‹ L'hermite en BelgiqueChapitre 2 sur 14 · N1MUR · texte numérisé non relu

N1MUR

encore à Namur le souvenir des Havresses et des Mélans y deux partis qui divisaient principalement toute la population de cette cité.

Les Mélans habitaient la ville ancienne , les Havresses la ville nouvelle. Un antiquaire de mes amis prétend que les premiers tiraient leur nom de la couleur noire que devaient contracter leur figure et leurs vêtemens au milieu des travaux de la forge auxquels on s'adonnait exclusivement dans leur quartier. Quelque clerc de la suite d'un comte de Namur croisé pour la Terre -Sainte aurait, selon mon savant ami , rapporté de Constantinople , où plusieurs croisés séjournèrent après l'avènement de Boudouin à l'empire d'Orient , cette dénomination de Mèlati qui en grec signifie noir. Les Havresses, qui probablement s'occupaient principalement des travaux de la navigation sur la Meuse, prenaient leur nom du mot germain haver , un port , un quai , un havre ? comme on le dit même en français. Cette appellation de havre s s es désignait clairement ainsi le genre d'occupation à laquelle ils se livraient. Quoiqu'il en soit de ces étymologies , et que la haine mutuelle que se portaient les Havresses et les Mélans vînt de la différence de leur industrie ou de toute autre cause, toujours est-il

vrai que le sang coula plus d'une fois dans leurs querelles. Les femmes elles-mêmes y prenaient quelquefois une part très-active. La situation de Namur au confluent de deux rivières considérables exposait cette ville à de fréquentes inondations ; de là l'habileté bien connue de ses anciens habitans à courir avec des échasses. Les combats des Havresses et des Mélans s'élevèrent plus d'une fois entre champions montés sur ces instrumens dont un long exercice peut rendre l'usage assez facile.

On prétend que dans ces mêlées les femmes armées de haches s'efforçaient de couper par le bas les échasses de l'ennemi, afin de préparer la victoire au parti qu'elles favorisaient. Depuis que nos procureurs du roi interposent leur holà dansles moindres rixes, que le plite petit soufflet, la plus modeste chiquenaude ne peut passersans qu'ils en connaissent aussitôt, on conçoit que l'esprit martial des Havresses et des Mélans s'est considérablement amorti. L'exercice des échasses s'est à la vérité perpétué jusqu'à nos jours, mais dans un but tout pacifique. Il y a quelques années, un de nos princes passant par Namur a été témoin d'une danse guerrière exécutée sur des échasses, la régence de la ville ayant eu la galanterie d'organiser , pour

l'amusement de l'illustre voyageur, une représentation de cette pyrrique indigène.

Je voudrais pouvoir finir ici le tableau du caractère desNamurois dans les temps anciens, mais je suis en conscience obligé d'ajouter encore que ce petit peuple passait pour trèsvain et très-égoïste. Les qualités par lesquelles il rachetait un peu tout cela étaient un courage à l'épreuve de tous les dangers , plus , un grand amour du travail. Nous verrons plus tard ce qui reste aux descendans des mœurs de leurs ancêtres.

Si Namur n'avait pas été le théâtre de quelques-uns de ces événemens qui occupent une place remarquable dans l'histoire de l'Europe, je passerais dès à présent à la description de ce que ses remparts renferment de curieux aujourd'hui. Mais Don Juan et Louis XIV méritentbien que l'on s'arrête quelques instans à des époques qu'ils ont rendues célèbres pour la ville dont je parle. Un petit coup d'oeil sur l'état de lasociété namuroise au temps de notre fameuse révolution des patriotes me servira ensuite de transition pour arriver jusqu'à nos jours.

Dès 1429 Namur avait perdu ses comtes particuliers. Jean surnommé le malheureux était mort dans cette année, et son comté

passa à Philippe le bon qui dans ce temps-là s'amusait à arrondir ses petites propriétés dans les Pays-Bas. L'Evêque de Liège, comme ferait aujourd'hui le dey d'Alger, avait mis la main sur le collet du comte Jean qu'il retenait prisonnier à Huy , et pour payer rançon à ce corsaire de terre ferme ledit comte avait vendu son comté au duc de Bourgogne en s'en réservant l'usufruit jusqu'à sa mort. Un prince, comme on voit , vendait alors ses états comme un bourgeois de Bruxelles vendrait sa maison de la rue aux Choux, de la rue de la Régence ou des boulevards de Schaarbeek. Pïamur se trouvait donc faire partie au 1 6me siècle des possessions que Charles-Quint avait transmises à son gracieux fils Philippe II. Les doctes n'ont besoin ici d'aucune autre explication, et je n'ai pas le temps de donner aux ignorans celle qui serait nécessaire pour leur faire comprendre comment un roi d'Espagne était devenu l'héritier des ducs de Bourgogne. Or, Philippe II, qui n'était pas des plus faciles, s'était, depuis quelques années, pris de querelle avec ses sujets dans les Pays-Bas ; et ceux-ci en étaient venus, après de nombreux pourparlers, jusqu'à songer à mettre leur maître espagnol à la porte. Ce n'était, dans le fond , à rien moins que cela que tendait ce

