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L'hermite en Belgique

Neuf heures du soir sonnaient, lorsqu'après d'interminables détours dans les fortifications, la voiture dans laquelle je me trouvais s'arrêta vis-à-vis d'une porte d'architecture élégante que le cocher me dit se nommer la porte de Nimy. A peine retentissait encore sur le pavé le bruit du dernier pas des chevaux que déjà les deux portières de mon équipage étaient assiégées, l'une par un préposé qui exigeait la taxe d'usage pour me laisser pénétrer dans l'intérieur de la ville , l'autre par un commis de l'octroi qui, après la réponse négative faite au : vous n'avez rien à déclarer de rigueur, fouilla et refouilla avec une sollicitude toute fiscale les moindres recoins de mon fiacre. Pendant cette visite incommode, la lueur de la lanterne du portier se reflétant 2. i

sur les objets environnans me permit de lire , quoiqu'avec quelque peine , l'inscription suivante, placée au-dessus de la porte : Vis milita sed consilium plura perficit. Le génie en ceci a fait preuve de prudence, et s'il prévoyait que le gouvernement dût remercier une partie des siens à Utrecht pour leurs travaux, il a fort bien fait d'inscrire provisoirement en lettres d'or ce petit compliment qui du reste ne prouve rien , si ce n'est que son auteur n'était pas versé dans la connaissance du style lapidaire.

Après m'être débarrassé des deux espèces de personnages administratifs qui m'assaillaient, les portes roulèrent sur leurs gonds; en deux minutes je me trouvai dans la rue de Nimy et en cinq à Yhôtel du Singe-d'Or. J'y avais été adressé par un de mes amis , grand amateur des anecdotes presque scandaleuses dont fourmillent toujours les petites villes. Il m'aVait prévenu que le maître de cet hôtel , homme jovial et raisonnant avec la même facilité sauces et littérature, beaux-arts et coulis, avait l'habitude de dîner avec ses hôtes et d'animer le repas par des saillies du terroir et le récit divertissant de ces petits événemens de société dont l'explosion se fait à peine sentir hors de l'enceinte des murs de l'endroit où

ils ont eu lieu. Le maître du Singe appeia Philippe, son premier garçon, connu de tous les commis-voyageurs passés , présens et futurs; ce dernier m'ayant indiqué ma chambre , j'allai me* coucher et bientôt m'endormis profondément, remettant au lendemain l'examen de la place forte dans laquelle je me trouvais. Le bruit du fouet du cocher de la diligence de ïïamur qui stimulait l'apathie de ses coursiers dans la cour de l'hôtel, m'éveilla en sursaut à cinq heures du matin. La lourde machine se mettant en marche fit trembler les murs de la maison, et bientôt un silence profond succéda aux énergiques jurons du conducteur et aux hennissemens des chevaux.

Le sommeil m'avait fui, je me levai, et tirant un cigarre de ma boîte , je me mis à la fenêtre où, en voyant s'évanouir lentement dans les airs la fumée ondoyante qui s'exhalait de mon Varinas, je ne pus m'empêcher de réfléchir sur l'instabilité des choses humaines. Insensiblement une rêverie vague* absorbant entièrement mon esprit, mes idées se reportèrent vers le passé et je me figurai voir défiler devant moi ces aimables chanoinesses montoises qui faisaient choix d'une place de guerre pour séjour de leur chapitre, prononçaient leur vœu de chasteté au milieu des hussards

et des grenadiers d'une garnison, et confondaient les vapeurs de la myrrhe et de l'encens avec les miasmes profanes des casernes et des corps-de-garde.

Un cicérone à soixante quinze centimes qui joint à ce métier de fainéant celui de portefallots , mais qui malgré cela ne vous donne pas beaucoup de lumières sur les objets que vous visitez avec lui, vint me prendre après le déjeûner et nous nous acheminâmes ensemble vers l'église de Sainte-Waudru. Je traversai l'extrémité de la rue de Nimy, rue très-belle qui aboutit directement à la place d'Armes , je passai vis-a-vis de l'église de Ste-Elisabeth où figurent pieusement, au-dessus de la porte , deux sirènes, monstres tout-àfait païens, l'une encuirassée et l'autre.... se peignant ! je jetai un regard de dégoût sur un édifice de chétive apparence dont l'entrée fermée par quelques ais disjoints et obstruée par les immondices, porte cette inscription pompeuse : PALAIS de justice, et j'arrivai enfin sur la place d'Armes.

Cette place très-vaste est irrégulière , mais ce défaut, loin de blesser la vue, semble ajouter a son étendue. L'hôtel de ville, édifice gothique assez beau se fait remarquer sur la droite,, et sur la même ligne que \Aca-

demie des Beaux-Arts , dénomination ambitieuse donnée à une simple école de dessin qui depuis son ouverture en octobre 1781 n'a encore produit aucun élève remarquable.

La vue qui se présenta devant moi , au sortir de la rue de Nimy, fut celle d'un bâtiment hideux , dont tous les jours sont masqués par des grillages en fer «t qui est occupé par des boucheries dégoûtantes; des viandes saignantes servent de perspective aux voyageurs arrivant de l'intérieur du royaume. Au pied de ces boucheries se tient le marché aux volailles que traversent à chaque instant les chariots qui parcourent la grande voierie au risque d'écraser et marchands et chalands. On m'a dit que depuis quinze ans on se proposait d'élever une salle de spectacle en place de ces magasins de chair palpitante dont l'aspect dégoûtant et l'odeur nauséabonde vous font bondir le cœur ; située au centre de la ville , cette salle attirerait les habitans qui fuient avec raison la bicoque enfumée où de médiocres acteurs, pour ne pas dire plus, viennent chaque hiver ruiner un directeur trop confiant; elle embellirait beaucoup la place, offrirait en cet endroit un coup-d'œil magnifique , procurerait aux amateurs un bon spectacle, enrichirait les directeurs qui viendraient l'exploiter ,

et comblerait les vœux de tous les Montois qui , chaque jour , adressent de ferventes prières au ciel pour qu'un bon incendie les délivre enfin d'un théâtre si mesquin. Malgré tous ces avantages , il est à craindre cependant, si l'on met autant d'empressement qu'on en a montré jusqu'à présent pour réaliser ce projet, qu'il ne reçoive son exécution qu'en l'an 2140 au plus tôt.

D'un théâtre à une église qu'on m'épargne la transition, elle est moins nécessaire qu'on ne pense. Le vaisseau de l'église de Ste-Waudru est un chef-d'œuvre d'architecture gothique; la légèreté et l'élévation de ses piliers sveltes , la hardiesse de ses ogives , le fini de ses voûtes, font de cette église un des monumens les plus remarquables des Pays-Bas. On doit rendre des actions de grâce à nos Welches ; ils n'ont pas encore imaginé de la barbouiller en blanc ou en jaune comme Ste-Gudule , la cathédrale d'Anvers, etc., etc. On devait d'autant plus le craindre que des gens ineptes ont vandalement plaqué sur un des côtés de cette église gothique une porte d'architecture moderne , ce qui cause une disparate du plus mauvais effet. Cette église non plus que les autres de Mons ne renferme aucune production d'arts remarquable si ce n'est

quelques statues de Delvaux, mais en trèspetit nombre. La Foi et V Espérance figurent aux deux côtés de l'entrée du chœur; quant à la Charité, les prêtres Font reléguée... derrière l'autel. *

La flèche de cette église qui devait en couronner le portail caché dans la cour d'un particulier et dont les marches sont disjointes par l'herbe qui y croît et s'y multiplie, n'a pas même été commencée. J'en ai vu le dessin, elle eût parfaitement correspondu au reste de ce magnifique édifice qui fut commencé dans les premières années du 16e siècle par Jean Dethuin et son fils , tous deux architectes montois,* leur famille n'est pas encore éteinte.

Les étrangers visitent le collège , nouvellement reconstruit, dont la façade, qui serait majestueuse sur une place de grande étendue , n'est que ridicule dans une rue de vingt pieds de large. La manie de la restauration dans cet établissement s'étendit jusqu'au personnel ; on substitua au principal un ecclésiastique et peu-à-peu tous les professeurs laïques eussent été remplacés par des magisters à tonsure , si un ijnos ego venu d'en haut n'avait arrêté l'exécution de ce dévot projet. L'ancien régent est un homme de grand mérite, jadis professeur de TéCole centrale du dépar-

tement de Jemmappes que n'a pas fait regretter le collège de Mons , et de laquelle sont sortis plus d'élèves distingués que n'en formeront jamais tous les petits séminaires , quoique dise ou fasse le Courrier de la Meuse. Non loin des murs du collège un modeste clocher surmonte un bâtiment d'assez jolie apparence. C'est une institution qui date d'environ huit à dix ans et porte le nom de Sacré-Cœur de Jésus. Cette dénomination mystique indique assez l'esprit qui doit y dominer, aussi je m'empressai de passer, sans y entrer, vis-à-vis de cet établissement.

L'Arsenal, l'hôpital militaire construit sur les dessins de Vauban qui mettait son ambition à garantir ses semblables non seulement du fer et de la flamme, mais encore des souffrances et de la mort, et la nouvelle caserne, ouvrage d'un architecte montois, M. Remy de Puydt, méritent l'attention des voyageurs. Cette dernière est un superbe monument et fait le plus grand honneur à son auteur.

Jadis il existait au nord de la ville une place de petite étendue, plantée d'ormes et de platanes alignés avec régularité. On s'est lassé de sa monotonie et on l'a remplacée par un parc comme l'appellent orgueilleusement les

bons Montois. Ce jardinet laisse sur ses extrémités des percées fort larges qui n'en font que mieux ressortir son exiguïté , mais il paraît qu'en cherchant à cacher ce défaut par quelques massifs d'arbustes on eût masqué certaines vues, et Ton a sacrifié la beauté d'une promenade publique à des privilèges d'optique et à une aristocratie de perspective. Une statue d'Apollon, en plâtre, se trouve au milieu de ce parc, mais elle eut quelque peine à se maintenir sur son piédestal lors de son arrivée. Plus scrupuleuses que les jolies Bruxelloises , quelques Montoises dévotes et âgées s'offensèrent de ce qu'une feuille de vigne , de dimension scandaleusement exiguë, dissimulât mal ce que dame nature , sans consulter les pères de l'église , a étourdîment donné aux, philosophes comme aux carmes chaussés ou non chaussés. Grande rumeur parmi les béates de Landernau; c'était indigne, c'était horrible, s'écriaient-elles ; mieux eût valu même , à les entendre, ne pas mettre de feuilles du tout que d'en exposer une aussi petite h l'indignation des gens bien pensans. On s'assemble et l'on écrit à la régence une lettre minatoire dans laquelle on parle de briser la statue à coups de pierres si l'on ne remédie au scandale donné par le malencontreux Apollon.

Cette lettre reste , comme on peut le croire , sans réponse; on en écrit une seconde, une troisième et quelques pierres lancées pendant le silence de la nuit, avec une dévote gaucherie et une pieuse maladresse, semblent enfin vouloir préluder à l'opération fatale. Force fut alors de procurer à la maudite feuille de plâtre une exhubérance de végétation peu commune, et de feuille de vigne elle se transforma en feuille de chou, ce qui a rassuré les âmes timorées, mais nuit beaucoup, disent les artistes, à l'effet de la ligne serpentine.

Oubliant un des principes de M. Jacotot, commencer par le tout pour en .venir aux détails , j'ai décrit les particularités de Mons sans en peindre l'ensemble. La ville , construite sur une colline ( ce qui lui a donné son nom) est bien bâtie ; ses rues sont larges , propres , bien pavées et bien éclairées ; avantages que l'on doit à la sollicitude de l'administration municipale et qui sont du reste peu sentis et peu appréciés par ceux qui en jouissent quotidiennement. De quelque côté que l'on arrive à Mons cette ville offre à l'œil un amphithéâtre que surmonte une tour très-élevée servant de beffroi et que l'on nomme le Château. Cette tour fut commencée peu de temps avant le fameux siège que soutint Mons en 1691 contre

MONS. Il

une armée commandée par Louis XIV en personne. Ce monarque, après s'en être rendu maître fit son entrée dans la place au milieu des ruines. Il est vrai que de ces cendres on vit renaître une autre ville presqu'entièrement bâtie à la moderne; il est vrai qu'on y vit s'élever de belles casernes et écuries , capables de loger douze à quinze mille tant hommes que chevaux, et plusieurs monumens publics : c'est le beau côté de la médaille. Sur le revers on voit que ce fut en chassant les bourgeois de leurs demeures , en s'appropriant leurs héritages qu'on se procura l'emplacement de ces beaux édifices; on voit que c'est à leurs dépens qu'on les construisit en leur faisant payer des taxes extraordinaires et contraires à leurs privilèges, et en s'emparant des revenus de l'état et de la ville sans en payer les charges. Mais qu'importent ces niaiseries? La prise de Mons fut une des actions qui valurent à Louis XIV le nom de Grand!

