifiques , quoique uniformes ^ je rencontrai un mien parent, grand observateur de nos mœurs , qui consentit à m^accompagner, autant par goût que par aipi-^ tié. Après avoir parcouru la belle rue de Pic^ cadilty , nous allâmes voir la statue de Bonaparte, sculptée par le célèbre Canova, e'- qui devait orner , en France , la salle des Maréchaux : elle est placée maintenant dans la partie du vestibule de Thôtel de Marlborough destinée aux valets. Ce manque de goût , disje à mon parent , ne fait pas honneur à nos conr iiaissance$ daus les arts. » Nous continuâmes notre trajet , moi en réfléchissant aux vicissitudes humaines , mon parent en se livrant à la causticité de son caractère , à laquelle chaque passant servait d^aliment. Nous entrâmes un

venin de cette journëe ; ils ont élevé une foule de monumens à sa gloire ; iUont de« IVaterloo^bridge^ IVater» loo-place,- Waterho'Street ^ JVaterioo-Aouse ^ etc., elr. Les Français ont donne Tezemplc de pareils baptêmes : ils ont des places de Jemmapes , de Fleurus , de \Vagram ; drs ponts d*Austerlits , d^Iéna ; des barrières de Marengo; des rues d^ArcoIe, de I^di , de Rivoli , de Castiglione , etc. ; et Ton conviendra qtie dans re genre d'illustration !a variété est un grand avantage.

instant ches le pâtissier Hickson ; sa bouti^

est la plus renommée de Londres. C'est le ly

dez-vous de la meilleure compagnie. Les plu

kei , les biscuits , les tartes , y sont variés i Ti

fini de forme et de goût ; les gelées y sont pa

sables , les glaces tri;s-médiocres. Dans n

salle basse , qui n'a pas toute la propreté a

glaise , il y a deux ou trois tables de marbr

autour desquelles on prend place quand

peut. Le bon ton est de manger debout. L

rélite de la noblesse , les courtisans du princ

les dames du palais de la reine , se pressent ai

dément autour de quelques assiettes de pâtiss

rie*, et se régalent d'une boisson assez insipid

mais fort à la mode depuis quelques années ; i

la nomme soda water ( eau de sonde ) ; elle re

semble assez , pour le goût, à notre ean de Selt

que nos médecins ont mise en faveur cbez l

gourmands ; cette eau de sonde , renfermée dai

de petites bouteilles , fait lorsqu'on les déboi

cbe le bruit du vin de Champagne , avec lequi

elle n'a pas d'autre rapport ; elle est fort d

goût des Anglais. Quelques dames , parnn sui

croit de bon ton , ne se donnent pas la peine d

descendre de leurs équipages , et font leur Junc^

dans la \oiture , tandis que les laquais se gri-

sent avec du gin chez le marchand de liqueurs, et que le cocher caresse sts chevaux en lustrant leur poil avec son mouchoir de poche.

Nous terminâmes notre matinée par une promenade au Parc. Je m'aperçus , en y arrivant, que mon cousin semblait éprouver une suffocation d'idées et de paroles; en effet, à peine eûmes-nous pris le chemin de la grande allée ,' qu'il me parla en ces termes :

<« Vous me vantiez , me dit-il , mon cher parent , les grandes améliorations qui ont eu lieu dans la ville de Londres. (Il y avait vingt ans qu'il n'y était venu , ayant passé tout ce tems dans sa terre. ) J'en aperçois bien quel* ques-unes dans le matériel des choses , c'est-àdire dans les rues , dans les bâtimens; mais je n'en vois aucune dans les habitans. Au contraire , j'y trouve une détérioration' toujours croissante , une démoralisation qui fait tous les jours de nouveaux progrès. Que vois- je dans toutes les rues où je passe , dans tous les lieux publics que je fréquente ? Des êtres qui ne sont ni hommes , ni femmes, ni singes, mais qui semblent réunir en eux les caractères distinctifs de ces trois espèces, On ne savait de mon tems I. i5

ce que c'était qa'un dandy *. Nous aidons A ëlégans yétiLs de riches étoffes de brocart , \ velours , d'habits brodés , et portant Tëpée i côté, comme cela convient à un homme bien m Il est vrai qu'ils donnaient deux cents livres { gages à un valet de chambre français qui psi sait tous les jours quatre heures à faire leur ta lette ; mais, aujourd'hui , on en perd six ï se faii lacer et serrer dans un corset , à arranger 11 plis d'une cravate qui vous étrangle comme vous étiez au pilori , à se faire huiler la tête ^ se peindre la figure , et tout cela pour ne pi avoir l'air d'un homme comme il faut. Vous coi viendrez que cela est bien étrange ! »

Je lui demandai s*il avait tout-à-fait oubi la poudre à la maréchale , la pommade et II odeurs ?

« Fort bien , fort bien , me dit-il ; mais , l bout du compte , on reconnaissait un hommeJ condition à son costume. Aujourd'hui , sa tel est semblable à celle de son jockey. Ses chevei ressemblent à une brosse ; son visage , enten dans une énorme cravate bien empesée , est pe|

* Nom qu^on donne aux petiu-^niaitres d^une h ivàié qjiltrée.

hZS HU£S D£ LONDRES. SSg

ché sur son cou si roide qu'il ne peut faire un mouvement sans effort; on croirait voir un âne alonger sa tète au dessus d'un uiur d'appui peint en blanc. Si vous portez ensuite les yeux sur la partie inférieure de cet être ridicule , vou» apercevez des pantalons qui vous laissent le choix de le prendre pour un Turc, pour un laboureur ^ ou pour un matelot. Vous ne pouvez faire un pas sans risquer d'être renverse par quelqu'une de ces momies ambulantes dont toutes les joiniores sont tellement serrées dans leurs vétemens qu'il leur faut beaucoup de tems et de peine pour £ure une révolution géométrique, en se détournant d'un pas de la ligne droite.