qu'ils appelaient, eux, la pacification de Gand. Don Juan, le frère naturel de Philippe, était alors gérant d'affaires de ce dernier dans les Pays-Bas, et malgré l'amère pensée des pacp ficateurs , on lui faisait toujours belle mine en attendant l'exécution du projet susdit. Don Juan qui prévoyait néanmoins où l'on en viendrait à la fin , s'il ne se remuait un peu dans l'intérêt de son frère , chercha autour de lui quelque bonne forteresse d'où il pût agir en sûreté pour déjouer les manœuvres qu'on préparait : son choix s'arrêta sur Namur. Il se rend dans cette ville, sous prétexte d'y rencontrer la sœur du roi de France qui devait y passer pour aller aux eaux de Spa ; il s'arrête quelques jours comme pour s'y recréer, se fait adroitement inviter à visiter le château qu'il trouve fort bien entretenu , et donnant tout-à-coup le signal à ceux de sa suite, il en fait saisir tous les postes, en déclarant reprendre au nom du roi Philippe ce qui appartenait à ce monarque. Une fois maître de cette position , il y fit arriver des troupes , et se mit en devoir de prouver aux provinces belgiques qu'il avait compris leur plan, et qu'il s'opposerait à son exécution. Les provinces de leur côté se préparèrent à travailler chaudement à leur affaire. On s'accusa de part et d'autre

de trahison , de manque de foi , on se battit enfin à Gembloux \ et lorsque Don Juan , vainqueur dans cette bataille, eut rétabli un peu la puissance de Philippe, il s'en revint mourir dans cette même ville où il avait d'abord tout préparé pour les opérations que Farnèse continua.

On voit que c'est à la maladresse de nos compatriotes de Namur que nous avons dû, en grande partie, la continuation de la domination espagnole dans le midi du présent royaume des Pays-Bas. S'ils avaient été plus prudens , il est assez probable que la pacification de Gand aurait amené plus tard pour tous les Belges les résultats que l'union d'Utrecht amena pour quelques-uns d'entre eux. Au reste, je ne voudrais pas jurer qu'il n'y eut que de l'imprudence dans le fait de ceux qui laissèrent Don Juan s'emparer du château , de Namur C'était un Berlaimont ' qui gouvernait alors la ville et le comté, et, si l'on se rappelle ce que j'ai déjà dit, les Namurois passaient pour aimer peu l'hérésie dont quelques-uns des chefs du parti des Etats étaient

* Ce fut aussi un Berlaimont qui designacomme des gueux les seigneurs qui, des les commencemc'ns de nos troubles au i6me siècle, étaient venus faire des représentations à la gouvernante Marguerite de Parme.

de puissans fauteurs. Quoiqu'il en soit, ce qui est fait est fait.

J'ai parlé de la bataille de Gembloux ; il ne faut pas que joublie, à propos de cette bataille, une chose assez singulière. Une messe anniversaire fut fondée à Gembloux en commémoration de la défaite des Etats. Cette messe se chante encore tous les ans, et les bons habitans de la paroisse vont encore l'entendre avec recueillement sous le règne de Guillaume d'Orange. Je demandais un jour à une dévote qui sortait de cette messe , ce qu'elle venait de faire à l'église. Je viens , me répondit-elle , d'assister à l'office que l'on célèbre annuellement pour remercier le ciel d'une victoire remportée autrefois près d'ici sur l'armée des Sarrazins ennemis de Dieu.

Qui n'a pas entendu parler de ce fameux siège de Namur où Louis XIV commandait en personne? Messieurs les Français, grands maîtres en fait de pofferie , ont élevé bien haut ce fait d'armes de leur grand roi. Boileau, Racine ont consacré leurs vers et leur prose à le célébrer. Ce dernier, dans ses lettres sur cet événement , insinue que la présence seule du monarque français dans le camp des assiégeans empêcha les alliés de donner la bataille pour délivrer la ville. On sait de

reste que le désavantage du nombre et de la position fut la seule raison de cette retenue des alliés ; et malgré l'ode de Boileau où l'on trouve :

« Ces monceaux de piques i> De corps morts , de rocs , de briques , r>

nous pensons que , pour faire à chacun sa juste part dans la vérité, il faut retirer à Louis XIV une bonne partie des éloges qu'il a reçus pour sa prise de Namur en 1692, et les attribuer à Guillaume III , pour sa reprise de la même ville en 1695.