On remarque dans beaucoup de rues de petites armoires vitrées ; une lanterne les signale aux fidèles. Ces chapelles h la Panurge renferment des madones. Â l'époque des fêtes de la Vierge les innocens du quartier se réunissent le soir près de ces oratoires suspenlus pour faire assaut de litanies et d'oremus en

son honneur, dernier reste de ce fanatisme espagnol implanté par les dominicains du duc d'Àlbe. Il existe aussi à Mons une confrérie dite de la Miséricorde , instituée jadis par le prince Henri-Ernest de Ligne. Cette institution ne mériterait que des éloges si elle n'avait conservé en fait de jongleries monacales un costume bizarre qui donne à ses initiés l'air de masques grotesques. C'est de l'un des membres de la même famille de Ligne que j'ai lu une lettre portant pour signature : Louis de Ligne PRIJNCE DU St-E3IPIRE ROMAIN et qui s'en f>t. Il est juste d'observer que la confrérie et son costume furent établis en 1699 et la lettre écrite en 1802.

Mons n'est pas une ville de commerce mais une ville de chicane, aussi les avocats y pullulent. A peine un jeune homme est-il sorti du collège , qu'il court à Liège ou à Louvain , faire son droit , pour me servir du terme consacré , et revenir flâner , après ses licences, pendant trois ou quatre ans avant d'avoir un criminel à défendre. Aussi, dans la bonne bourgeoisie , lorsque vous voyez un jeune homme désœuvré, ne vous informez pas de ce qu'il fait et soyez certain que c'est un avocat qui se croirait très-heureux s'il avait l'espoir de pouvoir dire un jour : mon client. Cette manie du bar-

reau est» poussée si loin que des personnes peu fortunées sacrifient une partie de leur capital pour que leur fils aîné au moins obtienne le bonnet de docteur.

Le goût de la littérature ou plutôt le goût des livres a été apporté à Mons par un libraire normand nommé Martin-Juste Leroux , qui a réduit ses confrères à ne plus débiter que des Anges conducteurs et des Journées du Chrétien. Ce commerçant actif est à présent à la tète d'une des premières maisons de librairie du royaume et il a établi des magasins à Liège, Gand, etc. Une bibliothèque publique aurait dû également contribuer à propager le goût de l'instruction et des belles-lettres, mais une tète décharnée de crocodile y attire beaucoup plus de visiteurs que Voltaire, Gondillac ou Volney. Cette tète passe pour celle d'un dragon monstrueux tué, dit-on, il y a environ sept cents ans , à Wasmes , petit village à deux lieues de Mons, par un brave chevalier portant le nom très-peu romantique de Gilles de Chin. Chaque année, le jour de la kermesse , on représente le simulacre du combat entre le chevalier et ce monstre qui ne se nourrissait que déjeunes filles vierges. Cette fête bizarre amuse les badauds , attire les étrangers , remplit les coffres de l'octroi , et, en dépit des

esprits forts, ces trois motifs en feront conserver long-temps la solennité et la célébration.

On compte à Mons trois journaux. Le journal de la province de Hainaut imposé, par bon plaisir de l'autorité' provinciale , à tous les bourgmestres. C'est un recueil pur et simple des actes du gouverneur et des Etats-Députés. Quelques lignes de politique très-innocente, ( sans doute dans la crainte de compromettre un aussi précieux privilège ) , servent de remplissage à cette gazette d'un médiocre intérêt — La feuille d'annonces remplit parfaitement son titre sans jamais l'outre passer.

Lz Dragon avait débuté par des paillasseries littéraires ; il exploitait le scandale à dire d'experts et taillait véritablement dans le goût des Montois. Mais plus tard, ses rédacteurs dédaignant des moyens aussi bas et ignobles, se constituèrent les antagonistes des bévues et des abus ; c'était se promettre une longue carrière , et pourtant le Dragon s'éteignit. L'Echo du Hainaut qui recueillait sa succession, fit sans pudeur l'historique burlesque de son devancier :

« Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ! »

Cependant Y Écho ne retentit que dans les remparts de Mons; ses petits vers et ses pré-

tentions» littéraires vont en vain frapper les oreilles de quarante abonnés, Y Echo dans sa nullité mourra au désert, parce que les gens d'esprit qui le font vivre ne sont que les échos des sots.

Il existe à Mons deux sociétés; l'une, la Société de V Amitié, ou société bourgeoise : on y boit, on y fume, on y joue, on s'y ennuie même; l'autre la Société-Littéraire, ou société noble : on s'y ennuie, on y boit, on y joue. La première depuis deux a trois ans s'occupe avec la plus vive sollicitude des moyens d'offrir une fête aux épouses des sociétaires, mais elle ne peut parvenir à ses fins, tandis que la seconde donne, chaque année, un bal trèsbrillant. La société Littéraux a pour premier article de son règlement : // est défendu de s occuper en aucune manière de politiaue et de littérature. Défense, du reste, superflue pour d'excellentes raisons , car les connaissances des doctes de cet institut aristocratique se bornent à épeler un journal ou à rédiger un billet de bal sans trop s'astreindre à la roturière servilité de l'orthographe. Il n'en est pas de même d'une troisième société, créée sous l'invocation de Sle-Dorothée et qui porte le nom de Société des Tulipistes. Cette dernière qui, par le but de son institution, semblerait de-

voir être celle qui s'occupât le moins des belles-lettres', pousse l'amour de la littérature jusqu'à puiser dans nos romantiques les formules de ses billets de convocation. On en jugera par la phrase qui les termine : « Vous » êtes invité à vous rendre chez M. etc. pour * être surpris du FASTE de ses massifs en beau- » tés des couleurs végétales. » Ces savans florimanes , outre la littérature, cultivent encore l'histoire et la chronologie , et l'on en cite comme preuve le nom suivant imposé par un de leurs correspondans d'une ville voisine à une tulipe nouvelle : Alcibiade , empereur romain.

Parmi les hommes marquans on ne peut guères citer àMons que M. Hallez , peintre , au mérite duquel on rendrait plus de justice s'il avait moins d'amour-propre; M. Delobel, auteur d'une nouvelle théorie de V univers , ouvrage peu connu et beaucoup plus remarquable et plus estimable que celui du général Allix qui a fait tant de bruit; M. Fè Us , professeur au conservatoire de Paris, à qui l'on doit la musique des Deux Jumelles, de Ysfmant et le mari, de Marie Stuart, de la Vieille, musique plus savante qu'agréable. Il a composé aussi un traité du contre-point et de la fugue, reconnu comme le meilleur de ceux qui existent sur

cette matière j M. de Reiffenberg l'un de nos premiers talens, qu'il seraiX peut-être également dangereux de louer ou de blâmer; M. Paridaens qui nous semble avoir trop tôt renoncé aux lettres, et enfin M. Raingo , auteur d'une foule de petits ouvrages éminemment utiles et tous consacrés à perfectionner la première éducation de l'enfance , et d'un dictionnaire français hollandais très-estimé.

Si le hasard l'avail voulu

je serais fils d'un prince.

Beaumarchais.

Parmi les livres de la bibliothèque d'une des personnes auxquelles j'avais été recommandé , livres qu'elle me montrait avec un véritable orgueil de bibliomane, je remarquai un manuscrit tout-à-fait original. C'était un livre composé par un nommé Lalnez , savant généalogiste montois, mort il y a peu d'années. Ce d'Hozier de province s'était amusé à dénobiliser y si je puis me servir de ce terme, toutes les puissances aristocratiques de Mons. Il prouvait comme quoi le père de M. De... exerçait jadis très- bourgeoisement une profession peu relevée ; comment la noblesse de tel seigneur pouvait être considérée comme absolument sans taches , attendu qu'il comptait un dégraisseur parmi ses parens; comment telle famille par l'effet d'une alliance contractée avec une famille aussi obscure

qu'elle, avait par le rapprochement heureux de deux noms vulgaires ressuscité celui d'une des premières familles de France éteinte depuis long-temps, etc. etc. Les pièces justificatives de ce bizarre ouvrage en étaient la partie remarquable. Un nobiliaire semblable mérite, selon moi , plus d'estime que le grand nobiliaire de Picardie , ou l'histoire de la maison de Dreux et de Coucy. Les gouvernemens devraient encourager la composition et la publication de cette espèce de généalogies ; elles serviraient de pierre de touche à la véritable et à la fausse noblesse, et de même qu'en achetant de l'or chez un orfèvre le poinçon du contrôle vous sert de garantie , un tel ouvrage indiquerait , dans la société , les geus qui joignent à la bêtise de se targuer d'un parchemin, l'insolente prétention de réclamer des égards quand on ne leur doit pas même de l'attention.

La noblesse de Mons est fière et vaniteuse, la morgue qu'elle affiche est en raison inverse de l'ancienne té de son origine; celui dont l'aïeul fut un honnête marchand devient, moyennant ses 1200 florins comptés à la chambre héraldique , le plus fier des hobereaux parce qu'il s'imagine que plus la distance qu'il met par ses manières entre lui et les gens de la classe

£0 MOKS.

dont il sort sera grande , moins ces derniers pourront discerner en lui les signes qui leur feraient reconnaître un déserteur de leurs rangs. Tel ennobli d'hier, champignon de patriciat, porte la tète plus haute, le nez plus auvent, aie jarret plus tendu que les descendans des comtes de Hainaut. Les membres de l'ancienne noblesse semblent beaucoup moins tenir à leur rang ; Ton a vu jadis l'un d'entre eux livrer aux flammes sur la place publique de Mons, ces titres que tant d'autres considèrent comme devant seuls leur attirer la considération et l'estime, et l'on peut voir encore tous les vendredis le rejeton d'une des meilleures familles du Hainaut maquignonnant'sur le marché aux bêtes , et d'une façon toute plébéienne, tirant la queue d'une vache , ou tâtant le boulet d'un cheval.

Les patriciens virent arriver en 1 8 1 4 les Cosaques et les Kalmoucks comme des libérateurs; la Belgique était sauvée, s'écriaientils ; ils se reportaient en idée à l'heureux temps des Joseph II, des prince Charles, des Marie-Christine. L'étiquette de la cour d'Autriche allait revenir avec tous ses charmes; la noble poudre allait de nouveau avec l'aristocratique pommade relever ces augustes toupets etrecrèper ces belles ailes de pigeon, qu'une

révolution maudite avait abattus ou défrisés. Que de vœux formés pour le retour de cet heureux temps, pour revoir encore le magistrat, le conseil souverain, le chapitre, etc. etc.! Que de vanités fermentant, que de médiocrités se relevant de la fange obscure où elles se vautraient , et s'empressant de secouer la boue de la servilité dont l'empire avait souillé leurs habits , sans s'apercevoir que celle dont ils allaient se couvrir de nouveau ne différait de la première que par sa couleur et non par sa nature î Une commission provisoire s'établit à Bruxelles: aussitôt les privilégiés coururent lui présenter leurs hommages ; ivres de présomption , ils demandèrent avec ardeur des places qu'ils obtinrent avec adresse ; et bientôt les emplois furent presque tous envahis par une fourmilière d'hommes bien pensans, qui, depuis vingt ans, avaient vécu sans rien faire non par défaut de moyens , selon eux , mais le tout en haine de l'usurpateur. Semblables, à peu d'exceptions près, à la lie, ils avaient profité du mouvement général imprimé h l'Europe pour remonter à la surface de la liqueur, sans réfléchir que, la bourasque passée, le poids de leur propre nullité les précipiterait de nouveau au fond du vase.

Dans ces temps, véritables saturnales de

l'ineptie et des privilèges, on vit un noble ne pas rougir de considérer les hommes comme les porcs de sa basse-cour et former le projet insensé d'adresser au pouvoir une pétition pour demander le droit de vie et de mort sur ses vassaux!!! Un vilain, à qui il s'adressa pour rédiger cette requête, parce que M. le comte ignorait la langue du tyran, le fit rougir de ce dessein et grâce au bon sens du roturier, le noble s'épagna un odieux ridicule. L'instruction est reléguée actuellement à Mons chez la bourgeoisie, et en 1826 on cria au miracle parce qu'un jeune noble, M. De H...., obtint un accessit en rhétorique. On cite, parmi les ingénuités de ces messieurs, un rapport de la garde urbaine , fait par l'un d'entr'eux, et dans lequel la phrase la plus intelligible était celle-ci : y marie cafrom, et qui voulait dire : il manque quatre hommes. Or parle encore d'un autre qui, revenant de Bruxelles où il avait obtenu un haut emploi, (en i8i4 ), n'eût rien de plus pressé que d'écrire au chef de division de l'administration qu'il était appelé à régir, afin que ce dernier lui achetât une grammaire française et voulût bien lui en donner quelques leçons ! Mais la meilleure anecdote est celleci. M. De qui ne délivre à ses domestiques

aucun certificat de fidélité qu'il ne soit donné en son château et scellé du sceau ordinaire de ses armes y est appelé , il y a quelques années, à Bruxelles par une affaire dont il désire entretenir le roi. Il se rend à l'audience et est introduit. Il n'aperçoit dans l'embrasure d'une croisée qu'un militaire revêtu d'un modeste uniforme. Pensant que c'était quelque aide-de-camp de S. M., il lui demande si le roi sera bientôt visible, et sur la réponse affirmative du militaire, il se met à jaser ; en attendant le moment de présenter son hommage au monarque, il raconte longuement à son interlocuteur les détails de l'affaire qui lui fait faire en ce moment antichambre. L'officier l'écoute

très-patiemment et, lorsque M. De a fini,

tire sa montre et lui dit : « Monsieur, je pense » qu'il serait inutile de rester plus long-temps, » mais le prince saura votre affaire tout aussi

» bien que moi. » M. De se retire un peu

mécontent, et s'adressant au chambellan de service : « Il est bien singulier, dit-il , que le » roi ne m'admette pas aujourd'hui , moi » qui suis étranger...— Comment le roi, re- » part le chambellan? mais c'est h lui que » vous venez de parler. —Cela ne se peut, répondit le hobereau en se rengorgeant : » lorsque le roi donne ses audiences, n'est-il

» pas toujours sur son trône , la couronne » sur la tète et le sceptre a la main?»