N Que dire ensuite de ces dames à énormes chapeaux en appentis qui vous crèvent quelquefois les yeux, ou dont le petit parasol, toujours ouvert , même quand il ne fait ni pluie ni so-^ Icil , accroche et renverse votr^ coiffure ? Leurs yeux, leur nez, leur bouche sont cachés sous Tau vent qui les couvre, et si vous portez les yeux un peu plus bas , vous êtes forcé de rougir à la vue des nudités que vous apercevez. Quelques-unes portent en main, comme nos facteors de la poste aux lettres, un sac en velours,

34o LES RUES DE LONDRES.

en satin ou en soie, dont elles voasbattei les jambes en passant ; souvent un misërabl chien qui les suit vous inquiète en aboyant , i vous devez vous estimer heureux s*i\ ne wH mord pas les jambes ou s'il ne déchire pas vod habit.

» Combien n'est-il pas indécent de voir j laquais, de la taille d'un grenadier, qui suiti maîtresse , dominer sur son dos et ses ëpauh entièrement découvertes ; ou, s'il se baisse pou ramasser son gant, avoir, grâce au peu de loi gueur des vêtemens inférieurs, la vue d'an spa tacle encore plus indécent ! Tout est monstrai site de nos jours.

» Et vos roués , quelle diflTérence entre ei et nos élégans d'autrefois! Cette production J votre tems est une espèce de race croisée , ui sorte de mulet né dans vos écuries. Quelle foui de ces jeunes brutes infeste les rues de Londre L'un , le corps penché en avant , et se carrai les coudes , se pique de conduire mieux que so cocher sa barouche. attelée de quatre chevam l'autre , conduisant un landaw^ les yeux fid! entre les oreilles de son cheval , n'est occnf qu'à exciter son ardeur pour redoubler la ^

tesse de sa course , et il est très-probable qu'il écrasera quelqu'un , ou qu'il renversera sa voiture ou celle d'un autre. Celui qui mène un tilbury est un peu plus modeste ; il a ordinairement plus d'égards pour lui-même et pour autrui. Il a dans son cabriolet son jockey pour compagnon ; on aperçoit la tête de son ami de cœur, c'est-à-dire d'un basset ou d'un barbet , qui , accroupi entre ses jambes , avertit en aboyant les passans de se déranger, et a en cela plus d'intelligence que son maître.

» Tous ces êtres sont au comble du bonheur et bouffis d'un ridicule orgueil lorsqu'ils peuvent parvenir à être membres du club des jockeys.

Souvent ils ont à la bouche un cure-dent, une paille qu'ils ont ramassée dans leur écurie , ou , pour se donner un air militaire, un cigare allumé dont la fumée semble indiquer qu'il ne fie trouve dans l'intérieur de leur tête que vide, vapeur et brouillard.

» Quelquefois vous voyez ces héros de taverne eu d'écurie placés nonchalamment sur un cheval , fermant un oeil et approchant une lorgnette de l'autre, ayant sous le bras un iiton tortu, emblème parfait de leur esprit,

34^ LES RUES DE lONDRES.

et tenant le manche d'an fouet dans lei poche, avec lequel leur main droite est ei foncée.

M D'autres fois , devenant piétons , cinq ( six d'entre eux se prennent par le bras , et ei trelacés comme une botte d'oignons , ils oca pent tout le trottoir , et mettent ob$taele votre marche : zéros rangés l'un près de l'autr et n'ayant aucune valeur parce qu'il ne se troai pas un seul chiffre parmi eux , ils vous forcei à leur céder le pas, jettent dans la boue vieillard et l'infirme , et font rougir par leo: regards effrontés la femme modeste qu'ils rei contrent , si par hasard ce phénix peut se tronvi dans Saint- James street , dans PaU-Mall eu d« Bond-sireei. ■

.» Cette espèce d'êtres, que je ne sais coi ment qualifier , est si considérable , que beai coup étant forcés par leurs dettes de passer si lecontinent,on ne s'aperçoit pas cependant qui deviennent plus rares. Il est vrai qn^on i voit chaque jour paraître de nouveaux qui sen blent croître comme des champignons , et qi remplissent toutes les rues de la ville , au grai détriment des gens raisonnables qui $*y troi

LES RDES DE LOKDRES* 343

yent encore. Restent-ils dans leur patrie 9 ils en sont le fardeau; sMIs la quittent, ils sont partout la risée de l'étranger.

» J'ai dans cette classe un mauvais sujet de neveu qui , ayant atteint sa vingt-unième année, jugea à propos de venir me faire ses adieux pour m'annoncer qu'il allait partir pour la France. Je cherchai à l'en dissuader , et comme il me demandait quelles étaient mes raisons pour l'en détourner : « Tom , lui dis-je franchement , ce » n'est pas que je trouve quelque inconvénient a> â ce que vous voyiez le monde, mais je crains, » pour l'honneur de mon pays , que le monde 9 ne vous voie. »

Ainsi se termina la philippique de mon coushi Marmaduke. Je la trouvai un peu sévère; mais elle peut donner une leçon salutaire aux jeunes fous à pied , à cheval, ou en voiture , qui infestent nos rues , ou qui vont afficher leurs travers sur le continent.

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