« La jeunesse de Mons se nourrit dHgno- » rance , » a dit, il y a quelques années , à la tribune , un député du Hainaut ; en effet, l'éducation de la jeunesse noble se borne à apprendre a monter à cheval , à courre le lièvre , à fréquenter les cafés, non pour y lire les journaux , mais bien pour y passer à l'écarté, y caramboler au billard, y tuer , en un mot , ce maudit temps qui lui pèse plus sur les épaules que le monde entier ne pesait sur celles d'Atlas. Le dimanche les jeunes patriciens vont à la messe militaire et au spectacle, le lundi au concert, le mardi, le jeudi au spectacle, le mercredi et le vendredi en dîners priés, ou en assemblées, et le samedi à la redoute; tel est l'emploi uniforme et invariable de toutes leurs semaines d'hiver. Ils n'ont du ton de la bonne société que l'apparence ; leur aisance n'est que de la familiarité et leur politesse que l'exercice forcé des plus indispensables égards. Ils sont dénués de cet art des salions, parler agréablement sans rien dire, art dont la plupart des sots de société se servent pour déguiser leur nullité. Le mérite chez eux consiste a se vêtir d'un habit de Franeau, à chausser des bottes de Sticrnon, à vous entrete-

nir de la maladie d'une jument ou de l'éducation d'uÀ chien, à vous énumérer avec cornplaisance tous les menus détails des harnais d'un nouvel équipage, en un mot à soutenir un cours d'hippiatrique ou à raisonner morve et éparvin comme un élève d'Alfort. Joueurs par manie et par désœuvrement, ce qui pour d'autres n'est qu'un délassement devient chez eux une passion que l'âge loin d'affaiblir ne fait que fortifier; plus d'un d'entre eux dans leurs vieux jours vont risquer sur une carte ce qu'ils ont du diminuer sur leur chétive pitance, trop heureux si la rouge ou la noire ne vient pas engloutir le superflu qu'ils ont rogné sur leur nécessaire.

Auprès des femmes les jeunes Montois sont en général peu prévenans et peu galans. Quant à ceux de la classe plébéienne, plus laborieuse que l'autre, ils consacrent tout leur temps à l'étude et semblent fuir avec une opiniâtreté marquée les sociétés choisies et les réunions particulières, pour aller, lorsqu'ils ont mis fin à leurs travaux de la journée , se confiner dans un estaminet qu'infectent les vapeurs de la pipe, ou se délasser à la guinguette avec un litre de faro ou une bouteille de bierre de Louvain. Ne fréquentant nullement la société et surtout celle des dames, ils 2 2

s'y trouvent déplacés et s'y ennuyent lorsque, par hasard, un billet d'invitation leur a fait tenir conseil sur la toilette qu'ils doivent adopter pour aller au thé ou à la soirée dansante, et les a contraints à prendre part à des plaisirs dont ils usent sans en profiter. Les jeunes nobles traînent leur nullité de salons en salons, colportent leurs insipides propos d'oreille en oreille, et, hors les lieux communs d'une civilité bannale, ne peuvent trouver de phrases suivies que pour discuter sur la manière de jouer un coup douteux, énumérer les invités de la dernière réunion , conjecturer ceux qui le seront à la prochaine, porter un jugement compétent sur les produits du buffet, jugement qu'ils ne portent jamais sans avoir acquis auparavant une grande expérience de la chose jugée, décider de la beauté des actrices, coter leur vertu, et enfin critiquer à tort ou raison le talent des acteurs. Que peuvent-ils gagner dans cette espèce de société où la politesse d'aujourd'hui n'est que l'écho de celle d'hier et le thème de celle de demain ? où tout est convenance , où l'honnêteté est mesurée et les égards jugés, et où l'on est convenu, pour la plupart du temps, lorsque Ton ne met pas l'étiquette de côte, de s'amuser périodiquement avec ennui ?

Aussi les jeunes gens de cette classe n'ont de l'homme en quelque sorte que la vie animale et machinale. Demandez-leur de l'instruction, des talens, causez avec eux littérature, beaux-arts, etc. ; ce sont pour eux lettres closes. Ils ont tout gagné, leur semblet-il, lorsqu'ils ont fait le pénible effort d'user roturièrement pendant quatre ans les bancs d'une université pour arracher un diplôme de licencié que l'on renferme au retour, avec les papiers de famille, sans jamais plus y jHer les yeux.

L'esprit de coterie , ou mieux la discorde des commères, comme l'appelait plaisamment je ne sais plus qui, règne en despote à Mons, et rendra toujours inutiles les efforts que l'on pourrait tenter afin de rapprocher et de confondre en un seul tout les diverses classes de la société. Cet éloignement est causé, d'un côté par la morgue des titrés qui croiraient s'abaisser en fréquentant la classe moyenne et qui ne démontrent quelque bonté qu'à la classe infime , parce qu'alors cette bonté devient protection; de l'autre, par l'ambition de la classe moyenne ou bonne bourgeoisie qui craindrait de compromettre sa dignité en faisant société avec la classe inférieure, et qui, ne voulant pas essuyer de dédain de la part de la

noblesse , se venge de celle-ci en censurant amèrement ses mœurs et en lui faisant un crime de l'indulgence qu'elle professe, comme le dit certain auteur, pour le vice connu, le , désordre avéré et même le scandale public. Ces germes de vanité d'autant plus ridicules que les cerveaux dans lesquels ils croissent sont plus étroits , en mettant une barrière insurmontable entre les élémens d'une société qui serait charmante si la fusion s'opérait, font naître en même temps ce luxe dont plus d'un étranger a mainte fois témoigné sa surprise. Le louable motif d'accroître la prospérité du commerce et de l'industrie, de contribuer par sa fortune à augmenter l'aisance du négociant et du manufacturier n'entrent pour rien dans cet étalage somptueux. La jalousie vaniteuse dirige tous les calculs, conseille toutes les dépenses et pousse quelquefois ces dernières à un point capable de compromettre le crédit et la fortune de celui qui les fait. L'un singe l'autre et celui à qui son modeste état devrait interdire ces folies ruineuses ne s'aperçoit pas en les commettant que si les grands nous dégoûtent du monde , les petits qui veulent les imiter nous en dégoûtent bien davantage.

Les jolies femmes de Nivelles, habituées

LES HOBEREAUX. 2g

même en sef rendant au bal à risquer leur chaussure élégante contre les pluies de l'hiver, et qui n'ont jamais vu que la diligence de Bruxelles, seraient bien étonnées de voir dans une ville du second ordre comme Mons, une quantité d'équipages brillans brûler le pavé en tous sens et circuler avec rapidité dans toutes les directions. Proportion gardée, le nombre des voitures est plus considérable ici que partout ailleurs, et je ne sais même si Mons ne l'emporterait pas en ce point sur des villes de cour telles que Bruxelles.

Une seule personne dans toute la ville a su se préserver de la contagion générale qui y règne et, mettant de côté les sots préjugés et

les rivalités puériles, Mme de R a ouvert

sa maison à toutes les classes de la société et n'exige pour introducteur que du savoir-vivre dans celui qui se présente chez elle. Dès dix heures du matin vous pouvez offrir vos hommages à cette dame d'un caractère aimable, et qui joint aux manières aisées du grand monde ce qu'on y rencontre rarement, de la gaîté et de l'esprit; pendant toute la journée elle ne cesse de recevoir des visiteurs. J'avais été prévenu de ces particularités, et l'on m'avait dit qu'un des meilleurs moyens de faire mes observations avec plus de facilité était de

me présenter chez elle à mon arrivée. Je n'ai eu qu'à me louer d'avoir suivi ce conseil, d'abord en faisant connaissance d'une femme aimable et ensuite en moissonnant amplement dans ses salons pour mes lecteurs. Cette maison est un espèce de rendez-vous général où tous les étrangers arrivant à Mons et se cherchant, sont assurés de se rencontrer; on va chez cette dame , comme certaines personnes vont aux eaux, pour y passer agréablement le temps que Ton a à perdre et faire connaissance avec les nouveaux venus; c'est peut-être cette raison qui a fait donner à cette maison, par quelques plaisans, le nom dH Auberge de Bagnères.

Le Montois est en général caustique et turbulent. C'est de lui surtout que l'on peut dire ce que Charles - Quint disait des Belges : « Aucune nation n'est plus ennemie de l'ar- » bitraîre; aucune n'accorde plus aisément » ce qu'on demande sans l'exiger. » Essentiellement bon par caractère, et doué d'un secret penchant à la paresse, ces deux raisons font que le Montois, dont la tête est chaude et l'esprit vif, se met aisément en état d'hostilité contre celui qui veut l'opprimer, mais il paralyse la fougue de son attaque par sa nonchalance a la soutenir. La malignité est

une de ses" armes favorites ; habile à saisir les ridicules, il s'en venge par un bon mot; la saillie et la raillerie conviennent a sa tournure d'esprit. Compatissant au malheur, il ne borne pas sa bienfaisance à de stériles vœux , et les sommes considérables distribuées aux infortunés de toutes les classes et de tous les pays le prouvent assez à ceux qui voudraient soutenir le contraire. Les talens et les mœurs sont le partage de la classe moyenne; depuis la révolution française, l'on doit cependant avouer que l'éducation a suivi une marche ascendante qui permet d'espérer que bientôt les plus hautes classes, en appréciant les bienfaits, s'empresseront d'en profiter. Je cite avec plaisir ce que me disait à cet égard le rejeton d'une de nos grandes famille que la fortune ne favorise pas de ses dons : « Le roi , dit-il , » n'accorde d'emplois qu'au mérite ; aussi la » faveur n'étant plus rien, je vais, en m'in- » struisant, me rendre digne des bontés » de notre monarque. » Un travers d'esprit assez difficile à expliquer, c'est l'obstination que mettent les Montois à dénigrer tout ce qui vient d'un de leurs compatriotes; c'est à cette ville qu'est surtout applicable ce proverbe trivial : « Nul n'est prophète dans son y> pays.» Bien différens en cela des Montois,

les habitans de Tournai exaltent jusqu'au dernier point les œuvres de leurs concitoyens ; ils iraient même jusqu'à forger des degrés de comparaison supérieurs au superlatif pour la moindre brochure ou le plus mince opuscule d'un Tournaisien. De part et d'autre il y a excès, mais tout bien pesé, je préfère l'amour- propre des habitans de Tournai à l'abnégation de soi-même des Montois.

Je voudrais terminer cet article par les portraits de quelques originaux que j'ai rencontrés dans les salons de Mons. Mais que me servirait de peindre cet impuissant par luimême qui ne voit, parle et agit que comme les gens chargés du pouvoir administratif de la province ? il ne vous dira que ce que son idole a prononcé ; eunuque de la pensée , il ne raisonne qu'en sous-ordre et se croit de quelqu'importance parce qu'il a frotté sa nullité contre la broderie d'un puissant d'une heure , que le vent contraire renversera peutêtre demain; que me servirait-il, dis-je , de dessiner les traits de cet autre individu qui peut porter la tète d'autant plus haute qu'il l'a plus vide; qui s'imagine que sans ses lumières le gouvernement ne pourrait marcher, et qui tient le juste milieu entre l'ambition la plus démesurée et la médiocrité d'esprit la plus

absolue, comme , parmi les couleurs, le brun tient le milieu entre le noir et le blanc. De tels originaux se trouvent partout ; en les voyant à Mons, leur présence me faisait l'effet que produit sur les lecteurs de voyages- la description exacte des sites qu'ils ont eux-mêmes jadis parcourus. Quoique étranger ils vous semblent de vieilles connaissances et lorsque vous vous trouvez forcé de converser avec eux , peu gêné pour trouver un sujet intéressant de conversation , vous entamez avec eux une discussion de lieux communs, comme vous vous remettriez à causer avec un importun auquel vous auriez eu le bonheur d'échapper quelques instans.

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Sine amore, sine invidiâ, judicoba. ClC.

L'amour et la haine n'influeront

nullement sur mes jugemens.

J'avais habité Courtrai à plusieurs reprises en 1 8 1 5 et 1 8 1 6 et je revoyais avec plaisir une ville qui, généralement parlant, ne m'avait laissé que des impressions agréables; c'était une ancienne connaissance que je retrouvais après dix des plus belles années de ma vie. Nous touchions à la fin de septembre qui commençait à effeuiller sa verte couronne, et la douceur de l'arrière saison, bien préférable en Flandre au printemps, ajoutait un nouveau charme aux souvenirs que faisaient naître en mon âme les ondes limpides et pures de la Lys.

L'origine de Courtrai, comme celle de presque toutes les villes de la Flandre , date de l'invasion des fameux conquérans de Rome. Trois ans après la naissance du Christ, les Sicambres et les Suèves, peuples habitant les forêts de l'antique Germanie, ayant succombé

COURTRÀI. 35

sous les légions d'un tyran heureux, le farouche Tibère, furent transportés au nombre de plus de quarante mille, et parqués, comme de vils troupeaux, dans la Flandre, aux environs de Gourtrai, où leur nom se conserve encore dans les villages de Sweveghem et Swevezeele. Les, Romains pour tenir en bride ces peuples belliqueux dont l'âme ardente conservait tout l'amour de la patrie et la haine de l'esclavage , élevèrent quelques années après des ouvrages militaires auxquels ils donnèrent le nom de Cortoriacum , dont la terminaison signifie un endroit bâti auprès d'une rivière. Telle est du moins l'opinion la plus vraisemblable sur l'origine de cette ville. Un savant étymologiste au contraire, et l'on sait combien cette classe de sa vans abonde chez nous depuis le grave académicien jusqu'au petit professeur d'athénée, assure que Gourtrai doit son nom à deux mots flamands*Aor£ et ryli, et qu'un de nos premiers princes nomma ainsi son petit royaume, so*n Louvre, son Fontainebleau, cette colonie naissante, dont l'agréable position faisait ses délices.

Mais glissons sur ces doctes inutilités. Ce qu'il importe de savoir, c'est que dès le IV6 siècle, l'existence de Courtrai est constatée d'une manière authentique et dès cette épo-

36 COURTRÀI.

que cette ville est regardée comme une place importante. Vers 6/{o, St-Amand, envoyé par un prince dont le souvenir vit encore dans une chanson populaire, le bon roi Dagobert, vint y prêcher la morale douce et pure de l'évangile. Il y fonda une prévôté et y bâtit la chapelle qui porte son nom . Les moines qui étaient pauvres alors, apprirent à des hommes grossiers l'art de cultiver la terre , et leurs firent goûter le bonheur dans le commerce d'une vie plus douce. Malheureusement des hordes sauvages qui ne faisaient aucun quartier aux moines et brûlaient leurs couvents vinrent arrêter l'essor que les Flamands avaient pris vers la civilisation et menacèrent de les re~ plonger dans les ténèbres de la barbarie. Afin de se défendre en cas d'attaque , ces barbares s'établirent à Courtrai , où ils passèrent le rigoureux hiver de 880, et y élevèrent quelques fortifications fort imparfaites.

Il n'est pas un seul pouce de terrain autour de cette ville r qui n'ait été engraissé tour à tour du sang des Français, des Flamands, des Hollandais , des Anglais, des Autrichiens, des Prussiens, et même des Cosaques. Dans ces sillons fertiles où une seule année voit éclore et mûrir deux moissons,

Aucun épi n'est pur de sang humain.

COURTRÀl. 37

Pauvres mortels , jusqu'à quand livrerezvous la source la plus précieuse de votre sang à des conquérans avides qui ,

Dans vos cites en flammes Viennent du bout de leur sceptre insolent, Marquer , compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant. (< )

La plus remarquable des batailles qui se livrèrent sous les murs de cette ville est sans contredit celle de Groenîngue ou des Eperons d'or. L'oppression et la tyrannie de Ghâtillon qui ' venait de faire bâtir une citadelle avait mis les armes aux mains des Flamands. Au nombre d'environ 20,000 hommes des corps et métiers, ils viennent camper à un quart de lieue, dans la plaine qui s'étend le long de la Lys, hors la porte de Gand. Les Français au nombre

de 5o,ooo étaient retranchés sur le Poltehberz

et occupaient la ville et le château,- le petit ruisseau qui coule encore derrière le cabaret du Soufflet ( de Blaesbalg) séparait les combattans. Il avait été recouvert de broussailles et caché par des abattis d'arbres. La fleur de la noblesse française vint après quelques succès s'y engloutir imprudemment. On ne fit aucun quartier aux vaincus. Leur présomptueux général, le comte d'Artois, était cepen-

(') Beranger.

38 COURTRÀI.

dant parvenu à s'emparer de l'étendard flamand. Mais ayant eu son cheval tué sous lui et se voyant entouré d'ennemis, il demanda en français à remettre son épée. Les Flamands lui répondirent qu'ils n'entendaient plus son langage. Un boucher de Bruges, lui abattit le bras d'un coup de hache. Le prince étant tombé percé de plus de trente coups, le même boucher lui arracha la langue dont il fit présent après le combat au seigneur Jean Van der 3Iarckt. Grande et terrible leçon pour ceux qui viennent porter le carnage chez un peuple jaloux de ses droits. Les flamands eurent à peine à regretter quelques centaines d'hommes tués ou blessés. La perte des Français fut immense; outre neuf à dix mille fantassins, ils perdirent environ 6,000 cavaliers, parmi lesquels on comptait 63 princes, ducs et comtes, 700 bannerets et 1 100 chevaliers. Quatre mille éperons dorés , dépouilles d'autant de gentilshommes ornèrent le triomphe des Flamands; et cinq cents en furent suspendus dans l'église de ]\Totre-Dame à Gourtrai.

C'est peut-être la plus ancienne bataille en Europe dont le souvenir soit encore célébré parmi le peuple. Le jour anniversaire de la défaite des Français, hommes et femmes vont de porte en porte demander les vieux habits

qu'ils revendent aussitôt, comme leurs ancêtres le firent autrefois des riches dépouilles de la noblesse française, et précédés d'un joueur de violon, ils courent s'enivrer de genièvre sur le Poltebberg.

Onnouspermettradeciterencorel'anecdote suivante sur cette journée si désastreuse pour la France. Elle prouve bien ou la simplicité ou la sagesse équivoque de certaines'dames de ce bon vieux temps. Des aventuriers avaient paru en France, sous un extérieur simple, répandant le bruit que plusieurs gentilshommes qu'on croyait tués à la bataille de Courtrai, avaient échappé miraculeusement au carnage : qu'en reconnaissance d'un si grand bienfait, ils avaient fait vœu d'errer pendant sept ans, sous l'habit de pauvre,- on crut en reconnaître quelques-uns à certaines marques : toutes les maisons leur étaient ouvertes et ils étaient partout comblés d'honneurs. Quelques dames imaginèrent même des traits de ressemblance avec leurs défunts maris : elles se livrèrent à cette idée séduisante, et les reçurent dans leur lit. Gomme on peut le penser, la fourberie se découvrit enfin et elles devinrent la fable du peuple (i).

En i3S2, après la terrible bataille de Roose- (1)Spicil. T. III. p. 61.

40 COURTRÀI.

beke où 20,000 Flamands, perdirent la vie en moins d'une demi-heure, avec leur imprudent général Philippe d'Artevelde , fils de ce Jacques, dont l'habileté avait été sur le point de ravir le comté de Flandre aux ducs de Bourgogne, les Français à leur retour, pour se venger de la défaite honteuse essuyée autrefois sous les murs de Courtrai, pillèrent cruellement cette ville, y mirent ensuite le feu , de sorte qu'elle devint presque tout entière la proie des flammes et fut abandonnée par la plupart de ses habitans , qui allèrent chercher un asyle à Gand ou a Bruges. Mais souvent le bien naît de l'excès du mal : en i386, et les années suivantes, Courtrai se releva de ses cendres, ses rues autrefois étroites et tortueuses, s'allignèrent et il vit s'élever la plupart des édifices publics qui l'embellissent aujourd'hui. Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne et son épouse Marguerite lui accordèrent de grands privilèges pour y ramener les habitans dispersés. Ce prince fit bâtir une nouvelle citadelle destinée à contenir les Gantois révoltés. Afin de fortifier la ville, on creusa un fossé vulgairement appelé Petite-Lys , et la prairie renfermée entre ce fossé et la Lys se couvrit bientôt d'habitations et fut défendue par quatre tours dont l'une existe encore en entier.

COURTRÀI. 41

Cette époque vit encore s'élever sur le Broel , les deux énormes tours qui commandaient autrefois à la navigation de la Lys : vieux témoins de la prospérité des Gourtraisiens sous la maison de Bourgogne, elles nous rappellent par leurs créneaux et leurs meurtrières, les temps orageux de la féodalité et de Fanarchie. Tous ces travaux et agrandissemens continués sous Jean-sans-Peur, fils et successeur de Charlesle-Hardi, furent achevés sousPhilippe-le-Bon. D'autres fortifications furent encore ajoutées par la suite, et les Français y bâtirent enfin une nouvelle citadelle en i647-

La Belgique , par une déplorable fatalité , a toujours été le champ clos où presque tous les rois du continent européen vinrent successivement vider leurs querelles sanglantes. Il n'est donc pas étonnant que l'histoire de Gourtrai, qui est pour ainsi dire une des sentinelles avancées du comté de Flandre, soit toutà-fait militaire. Nous voyons que depuis i382 jusqu'en 1794? cette malheureuse ville fut prise et reprise douze fois. Deux ans avant cette dernière époque, c'est-à-dire le 18 juin 1792, l'armée du vieux générai français Lukner, après s'être emparée sans résistance de la place de Meniu, entra à Courtrai. Mais les Prussiens et les Autrichiens la forcèrent

42 C0URTR1I.

bientôt à évacuer les Pays-Bas. Le ier juillet en se retirant , M. Jarri qui commandait l'avant-garde, et obéissait sans doute aux instructions secrètes des gens qui organisèrent la guerre civile en Vendée , mit le feu aux faubourgs de la ville. Les dégâts causés par cet exploit honteux montèrent à un million de francs. La république française s'honora du moins en indemnisant volontairement les malheureuses victimes de ce désastre.

Lorsque ce soldat voyageur qui fit trembler toute l'Europe vit ses lauriers flétris dans les neiges

Dont l'éternel rempart protège la Russie,

et que les peuples du nord vinrent à leur tour lui redemander compte de leurs défaites au sein même de la France , la ville deCourtrai, prise et reprise alternativement par les alliés et les Français , en 1 8 1 4, fut encore le théâtre de combats successifs. Le dernier eut lieu le 3r mars, lorsque le général Maison, qui avait été opérer sa jonction avec la garnison d'Anvers , revint de Gand. Quelques centaines d'hommes de landswehr prussienne, cernés dans un petit bois , hors la porte de Si-Jean , succombèrent presque tous.

Malgré toutes les dépenses qu'on avait faites pour fortifier cette ville . elle ne fut jamais ca-

COURTKAI. 43

pabJe de soutenir un long siège. C'est sans cloute ce qui détermina Joseph II à en faire démolir les fortifications et à vendre le terrain sur lequel elles étaient assises. Aujourd'hui cette place ne serait même plus à l'abri d'un coup de main. L'orgueil de ses remparts s'est abaissé : elle a pour ceinture un fossé peu profond et ombragé de belles allées de peupliers d'Italie et de tilleuls. Le Gourtraisienest trop actif et trop laborieux pour être grand promeneur. Aussi n'ai-je rencontré dans ces promenades solitaires que quelques citadins malades, quelques vieillards, siècles ambulans, qui venaient y chercher les derniers rayons d'un soleil d'automne, et des cordiers qui égayaient l'ennui de leur travail par un sifflement aigu et monotone.

Courtrai, Tune des plus jolies villes du second ordre, est situé dans une plaine vaste et fertile, arrosée par les belles eaux de la Lys. Hors de£ murs , cette rivière est bordée de blanchisseries, où l'on donne à la toile fine cette blancheur éclatante qu'on a en vain cherché à égaler ailleurs; elle divise Courtrai en haute et basse ville. La partie, haute est agréablement bâtie; elle compte troisàquatre rues larges et bien percées , et ofFre quelques édifices publics dignes d'être cités.

44 COURTRÀI.

Un de ces monumens est l'église de Notre- Dame. Noble et imposante , l'architecture intérieure fait vivement regretter que les embellissemens commencés depuis plus d'un demi-siècle soient encore bien loin d'être achevés. La seule décoration du chœur est terminée : il est revêtu de marbre jusqu'au ceintre de la voûte et orné de beaux pilastres ioniques cannelés, dont les chapiteaux et les bases sont d'or moulu.

Entre autres compositions célèbres, cette église possède dans la chapelle derrière le chœur un tableau, ouvrage immortel du pinceau deVanDyck. Il représente Y Elévation de la Croix. Ce chef-d'œuvre remarquable par la chaleur de la composition, la correction et le fini du dessin, est un présent de Roger Braye, chanoine de Courtrai; il a donné lieu à une anecdote injurieuse pour les Courtraisiens et qu'il est du devoir d'un écrivain impartial de démentir. «Van Dyck, dit Descamps dans son voyage pittoresque, transporta lui-même son tableau à Gourtrai , où il fut bafoué et traité de misérable barbouilleur, non seulement par les chanoines , mais encore par les menuisiers, les valets , etc. Cependant le public s'empressa de rendre hommage au jeune peintre, et les chanoines rougirent de honte,- pour réparer

leur sotte injustice, ils lui commandèrent deux autres tableaux; mais Van Dyck leur répondit sèchement qu'ils avaient assez de barbouilleurs à Courtrai, et que pour lui, il avait pris la résolution de ne peindre désormais que pour des hommes, et non pour des ânes. » Un écrivain, dont les doctes recherches et l'amour des arts contribue beaucoup à leurs progrès chez nous, M. L. de Bast, de Gand, a prouvé en publiant la correspondance originale de Van Dyck et du chanoine de Braye , toute la fausseté et l'absurdité de cette anecdote.

L'église de St-Martin dont les décorations sont pompeuses, mais lourdes et massives, à l'exception peut-être du tabernacle qui est d'un style gothique remarquable et n'a que le défaut d'être doré en certaines parties, rappelle la belle et majestueuse cathédrale d'Anvers, pour ne pas dire qu'elle en a un faux air. L'entrée en est trop sombre et trop écrasée; son portail, placé sur un parvis spacieux, ferait un fort bel effet. Sa tour qui sert de beffroi à la ville, est élégante et légère : ainsi que presque partout en Belgique , il est orné d'un carillon harmonieux. Cette tour ne fut achevée qu'en i43g.

Sur la Grand-'Place , dont l'aspect est riant et gai, est un monument d'une achitectutre

simple et d'un beau gothique. Il est surmonté d'un petit clocher, semblable a ceux qui de rigueur, devaient toujours couronner les toits des monastères de campagne; ce monument, c'est l'hôtel-de-ville. La grande salle au rezde-chaussée mérite d'être vue à cause de la fraîcheur de ses décorations. On conserve dans la salle des réunions de la régence un tableau d'un peintre courtraisien nommé Goninck : il retrace l'incendie de Troie. On ne peut s'empêcher de sourire de la bonhommie de l'artiste , qui , persuadé sans doute qu un sujet ne peut jamais être trop tôt expliqué , a écrit en caractères romains, au dessus d'une des portes de la ville de Priam : S. P. Q. T. {le sénat et le peuple troien) que je me permets de traduire pour ceux qui n'ont pas la connaissance du latin ou l'habitude du style lapidaire.

En face, ce groupe de maisons toutes uniformes se nomme les Halles. C'est là, qu'au temps de nos comtes de Flandre, plusieurs milliers d'ouvriers fabriquaient de beaux draps, très-recherchés dans toute l'Europe. Ces ouvriers ont disparu ainsi que les ateliers où s'exerçait leur industrieuse activité, et l'on serait tenté de s'écrier avec Racine :

Misérable Sion qu'as-tu fait de ta gloire?

Cette petite tour romantique qui se dessine

au-dessus des Halles et dont sir Walter Scott ne manquerait pas de faire une minutieuse description , possédait autrefois un carillon et une horlogerie, regardée alors comme la plus belle de l'Europe. Deux statues en fer fondu, représentant l'une un homme , l'autre une femme, y frappaient alternativement l'heure sur une cloche. De la ce vieux proverbe encore en usage à Courtrai : Zij komen over een, als mantenen halle (car tels étaient les noms donnés par le peuple à ces deux statues ). Lorsqu'après la désastreuse journée de Roosebeke les Français pillèrent et incendièrent Courtrai, le duc de Bourgogne fit enlever, entre autres objets précieux, ce beau carillon qu'il fit transporter a Dijon , où il orne encore une des tours de l'église de Notre-Dame. Comme on le voit par ce seul trait , cen'estpas seulement en 1 796 que les Français nous ont fait l'honneur de nous débarrasser de nos chefs-d'œuvre, et de nous ravir ce qu'ils appelaient les glorieuses conquêtes de la victoire.

En 1 36o , l'humanité avait élevé dans la rue de Lille, un établissement utile consacré aux vieillards et aux pauvres, sous le nom de maison de St-Esprit. Plus tard, les Jésuites qui avec le talent qu'on leur connaît encore de nos jours avaient amassé d'abondantes aumô-

nés, achetèrent cet établissement et se bâtirent sufr son emplacement une église , un vaste couvent , une salle de sodalité où ils jouaient la comédie en latin. L'église de ces révérends pères existe encore, et ne diffère pas de toutes celles qui furent élevées par le même ordre; elle est maintenant consacrée à St-Michel. C'est là que des hommes armés au nom de la plus sainte des causes, pour reconquérir la liberté et repousser l'ennemi , exercèrent à la fin du XVIIIe siècle leurs extravagantes folies et rendirent un culte public à ce qu'on appelait alors la raison. Après que la chapelle cleGroeningue eut été supprimée, on transporta dans cette église tous les objets sacrés qui avaient appartenu à cette antique chapelle. C'est à ce titre qu'elle possède , entre autres choses précieuses, les habits sacerdotaux de St-Thomas de Cantorbery et une chandelle miraculeuse.

Tout le monde a entendu parler de la chandelle d'Arras , célèbre par ses miracles , et surtout par le poème impie et licencieux de l'abbé Du Laurens, Apportée du ciel en 109 5, à ce que nous apprend une ancienne chronique, pendant qu'une espèce d'épidémie étendait partout ses cruels ravages , Lambert, évêque d'Arras qui l'avait reçue opéra à son

aide un nombre prodigieux de guérisons. Elle brûlait éternellement sans se consumer. Du suif qui en découlait, on forma une autre chandelle aussi miraculeuse, qui après avoir été conservée précieusement pendant plusieurs siècles dans la chapelle de l'abbaye de Groeningue, est maintenant exposée tous les ans pendant quelques jours aux regards et à la vénération des fidèles, dans l'église de St-Michel. Malheureusement elle a perdu son antique vertu , depuis qu'une main furtive 7 armée d'un fer tranchant, en a enlevé, dit-on, une partie : elle partage le sort de ses sœurs, et pour en conserver ce qui en reste, on a décidé de ne plus l'allumer. — A droite , en entrant dans l'église, se trouve encore un monument historique digne d'être vu : c'est un tableau de marbre noir contenant les noms de tous les princes français morts à la bataille des Eperons d'or et enterrés dans la ci-devant abbaye de Groeningue.

Je ne suis pas de ces gens qui ne peuvent visiter un collège sans se sentir l'âme attendrie, et sans se rappeler l'heureuse saison de l'enfance. Moi, je l'avoue, je n'ai rapporté de cet âge que des souvenirs qui me sont péni-

50 COURTRÀI.

bles et je me sens disposé à m'écrier , avec je ne sais quel poète :

Qu'on chante, si Ton veut , les beaux jours de l'enfance! Je n'en regrette aucun : cette aimable ignorance Est un bonheur bien fade aux yeux de la raison.

Malgré ma répugnance, en ma qualité d'observateur , je me décidai néanmoins à faire un pèlerinage , pour visiter

L'un de ces cachots , Où la férule en main, des enfileurs de mots , Nous montrent comme on parle et jamais comme on pense.

Le collège est situé à l'extrémité de la basse ville, dans l'ancienne prévôté de Sb-Amand. Je saluai avec respect en passant l'antique chapelle bâtie par le saint de ce nom, comme nous l'avons vu au commencement du chapitre , et je remarquai avec plaisir que la régence, en le faisant restaurer, avait le bon esprit de conserver le monument historique sans doute le plus ancien du pays. Je ne pus m'empêcher de faire malgréjnoi un singulier rapprochement. La première croix fut élevée en Flandre sur ce monument sacré, vers 6z}o; et ce fut aussi la première que les révolutionnaires firent abattre en i 797. Le bâtiment de cette prévôté, qui autrefois servait d'habitation à cinq ou six moines seulement, ne vaut guère la peine qu'on en parle. [Nous nous contente-

COURTRÀL 51

rons de remarquer que l'abbé de S'-Amand, qui n'était pas toujours tenu d'être ecclésiastique , comme nous pourrions en fournir des exemples, avait cent mille livres de revenu par an. Le pauvre homme ! aussi ne sommesnous plus étonnés de la persévérance que mettent certaines gens à regretter le passé , à plaindre le présent et à vouloir nous faire rétrograder de quelques siècles. Le magistrat soutient et encourage cet établissement d'instruction publique dont les élèves sont assez nombreux et que l'on dit être l'un des mieux réorganisés en Flandre, depuis l'arrêté royal du 1 4 juin 1825.

J?étais désireux de voir le parc de la société de Sl-George que j'avais beaucoup entendu vanter, comme le plus beau de ce genre. C'est un vaste jardin anglais, tracé en 1809 d'après les plans de M. de Variez , architecte lillois, et exécuté par un amateur habile , M. Van Ackere, officier du génie, qui lui a fait subir d'heureux changemens. Le mouvement du terrain , une belle nappe d'eau courante, du milieu de laquelle s'élève une petite île , le contraste savant et bien entendu des arbres des différens pays , y forment à chaque pas des points de vue pittoresques qui paraissent se renouveler, comme les décorations

52 C0URTRA1. ,

d'un théâtre. J'y ai trouvé une société aimable, composée de ta partie industrielle et utile des habitans, et accueillant les étrangers avec ces égards et ces obligeantes prévenances que je suis loin d'avoir rencontré partout. Cette société est un centre commun d'affection et de pensées généreuses. Il est a espérer que, dans l'intérêt des plaisirs publics et de l'union si nécessaire dans une ville de second ordre, elle verra s'étendre encore les liens d'amitié qui attachent entre eu-x la plupart des membres.

Les embellissemens de la salle de spectacle, nouvellement restaurée par l'habile pinceau de M. Rascalon , sont sur le point d'être terminés. D'après ce que j'ai vu de mes propres yeux et les explications qui me furent données par l'artiste lui-même , on fera de cette salle une véritable bonbonnière. Le théâtre est ici très-peu fréquenté. Les troupes ambulantes qui viennent y faire banqueroute de temps en temps, ou les acteurs qu'on y envoie quelquefois de Bruges ou de Tournai justifient d'ordinaire le peu d'empressement que les habitans montrent pour le plus noble des délassemens. La société de rhétorique de Gourtrai , connue dès le XVme siècle sous le nom de Chambre des Barbaristes, y donne de loin en loin quelques représentations ; on l'encourageait, on

l'applaudissait du temps de nos bons aïeux; on la damne aujourd'hui.

La physionomie morale de Courtrai est assez fortement prononcée pour que nous essayions d'en esquisser les principaux traits caractéristiques. « Dans la capitale, dit Jouy, la critique la plus amère , la plus directe n'arrache aucune plainte , ne provoque aucun ressentiment; en province, au contraire, on redoute ses traits les plus légers , et on crie à la diffamation , contre celui qui les lance. La raison en est toute simple : à Paris, la satire, même personnelle , ne frappe que sur les masses : en province , la censure atteint souvent les individus : tirée de près, la cendrée fait balle , comme disent les chasseurs. » Sans me laisser arrêter par ces petits inconvéniens que j'avais aussi prévus avant de prendre la plume et de me mettre en route , je continuerai le cours de mes observations.

Courtrai est peut-être la ville de la Belgique où les habitudes patriarchales se soient conservées le plus fidèlement de génération en génération et où le clergé ait le moins perdu de l'ancienne influence qu'il exerçait sur le peuple , surtout avant la ridicule révolution de 1789, contre Joseph II. En général, la piété est héréditaire dans chaque famille , où

ô4 COURTRAI.

elle entretient la paix et la concorde. Trop heureux, quand cette religion, qui est un des principaux liens du bonheur social , ne dégénère point en un sentiment haineux, qui nous isole de la société, de ce que nous devons à la patrie et nous jette à la traverse des institutions utiles et des progrès toujours croissans de la civilisation et des lumières ! On sent d'après ce qui précède que Courtrai doit être pour le clergé une nouvelle terre promise , où il est fêté , révéré et surtout entouré de toutes les attentions délicates dont les femmes sont naturellement plus susceptibles que les hommes. Aussi la plus petite place de vicaire y est-elle plus courue qu'un fauteuil vacant à l'académie française. Le curé est ici le directeur de conscience du père, de la mère et des enfans ; il pénètre dans les replis les plus cachés du cœur; il connaît toutes les faiblesses, tous les secrets ; rien ne se fait sans son consentement ou sans son intermédiaire dans la famille ; il arrange les petits différens et, à ce qu'on m'a rapporté, on l'a vu souvent remplir la charge d'avocat et de conciliateur.

Cet attachement stationnaire aux anciennes institutions a beaucoup contribué à développer ici la secte des stévcnistes, espèce d'ultracatholiques, s'il m'est permis de me servir de

COURTRAï. 55

ce mot. Lorsqu'au commencement de ce siècle Napoléon, voulant se servir du clergé comme d'un marche-pied, pour monter plus facilement sur le trône impérial , eut relevé les temples abattus et signé avec le pape un concordat qui enlevait à Rome quelques-unes de ses prérogatives, Steven , vicaire-général de l'évêché de Namur, publia en i8o3 une protestation dans laquelle il refusait au Saint-Père le pouvoir d'aliéner certains droits et d'abolir certaines pratiques de l'église romaine. En vain il fut excommunié : grand nombre de partisans, embrassant chaudement son parti, se séparèrent du sein de l'église catholique , et vécurent, comme ils le font encore, sans prêtres, sans fréquenter les églises, mais célébrant avec une sévérité exemplaire toutes les fêtes supprimées , etc., etc. Quoique cette secte, gens au reste paisibles et estimables, s'éteigne insensiblement, elle es't encore assez nombreuse à Courtrai ainsi que dans les villages voisins. On m'a assuré que la seule petite ville d'Eecloo , entre Bruges et Gand , en comptait plus de deux cents.

Avec une population de 1 8,3oo âmes , Courtrai possède pour ses pauvres un revenu de plus de 100,000 francs par an. Aussi renferme-t-elle de nombreux établissemens de bienfaisance.

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Le plus remarquable est sans contredit Y Ecole des Orphelins. Les élèves de cette maison y reçoivent une éducation telle que beaucoup de bourgeois ne peuvent en donner une semblable à leurs enfans. Outre un état à leur choix et tout ce que comprend l'instruction élémentaire , ils apprennent la musique , le dessin et quelques-uns font même leurs études. Les fonds y sont si bien administrés que chaque élève ne coûte guère à la maison plus de 32 centimes par jour. Honneur aux citoyens 'désintéressés et généreux qui consacrent leurs soins a la prospérité de ce bel établissement ! Un écrivain anglais , célèbre par son savoir et son esprit, compare un homme qui se marie à un imbécile mettant la main dans un sac pour en tirer une anguille qui s y trouve seule au milieu d'une centaine de vipères. Il y a cent contre un à parier , ajoute-t-il, que c'est une vipère qu'il prendra. Si ce qu'énonce ici un peu brusquement notre insulaire est quelquefois vrai, je lui demanderai de faire une honorable distinction pour la Flandre , où je suis fier d'avoir reçu le jour, et surtout pour les Courtraisiennes. Elevées de bonne heure sous l'œil maternel aux travaux et aux soins du ménage, très-souvent même aux affaires et aux spéculations commerciales, elles

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ont sous le rapport des arts d'agrément une éducation qu'on chercherait quelquefois envain dans les grandes villes et qu'elles ont puisée dans les meilleurs pensionnats de France. Une des qualités quelles possèdent au suprême degré est l'économie. Leurs maisons , meublées avec moins de luxe et de faste que dans les autres villes de la Belgique, empruntent de leur propreté un air d'aisance et de bienêtre que ne donne pas toujours la richesse. Sans avoir la vénusté des Brugeoises, ou les formes prononcées des Gantoises , elles ont la démarche légère du sexe de Bruxelles , et portent avec grâce le petit mantelet noir, garni de fourrures. Jeune homme, qui désirez trouver au sein de l'hymen le peu de bonheur dont la pauvre espèce humaine est susceptible , venez à Gourtrai ; vous y rencontrerez l'objet chéri qu'implorent vos tendres vœux. Mais si en vertu de certain précepte de l'Evangile et de l'article 218 du code civil, vous voulez rester maître chez vous; si pour conserver la paix du ménage, vous ne voulez pas être forcé à envoyer vos fils puiser chez les jésuites les principes d'une éducation entièrement opposée aux institutions d'un peuple libre, ayez soin de choisir à votre compagne un directeur de conscience éclairé.

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Les Courtraisiens sont très-industrieux. Quoiqu'ils aient beaucoup perdu par notre séparation d'avec la France, ils font encore un commerce considérable de belle toiles fines y de fils à dentelle , et de linge de table dit damassé, qui surpasse tout ce que l'Europe peut offrir de parfait dans cette branche précieuse de l'industrie flamande. Les toiles les plus fines et les plus recherchées sont tissées à Ingelmunster, beau village situé a trois lieues de Gourtrai. Ce commerce est très-ancien ; sous le duc de Bourgogne il occupait six mille ouvriers dans les faubourgs de la ville. Il excita souvent la jalousie des Français, et Fubert rapporte un bel exemple du patriotisme des Courtraisiens. ■ Après la bataille de Roosebecke, dit-il, la France prend cette ville, et la rendant par un traité , elle la rase et lui fait des offres très-avanfageuses, si elle veut faire passer son trafic en France ; mais Courtrai le refuse et aime mieux être pauvre sous son prince légitime que riche sous un prince étranger. »

Les goûts simples et sans faste de Courtraisiens les portent de préférence vers un bienêtre solide que presque tous finissent par atteindre, et que peu d'entre eux osent dépasser. L'économie qui est chez eux la vertu indigène plus que partout ailleurs en Flandre ,

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est la source de l'aisance générale dont ils jouissent: aussi sont-ils rarement forcés de renoncer aux douceurs d'une vie sans éclat. On n'y est point encore venu au point de regarder l'argent comme marchandise , et le prêt comme licite : les décisions formelles du confesseur s'y opposent, on n'y connaît pas pour cette raison l'espèce de sang-sues que nous autres, habitans des grandes villes , nous nommons usuriers.

Les maisons les plus respectables dans le commerce des toiles sont celles de MM. Becke , père, Bethune, Bonne-Macs . Beeckaert , etc. MM. De Salomon , Van den Berghe et de Marneft y ont élevé depuis quelques années des filatures de coton assez considérables. Courtrai possède encore la première fabrique de papiers peints des Pays-Bas : elle appartient à M. Gambart de Courval.

Le goût des beaux-arts y est généralement répandu 1 il l'est beaucoup plus que celui des lettres, qui sont représentées en cette ville dans la personne de M. Goetlials-Fercruysse , propriétaire d'une précieuse bibliothèque et savant très-versé dans l'histoire du Pays. Courtrai compte une excellente société royale d'harmonie dont M. Calewaert est l'âme ; une académie de dessin ainsi que de

peinture, et enfin une société de botanique, qui , à Tinstar de celle de Gand , dont elle est la fille, a, chaque année, deux expositions de fleurs. À propos de fleurs , je ne puis passer sous silence le nom d'un amateur-fleuriste distingué, M. Jweins l'aîné , qui possède dans l'enclos de l'ancienne prévôté de S*.- Amand , une des plus riches collections de roses de la Belgique. A la fin du mois de juin, les amis de Flore viennent de dix lieues à la ronde y faire des pèlerinages pour y contempler ces roses aux belles feuilles si bien chantées par Anacréon et Parny. Pour moi, lorsque je les visitai,

Des roses que je cherchais , Je n'ai plus trouve' que l'épine.

Courtrai est le berceau du savant et malheureux anatomiste JcanPalfyn. Il inventa le Forceps , contribua par ses écrits à relever et à perfectionner les connaissances chirurgicales en Europe, et mourut pauvre à Gand, en iy33 , à l'âge de 82 ans. J'ai en vain demandé a saluer la maison où il avait reçu le jour : on ne put me l'indiquer. Je n'ai pu me défendre d'un sentiment pénible en voyant que le souvenir de ce bienfaiteur de l'humanité était éteint , même dans sa ville natale.

Courtrai a encore vu naître le Jésuite Wallius ( van de Walle ) dont les vers latins , malgré plusieurs éditions , ne sont plus guère répétés par les Muses; Roland Savery , peintre, bon paysagiste; Jossc Andries et Jean David, auteurs d'assez bons ouvrages asce'tiques aujourd'hui presqu'oubliés ; enfin l'abbé Gliesquière , auteur de quelques ouvrages estimés sur la numismatique.

M. Jean de Jonghe qui s'est mis au rang de nos premiers paysagistes par ses charmantes productions, est aussi né en cette ville où il habite. Son pinceau facile se plaît de préférence à animer sur la toile les doux sites de sa patrie.

63 NITELLES.

la lenui lator....

Virgile.

Ah ! si l'histoire s'écrivait encore en chroniques, me disait l'autre jour un de mes amis; quelle belle chance j'aurais d'être nommé historiographe du royaume ! Mon ami possède en effet la plus heureuse mémoire. Il est doué d'un tact admirable pour séparer des grands événemens ces petites anecdotes, ces faits presqu'imperceptibles dont il prétend qu'il faut composer exclusivement l'histoire. Il bavarde sur douze pages in-folio à propos de la circonstance la plus insignifiante, et son style un tant soit peu niais passerait infailliblement pour simple et naïf , chez tous les amateurs du genre. Je n'ai pas , à beaucoup près, toutes les qualités de mon ami, mais je regrette comme lui le bon temps des chroniqueurs ; il ne me faudrait pas aujourd'hui aborder cette manière plus sévère et plus large exigée même dans l'histoire d'un chef-lieu d'arrondissement.

Nivelles selon les Français, Nuvelle suivant les paysans de la banlieue, ou enfin Nyvel si nous en croyons le Dictionnaire géographique suivi par l'administration de la poste aux lettres, est la petite ville que les amateurs de longues promenades, les chasseurs et les autres arpenteurs de terrain labouré ont quelquefois rencontrée au sud -ouest de la capitale , après avoir traversé la forêt de Soigne et laissé sur la gauche les champs de Waterloo. Il n'est pas absolument invraisemblable que plusieurs de nos lecteurs aient pu apprendre de quelqu'autre façon l'existence de cette ville; admettre toutefois qu'elle aurait des relations fréquentes avec celles qui l'entourent, serait détruire tout le fondement de l'étymologie nationale trouvée pour le nom Nivelles au bureau de la statistique du royaume des Pays-Bas. Nivelles , selon le bureau, vient du Hollandais niet wel , pas bien , c'est-à-dire mal ; comme qui dirait: ville mal située, hors de communication, etc. Cette étymologie est d'autant plus vraisemblable qu'on a découvert , toujours dans le même bureau, d'autres étymologies hollandaises pour les noms de Genappe, de Braine, petits bourgs à portée de Nivelles. Genappe vient de geen aap , point de singes,

pour signifier que le bourg n'est bâti ni en Asie , ni en Afrique, ni en Amérique , mais bien en Europe , où l'on ne trouve point de singes. Braine dérive évidemment de brein ,' cerveau, ce bourg étant situé de manière à passer pour le cerveau , la tête, la capitale des villages qui l'environnent ; ou, si vous l'aimez mieux, Braine pouvant, à raison de sa population éclairée et polie, passer pour le siège de l'esprit et du bon sens de tout le canton.

Leshabitans wallons de Nivelles, Genappe et Braine adopteront ou n'adopteront pas ces découvertes^ on n'en recommande pas moins l'emploi de ces étymologies officielles à tous les historiens du pays, et, vaille que vaille, je prends la seule qui me soit offerte pour la ville dont j'ai à parler. Sans avoir précisément une origine antédéluvienne , Nivelles peut se vanter de plusieurs années d'existence. Et puisque Pépin fils de Carloman est enterré dans ses murs, et que Gertrude fille dudit Pépin y a créé un couvent de chanoinesses , on peut sans crainte reporter sa fondation a une époque antérieure au neuvième siècle. Où serait, après tout, le mal d'admettre que Nivelles est une des plus anciennes cités de notre royaume , qu'elle a été autre-

fois très-florissante, et que vers l'an i5i5 elle contenait bien 3o,ooo habitans ? Les vieux auteurs qui affirment ces particularités, et bien d'autres encore , trouvent chez moi pleine créance ; mais je veux ici leur emprunter le moins possible. Après deux mots sur les chanoinesses et les chanoines, tout ce que je dirai regardera Nivelles tel qu'il est aujourd'hui.

Je ne me rappelle pas que le spirituel maître François ait placé dans l'île sonante une race d'oiseaux dont la description puisse convenir à l'espèce particulière de religieux mâles et femelles qu'on nommait avant la révolution chanoines et chanoinesses de Sainte- Gertrude. Quarante-deux demoiselles choisies dans les grandes familles du pays et comptant toutes au moins quatre quartiers de noblesse paternelle et maternelle menaient a Nivelles, sous la direction d'une abbesse souveraine spirituelle et temporelle de la ville, une vie moitié claustrale, moitié mondaine , en attendant des maris. Revêtues de beaux manteaux d'hermine elles se rendaient au chœur tous les marins pour y remplir jusqu'à midi les offices de véritables nonnes. Cette besogne une fois terminée, l'habit religieux faisait place h l'habit de cour; l'éventail succédait au chapelet;

66 NIYELLES.

on oubliait Yave maria en parlant modes et dentelles; on faisait des visites; on donnait des soirées. Les soupirans étaient reçus en tout bien tout honneur , ces prêtresses » comme je l'ai déjà fait entendre , n'étant pas assujetties au célibat.

Rassembler sur un même point quarantedeux filles à marier tirées de nos diverses provinces , sans y rassembler aussi quelques hommes , c'eût été entretenir une violation patente du précepte « croissez et multipliez » . D'ailleurs on connaissait dès-lors les réglemens sur les barras. En regard des quarantedeux chanoinesses ? se trouvaient donc trente beaux chanoines choisis quinze par l'abbesse, quinze par le pape 9 sur la présentation de ladite abbesse sans doute. Le vœu de chasteté ne les liait pas, et tout ainsi dans les deux chapitres se trouvait en parfait rapport , si l'on excepte cette différence -de trente à quarante-deux , différence dont toutes mes recherches n'ont pu me fournir l'explication. J'en ai écrit à l'historien de la patrie et des couvens. Quoiqu'il semble dans les derniers temps que peu de ces chanoines quittassent dans l'après-dînée leur bouteille pour les chanoinesses , nous n'en devons pas moins reconnaître toute la profondeur de génie

dont Sainte-Gertrude fit preuve en créant son institution. Si le temps qui gâte tout, fit dégénérer les chanoines de Nivelles, n'a-t-il pas également abâtardi et les Cisterciens de Villers? et les Prémontrés d'Afflighem ? Ces enfans des grands saints Bernard et Norbert, de pacifiques laboureurs , de modestes savans qu'ils étaient d'abord, ne sont-ils pas devenus chez nous de riches débauchés et de médians brouillons ? Mais laissons tous ces mornes pour ce qu'ils ont été. Le grand balai de la révolution nous en a délivrés. Prions Dieu pour l'Espagne où ils boivent encore , et malheureusement ne ronflent plus.

Je n'ai pas l'honneur d'être Nivellois, mais ceux qui le sont pourront juger si je connais leur ville, quand je leur apprendrai que j'ai découvert tout seul qu'elle était située au confluent de deux rivières anonymes. Le soin que les habitans ont pris de dérober ce secret aux étrangers enfaisant passer ces deux rivières dans des égoûts rendait ma découverte difficile. Je la donne en passant comme une preuve que je n'ai rfen épargné pour bien connaître tout ce qui a rapport à mon sujet.

On comptait autrefois onze églises dans Nivelles et les faubourgs; il n'en reste plus que deux : Sainte-Gertrude, au centre de la ville,

etleSépulchre, dans le faubourg de INfamur. Le premier de ces édifices mérite seul quelqu'attention. Le vaisseau en est vaste , et propre à contenir de nombreux consommateurs de messes. Plus tard il pourra , comme la plupart des temples gothiques du royaume , servir pendant les grandes chaleurs à cet usage que mettent insensiblement à la mode les rédacteurs de la Sentinelle. L'église de Sainte- Gertrude est surmontée d'une flèche que le feu a pris soin de raccourcir au commencement de ce siècle , mais pas assez pour tranquilliser entièrement les habitans du grand marché que cette flèche menace d'écraser un jour de sa chute. Le danger devient si imminent, qu'un honnête négociant, grand amateur de pinsons , qui garnissait ordinairement toutes ses fenêtres de cages contenant ses petits pensionnaires, à fait transporter toutes ces cages à sa maison de campagne , pour épargner au moins à ses oiseaux le sort auquel il demeure exposé lui et toute sa famille. Le voisin de ce négociant, un honnête boulanger qui s'est fait une grande réputation de prudence , s'est avisé de faire toutes les nuits veiller aux flambeaux du haut de son grenier, pour que la chute qu'on redoute puisse toujours lui être annoncée quelques

secondes à f avance, arrivât-elle même à minuit et en l'absence de la lune.

Près de l'église dont je viens de parler se trouve une place plantée d'arbres qui sert de promenade aux Jaskzonables nivellois après la grand'-messe du dimanche. C'était autrefois la place du Roi-de-Rome ; c'est aujourd'hui la place Saint-Paul. Ne dirait-on pas que les missionnaires sanctificateurs sont venus jusques dans notre pays rebaptiser les promenades ?

On me pardonnerait à Nivelles de quitter le quartier de la place Saint-Paul sans parler de l'hôtel de ville, de l'hôtel du commissariat, de la maison curiale et du café de Spire , mais ce qui m'exposerait à encourir l'indignation générale serait mon oubli de mentionner la nouvelle salle des redoutes et concerts. Il n'y a guères plus d'un an que les Nivellois dansaient encore aux jours de fête dans une espèce de grenier à foin éclairé par cinq ou six mauvais quinquets. Alors aussi on en était réduit pour tous concerts aux saluts du carême chantés au lutrin de la paroisse. Depuis que le goût des beaux-arts se répandant dans toutes les classes de la société nivelloise a fait fonder le club philarmonique , la régence s'est piquée d'honneur : un

temple plus décent a été élevé au plaisir. On danse , on chante aujourd'hui dans un salon proprement décoré. La prévoyance de l'architecte chargé de le construire a été jusqu'à le distribuer de manière à pouvoir être converti au besoin en salle de spectacle. Nous ne savons pas trop ce que le curé trouve de bon dans tout cela. Nous prévoyons seulement que la ville cessera bientôt d'être regardée comme un port de salut où les riches fermiers des environs se retirent dans leurs vieux jours ; heureuse si ses bals appellent toujours les enfans dans la même proportion que ses messes attiraient les pères !

J'ai lu je ne sais où que l'Empereur Henri III, tout allemand qu'il était lui-même , parlait des Nivellois comme d'une race indomptée et féroce. Les temps sont bien changés depuis le onzième siècle. La population la plus moutonnière a remplacé celle que l'empereur chargeait ainsi. Ce n'est pas que les trois redoutables confréries des Archers, des Arbalétriers et des Canonniers ne soient encore là pour témoigner de l'esprit martial des anciens nivellois ; mais les membres des deux premiers de ces corps ne s'exercent plus qu'au tir du berceau et de la perche. Quant aux canonniers, le riff-tou già ( l'abat-tout )

et Veragy ( l'enragé ), deux pièces d'une demi-livre de balles , qui servaient autrefois à la défense de la ville, ont cessé d'être manœuvres par eux ailleurs qu'à la procession de la grande kermesse.

A propos de la grande kermesse , n'allons pas omettre le paragraphe auquel elle a droit ici. Dès la fin de septembre tout est en mouvement dans Nivelles. La régence a fait vendre publiquement et faucher ras par les adjudicataires l'herbe qui croît dans les rues. Toutes les scies et tous les rabots sont en mouvement sur le marché où l'on élève les édifices destinés aux paillasses, aux danseurs de corde , aux marionnettes. Une foire générale de quinze jours est annoncée au loin par les papiers publics; les marchands arrivent et déballent. Les bourgeois préparent leur cuisine et leurs appartemens pour les parens de tous les pays qui viendront se faire héberger chez eux. Partout on balaie, on frotte , on lave. Le Culot de la Magdelaine et la rue Coqucrue elle-même brillent d'un éclat inusité. Le jour de Saint-Michel est arrivé ; empruntons à une vieille chanson du pays le passage suivant qui donnera une idée du spectacle que présente la ville :

72 NIYELLES.

Mon dieu qui fait bia Pa' touttavau TviVcle Nuvelle !

Mou dieu qui fait bia Sul'marchy des pourcia !

Les maisos d' boutchy , des boulgy , des apothicaires Ont tertoutt des ilambiaux A leux fernest in biaut. (i)

Il est dix heures du matin. Une foule de campagnards venus des villages environnans remplissent les rues étonnées de cet accroissement subit de population. La châsse de sainte Gertrude va sortir après la grand'messe , et c'est pour assister à la promenade annuelle delà bienheureuse abbesse que tout ce monde est rassemblé; les cloches sonnent, et la procession défile. Tous les fermiers de la banlieue ont réuni les anciens bidets que la loi sur la contribution personnelle a fait descendre depuis quatre ans de leur rang de chevaux de monture. Ils sont appelés encore une fois à l'honneur de porter la selle, et forment sous leurs maîtres, a la barbe de l'inspecteur des contributions , la cavalcade qui escorte la châsse. Les trois confréries dont il est parlé plus haut lui font également

(i) Ce qui signifie : Grand dieu qu'il fait beau dans toute cette ville de Nivelles ! Grand dieu qu'il t'ait beau sur le marche aux porcs ! les maisons des bouchers , des boulangers , des apothicaires ont des flambeaux à toutes les fenêtres du premier étage.

NlYELLES. 73

cortège. Le roi des arbalétriers portant en sautoir l'oiseau d'honneur suspendu à un large ruban bleu se fait remarquer au milieu de tous. La procession parcourt la ville , à la grande édification des fidèles , elle rentre enfin , et la kermesse est commencée. Pendant quinze jours ce ne sera plus que festins , bals et concerts.

Il y a quelques années on avait coutume de promener plusieurs jours de suite , pendant cette kermesse , un géant et une géante d'osier que l'on nommait l'Jgaïon et Ugaiomie. On les faisait accompagner de leur fils géant comme eux qu'on appelait le Lolô. Je ne cite pas ce fait pour entrer ici dans une longue dissertation sur l'origine d'un usage qui d'ailleurs existe encore dans plusieurs villes de nos provinces. Je rapporterai seulement la singulière raison qui a fait défendre h Nivelles la sortie de cette intéressante famille.

De vieux observateurs nivellois remarquaient depuis long-temps que presque tous les polissons de la ville avaient entre eux des traits frappans de ressemblance. Personne cependant ne s'avisait de rechercher la cause de cet étrange rapport. Un Français amené par le hasard à la kermesse de 1817 fit aussi la remarque des vieux observateurs , au moment

* 74 NITELLES.

où le peuple était rassemblé pour voir passer les trois géants. Il vit de plus que l'ensemble des traits du Lolô offrait le type le plus parfait des petites physionomies des enfans qui l'entouraient. Notre Français croyait peu au pouvoir si contesté de l'imagination chez les femmes enceintes ; il en fut convaincu à Nivelles. Il avait un ami parmi les membres de la régence; il lui communiqua sa remarque, et lui conseilla , avant son départ, de faire au conseil une proposition qui a amené après de longs débats la mesure rapportée plus haut. Puisse cette mesure avoir d'heu* reux résultats , car la figure du Lolô était loin d'être jolie.

Outre sa fameuse kermesse , Nivelles est encore célèbre par la Dodaine et ce Jean dont le chien passait pour un sage aux yeux de La Fontaine:

Ce n'était pas un sot , et croyez m'en , Que le chien de Jean de Nivelles.

De ce Jean nous dirons ce qu'on pourrait dire de plus d'un merveilleux bruxellois dont le danois bien tacheté ou l'énorme chien de Terre-Neuve fait toute la réputation . Jean sans le chien, n'est pas grand' chose. Or, Jean de Nivelles n'a plus son chien. Pour la Dodaine , c'était autrefois un lac infect situé au

midi de la ville. On a réussi à en faire une promenade bien plantée , en réunissant en deux beaux bassins les eaux qui croupissaient, avant cela, sur une surface plus étendue. Une table de pierre placée à l'extrémité de la plus grande de ces pièces d'eau apprend aux curieux, dans une inscription latine, le nom des magistrats qui ont fait utiliser ainsi ces autres marais pontins. L'étranger qui visite la promenade de la Dodaine néprouve que le regret d'y voir croître le chardon dans toutes les allées, sans que pour cela personne de la ville songe à s'y rendre.

Je ne sais si nous pouvons admettre en Belgique l'axiome français : les femmes font la société ce qu'elle est. L'amour de la pipe et de la bierre n'est pas né chez nous , quoiqu'on en dise , du peu d'agrément que Ton trouverait dans le commerce du beau sexe. Je prendrai Nivelles pour exemple : presque toutes les femmes y sont jolies,- presque toutes ont été élevées dans les meilleurs pensionnats de Bruxelles ou de Lille , sans y avoir contracté cependant ce ton de princesse qu'on prend quelquefois dans les grandes villes. Les Wivelloises sont aimables, mais pensez-vous pour cela que l'hôte de VEpcc ou celui de la Cave du chapitre en auront un ha-

bitué de moins , ou la marchande de tabac de la grand' place un quart d'heure de loisir de plus? Les demoiselles de toutes les conditions passent leurs soirées seules avec leurs mamans; les pères et les fils vont s'enfoncer dans la tabagie enfumée où l'on pourrait croire qu'ils s'amusent au moins de politique , si toute autre feuille que le journal de la Belgique trouvait place au milieu des pots et des verres. Cette séparation des deux sexes a produit à Nivelles , entre autres résultats y une différence remarquable d'accent chez les hommes et chez les femmes. Le Nivellois comme le Montois, avec lequel il a d'ailleurs beaucoup d'affinité , parle en chantant lamentablement et de manière à choquer l'oreille la plus étrangère à la musique. La INivelloise au contraire parle vivement et sans accentuer beaucoup. De toutes les femmes de notre Belgique les INamuroises me paraissent être celles à qui les INivelloises ressemblent le plus.

Toute petite ville a ses originaux , mais on peut trouver mauvais de voir étendre leur réputation au-delà des remparts qui la renferment. Je sais bien que le beau parleur qui répondait : « Je ne suis pas homicide de cet incendie la » au magistrat qui prétendait

qu'un pont s'était écroulé par sa faute ; que le nouveau Ménalque se rangeant encore après trois ans de mariage, et je ne sais plus a quelle occasion, parmi les célibataires de la ville ; que l'amoureux transi qui promène si souvent sa mélancolie sous les ormes du grand chemin de Namur, n'auraient aucun droit de m'accuser de méchanceté pour avoir révélé leurs innocens travers. J'aime mieux toutefois sacrifier ce chapitre, et passer à autre chose. Parlons un peu de ce que l'arrondissement de Nivelles offre encore de curieux outre le chef-lieu et les honnêtes bourgeois qui l'habitent. Braine, Genappe et Jodoigne, c'est à vous que je veux venir. Wavre aurait également son tour, s'il n'avait déjà été bien partagé dans le premier volume.

Braine-l'Alleud est l'Athènes de l'arrondissement. La politesse et l'urbanité des Brainois deviendrait proverbiale si justice était toujours rendue à tout le monde. Ils doivent au reste l'avancement extraordinaire de leur civilisation à la culture des arts qui prospèrent depuis long-temps parmi eux. Braine ne compte guères que mille habitons, et Braine a son théâtre, sa société philharmonique, ses peintres et ses poètes. Les Frères à l'épreuve, et le Dîner de Madelon composent à la vérité

la partie la plus notable du répertoire de ce théâtre ; la grosse caisse est l'instrument le plus remarquable dans les concerts ; l'enseigne du cabaret du Gros-Bôze est le chefd'œuvre de l'école brainoise, et le poème de

M. G sur l'instruction publique, l'épopée

de la commune ; mais enfin Braine a son théâtre, sa société philharmonique, ses peintres et ses poètes. Tout ce qu'on reproche à cette petite Athènes , c'est le système peu libéral quelle a adopté de renfermer soigneusement dans son enceinte les talehs et les lumières qui y sont rassemblés. Voici un échantillon de la rigueur avec laquelle on observe ce système. « Quiconque, dit le règlement sur les concerts , portera à l'étranger son cor , son basson , sa flûte ou sa clarinette cessera de faire partie de l'orchestre communal. » Nivelles a invité plusieurs fois à des parties de musique les virtuoses de Brainel'Alleud; il est notoire jusqu'ici que toutes ces invitations ont étéfaites en pure perte. On n'a pas encore pénétré les motifs de cette législation; mais les hommes sensés qui pensent qu'il faut étudier toutes les institutions au milieu de ceux pour qui elles sont faites , s'abstiendront sans doute de porter un jugement quelconque touchant le règlement

susdit , avant d'avoir assisté aux concerts de la ville de Braine.

Genappe situé sur la grande route de Bruxelles à Charleroi, entre Waterloo et les Quatre-Bras , doit à cette situation et à son relais de poste d'être connu de messieurs les Anglais autant que Douvres et Calais. Ce bourg rivalise avec Gosselies et Charleroi luimême de noirceur et de malpropreté. L'esprit de coterie qui y règne nuit beaucoup aux progrès de sa civilisation. On a tenté plusieurs fois et toujours vainement d'y réunir les jeunes gens en société générale dans l'intérêt des plaisirs communs. La société dite de la Vertu n'a joui que d'une existence éphémère, malgré l'admirable profondeur qu'on remarquait dans sa loi fondamentale, et malgré l'ingénieuse précaution qu'on avait prise de tapisser le local de ses réunions de morceaux de poésie indigène , quatrains dans le goût de ceux de Pibrac, destinés à rappeler incessamment à tous les membres l'obligation de maintenir entre eux l'union, la paix, la concorde. Genappe compte bien i4qo habitans et Genappe n'a ni curé ni église. Les pasteurs de deux villages voisins se sont longtemps disputé ce trésor de i4oo paroissiens, de quelque réputation de mauvais esprit que

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ces paroissiens jouissent. La querelle est maintenant décidée en faveur de l'un des deux prétendans ; mais nous dirons en l'honneur des Genappans (c'est ainsi qu'on les appelle, quelque dangereux rapprochement qu'on puisse faire ) qu'ils ont vu tous ces débats avec une indifférence digne du dix-neuvième siècle , et qu'ils ne se sont guères inquiétés > dans leur philosophie, de savoir où ils seraient enfin baptisés, confessés, mariés, enterrés.

Jodoigne passait. pour la plus insignifiante bicoque de l'arrondissement de Nivelles avant que la généreuse initiative prise par les habitans de cette commune , lorsqu'il s'agissait de rassembler des secours pour la Grèce , eût révélé à tout le Brabant le bon esprit dont cette petite ville était animée. Tous les ridicules d'une petite ville sont effacés quand elle se montre susceptible d'être électrisée par l'idée d'une bonne action, sans attendre qu'une capitale ait donné l'exemple de bien faire.

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Variœ illudent species.

Géorg. Liv. IV.

Il ne tiendrait qu'à moi d'entrer en matière avec toute la pompe employée fort souvent par les historiens et les poètes , pour relever de bien petits sujets. Je dirais, par exemple, comme Gramaye : « Offero de rébus namur- » censibus volumen unum , in tôt sectum » periodos. »

« Quot sunt discrimina vocum, » Quot Thebis portce , quot divitis ostia Nili , i> Et quot Rorna jugis cœlo caput erigit »

Ce qui signifierait, lecteurs et lectrices : Je vais parler de Namur et des Namurois, en autant de chapitres qu'il y a de notes dans la musique, de portes à Thèbes, d'embouchures au Nil , de collines dans Rome , c'est-à-dire en sept chapitres.

Tout cela vous paraît assurément fort étrange. Que serait-ce donc, si je vous expliquais ensuite que je divise mon sujet en sept parties , parce que je connais à Namur sept

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vieilles bigotes, sept prêtres buveurs, sept femmes acariâtres, sept avocats chicaneurs et sept maris trompés? Je ne ferais cependant qu'imiter encore en cela mon devancier Gramaye, qui justifie la division de son septenàrium, un de ses trois livres sur le pays de Namur, par l'existence dans ce pays de sept villes, sept forêts, sept rivières, sept châteaux, etc.

J'aime mieux ne pas tant crier je chante , et me mettre tout bonnement à chanter.

J'aime mieux aussi écrire tout d'une venue ce que je peux avoir à dire. Mon titre est là-haut qui vous avertit de mon sujet : lisez ou passez, selon l'intérêt que vous lui portez. Mes alinéa vous offriront assez de points de repos, si tant est que vous ayez besoin de reprendre haleine en parcourant cet article.

Namur est une ville si ancienne, si ancienne, qu'on remplirait aisément quatre volumes, grand in-octavo, édition compacte , deux colonnes à la page, rien que de conjectures sûr son origine. On a fort judicieusement observé que, pour peu qu'un généalogiste veuille s'en donner la peine , il vous fait descendre une famille moderne d'un héros de l'Iliade , aussi facilement qu'un procureur, dix actes de l'étatcivil à la main, prouverait la filiation d'un client dont les aïeux ne remontent pas au-delà

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de i 740. Il en est absolument de même pour la généalogie d'un peuple ; et si je voulais flatter nos Namurois d'aujourd'hui, je viendrais , mes citations mises en marge, leur démontrer qu'ils avaient déjà des ancêtres au confluent de la Sambre et de la Meuse, quelques siècles avant J.-G. Descendant progressivement jusqu'à l'époque de l'invasion des Gaules par les Romains , je leur prouverais que César a mis la main à leur château. J'établirais ensuite que , plus tard , les Francs, en chassant les Romains, détruisirent d'abord la ville et le château, mais que les ayant bientôt rebâtis, ils appelèrent le tout Nieuw-muur ( nouvelle muraille ). Ici je m'enfoncerais dans de longues conjectures pour éclaircir le point de savoir comment la ville s'appelait avant sa reconstruction par les Francs. Enfin, j'arriverais au temps de Charlemagne, où, sans m'inquiéter de donner aucune raison de la disparition subite de Nieuwmuur et de ses habitans , je constaterais que le grand empereur confia à la garde d'un certain Naymon un simple petit château situé à l'endroit où la Meuse reçoit les eaux de la Sambre. Gharlemagne et Naymon, me plaçait déjà au 9me siècle de notre ère, le reste de ma généalogie ne serait plus qu'un jeu.

Naymon commencerait la race de mes marquis ou de mes comtes de ïïamur.

Je reprends. Namur est une ville fort ancienne, située au confluent de la Sambre et de la Meuse. Elle est la capitale d'une province du présent royaume des Pays-Bas , province que couvrait autrefois cette immense forêt des Ardennes, dont les anciens auteurs parlent et reparlent tant. Ceci me fait penser que les de Stappers d'autrefois auront dû s'opposer long-temps à ce qu'on déshabillât tant de montagnes et de vallées des chênes qui les couvraient, et que la société dite de la banque de Bruxelles aurait pu faire alors de jolies petites spéculations.

De même que toutes nos grandes familles, nos grandes cités sont bien déchues de leur antique gloire. Tel de nos ducs, de nos marquis, de nos barons qui possédait jadis toutes les prérogatives d'un souverain , et réunissait en lui seul les trois pouvoirs de son petit état, n'est plus aujourd'hui que le chambellan d'un roi constitutionnel qui ne possède en tout dans son royaume que la moitié de ces trois pouvoirs. Ainsi la ville de Namur , autrefois capitale d'un comté féodal, n'est plus que la résidence d'un délégué du prince. Mais examinons un peu en détail ce que Namur était dans le bon temps.

Chevaliers cosmopolites , vous que l'on rencontre sur toutes les routes du royaume , qui en avez visité cent fois toutes les villes et les bourgs; vous qu'un lambeau de coton suspendu derrière des vitres crasseuses . ou l'odeur du café moulu et du tabac rappé attirent irrésistiblement dans les rues les plus sales et les plus étroites pour y faire la pratique-, commis-voyageurs de toutes les classes, de toutes les conditions, décrivez, s'il vous plaît, a mes lecteurs ce qu'on appelle sur la rive droite de la Sambre , la rue du Pont, Je marché S^Hilaire, la rue Notre-Dame, la place du pied du château ; que je leur dise ensuite : D'abord ce fut là tout Namur ; un pont jeté sur la Sambre permit plus tard aux habitans de gagner la rive opposée ; et , dans l'espace de quatre siècles, la fécondité des Namuroises avait peuplé, de cet autre côté de la rivière, une ville nouvelle beaucoup plus grande que l'ancienne. La peste et le feu en firent profit. La première dévora a5,ooo personnes au commencement du i5me siècle, et, cent ans plus tard , le feu travaillant dans l'intérêt des arts , vint obliger à reconstruire plus à la moderne quelques-uns des anciens quartiers.

Si je faisais de l'histoire à l'usage des col-

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léges, je commencerais ici une longue liste des comtes de Namur. Je n'oublierais aucun détail de la vie de chacun d'eux. Un tel épousa une telle ; cet autre se croisa pour la Terre- Sainte; cet autre encore fut blessé à la chasse ; ce quatrième donna des terres aux moines; ce dernier se fit ermite; et j'aurais l'histoire du comté. Le principe moderne que le peuple est plus que le roi m'oblige à parler des Namurois beaucoup plus que de leurs souverains. Que ces derniers se battent, se marient, s'enfroquent tout a leur aise. Ils ressemblent si parfaitement à tous les princes féodaux de leur temps qu'on peut, sans inconvénient mettre de côté le tableau monotone de leurs faits et gestes.

Sans rien préjuger sur ce que peuvent valoir les Namurois d'aujourd'hui, je suis contraint d'avouer qu'ils ne valaient pas grand' chose autrefois. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'il faut tirer cette conséquence des éloges mêmes que leur donnent certains historiens qui les appellent un peuple religieux, simple, martial, etc. Ils étaient superstitieux et adonnés à mille pratiques ridicules: leurs annales font mention d'une foule de beaux miracles qui ont tourné dans le temps à la gloire de leurs saints et au profit de leurs

églises et de leurs prêtres. Ici, c'est un mitron qui retire du four des pains qui distillent du sang, parce que , selon l'apparence, on avait employé aies pétrir un peu de fleur de farine destinée à faire des hosties ; là, c'est un cerf superbe qui, traversant en plein jour le grand marché, entre pour faire sa prière dans l'église de la Vierge, au grand mécontentement de S1- Joseph qui prend cela pour une mauvaise plaisanterie. Plus loin des statues de bois sec parlent et pleurent amèrement. Des nonnes infidèles au vœu de chasteté accouchent par punition d'une vingtaine d'enfans à la fois, ce qui témoigne, au reste , de la vigueur des pères qu'elles leur avaient choisis ; sans parler d'une foule d'aveugles guéris , de boiteux , de bossus redressés, de muets parlant subitement à des sourds qui les entendent; le tout, par l'aide de moyens bien plus prompts que l'opération de la cataracte, les procédés de l'orthopédie, la méthode de l'institut de Groningue et la perforation du tympan.

Admirateurs de tant de belles choses, les Namurois, comme l'atteste Gramaye, restèrent seuls à l'abri de l'hérésie qui pénétra, vers le milieu du i6me siècle , dans toutes les autres provinces de la Belgique. « Pervasit hœrtticm » pravitatis furor potiorcs Bclgii provincias ;

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» Namureum pœnè solum sine labe mansit. » A la vérité lesiréquens témoignages de la puissance des saints n'opéraient pas seuls à Namur pour le maintien des bons principes. Les Namurois, passant autrefois pour les Béotiens de notre pays , avaient cette précieuse stupidité dont l'exploitation offre partout de si riches bénéfices aux fripons. Un auteur qui les flatte beaucoup convient lui-même que les Namurois de son temps passaient pour aimer peu les lettres , et que leur génie les portait principalement à l'exercice des arts mécaniques. Il avoue qu'on ne trouve pas dans l'histoire de Namur autant d'hommes célèbres que dans l'histoire des autres villes de la Belgique. Mais comme son thème l'oblige à dire le plus grand bien possible des Namurois, il s'empresse de protester contre l'opinion générale qu'il vient de consigner dans sa page , il ajoute qu'il a par devers lui la preuve du contraire. Or, veut-on savoir quelle est cette preuve ? c'est qu'il compte à INamur jusqu'à vingt-cinq licenciés de l'université de Louvain !

Où la terre est grasse les vers abondent : voilà pourquoi Ton voit tant de courtisans aux Tuileries , tant d'employés à notre administration des finances; voilà pourquoi l'on voyait

autrefois dans INamur et le comté tant de moines et d'ermites. La forêt de Marlagne qui commence aux murs de la ville , et s'étend au loin vers le sud-ouest , renfermait jadis plus de deux cents ermitages dont les propriétaires vivaient aux dépens de qui il appartenait, sans en excepter le comte lui-même, dont le gibier devait mal passer son temps , si, comme il est apparent, plusieurs de ces pieux solitaires ressemblaient à celui de Copmankurst dans Ivanhoe. De riches abbaves, officines de religion, comme le dit quelque part un chroniqueur latin, n'avaient pu manquer de s'élever aussi sur les rives de deux fleuves qui baignent le pays de leurs eaux. Salzinne . FlorefFe , Géronsart et le Jardinet , avec une dixaine d'autres saints , attestent encore ce que j'avance.

On peut être bête sans être méchant* c'est même ce qui arrive d'ordinaire. Mais nous voyons que les anciens Namurois avaient de fort mauvaises têtes, et que les séditions, les révoltes étaient fréquentes dans leur ville. Les divers quartiers se haïssaient cordialement entre eux, et des combats sanglants se livrèrent plus d'une fois, dans les rues et les places publiques , entre les habitans qui s'y donnaient rendez-vous à cette fin. On conserve

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