Lors de ce dernier siège, le brave Boufflers défendait la place avec une garnison de 1 4,000 hommes. Villeroi se trouvait en Flandre avec 100,000 hommes pour faire diversion. On sut tenir monsieur le maréchal en échec, et mener le siège à bonne fin. Bruxelles en pâtit à la vérité, les Français le bombardèrent par dépit, mais Guillaume n'en avait pas moins pris Namur. On n'a pas oublié que c'est pendant le siège dont nous parlons que fut blessé mon oncle Tobie dans la tranchée devant la porte S1- Nicolas. Son caporal Trin et lui avaient conservé, comme on le voit dans Tristram Shandy, un vif souvenir des assauts vigoureux que soutint la place avant de se rendre.

Après le traité des Barrières, Namur reçut une garnison hollandaise. Une paraît pas que les bourgeois aient jamais sympathisé beaucoup avec ces nouveaux occupans. Pour en finir avec les sièges de Namur nous ajouterons seulement que les Français reprirent en 1746, sur le général hollandais Crommelin, cette ville que sa situation exposera plus d'une fois encore aux obus et aux boulets.

Un certain livre nommé le livre noir du comté de Namur m'est tombé sous la main , il y a quelques jours. Il m'a semblé, après l'avoir lu , que les Wamurois d'aujourd'hui ne verraient pas sans intérêt, dans cet article , certaines particularités que j'ai extraites de ce livre noir touchant le rôle que jouaient, à l'époque de la patriotique levée de boucliers de 1789, quelques-uns de leurs concitoyens.

Indocti discant , et ament meminisse periti. Il sera bon, avant d'entrer en matière, que j'explique clairement à mes lecteurs ce que c'est que ce livre noir , afin que , connaissant bien la source où j'ai puisé mes renseignemens , ils soient à même d'en apprécier l'exactitude. Le livre noir du comté de Namur, ou correspondance du ci-devant gouvernement autrichien de Bruxelles avec ses agens subalternes dans le comté de Namur est un in-douze

NAMUR. co

de i5o pages environ, imprimé à Bruxelles, chez Lemaire , rue de l'Impératrice , en l'an 1790. Il doit le jour aux soins des patriotes de cette époque. Leur gouvernement éphémère fît recueillir dans ces archives toutes les pièces qu'il contient, et ces pièces, toutes certifiées conformes aux originaux , reposant au département des recherches d'alors , par A. J. Gillard, avocat du conseil souverain de Brabant, examinateur audit département des recherches, ne laissent aucun doute sur leur authenticité. Or, ces pièces ne sont autre chose que les lettres et les rapports adressés depuis le commencement de juin 1789, jusqu'au .milieu de novembre , même année, par quelques hauts fonctionnaires du comté de JNTamur à monsieur de Trauttmansdorff qui les avait trouvés disposés à se faire mouches pour le compte du gouvernement autrichien dans les Pays-Bas. Plusieurs lettres et instructions de M. de Trauttmansdorff lui-même se trouvent également dans le livre noir. Voici ce qui résulte de ces divers documens. Depuis les premiers troubles de 1787, le parti patriote n'avait cessé de remuer à Namur. Les états du comté manifestaient assez ouvertement leur haine pour les Autrichiens. Les prêtres et les chefs des corporations exci-

taient le même sentiment dans le peuple. L'empereur n'avait plus guère de partisans que dans le conseil de justice et le magistrat de la ville. Encore, les membres de ce dernier collège ne pouvaient -ils que nager entre deux eaux , vu la disposition des esprits de leurs administrés. M. de Trauttmansdorff, aidé d'un comité secret, travaillait de Bruxelles à réformer cet état des choses qui se trouvait être à-peu-près le même dans la plupart des provinces belgiques. Ce ministre avait pour le seconder à INamur MM. de S*** de Noirmont , président du conseil , Huart , conseiller , substitut du procureur général au même conseil , le baron de Bleckhem , colonel du régiment de Wurtemberg, le vicomte Désandrouin , majeur de la ville , et quelques autres affidés de moindre importance. On voudra bien remarquer que je fais ici de l'histoire , et qu'on aurait aussi mauvaise grâce à blâmer l'emploi que je fais et ferai encore de plusieurs noms propres , qu'à me reprocher , par exemple , de nommer Alexandre, Antipater, Parménion, etc., si j'écrivais les fastes de Macédoine.

Parmi les meneurs du parti révolutionnaire, on comptait une foule de membres de la noblesse , du clergé , du barreau , des fafcri-

NÀMUR. 101

cans , des marchands et même des hommes de la lie du peuple. On citait principalement le baron de Néverlé, le vicomte d'Eisée, les avocats Fallon , Limelette , De Ganhy , Petit- Jean, le fiscal du balliage Lecocq, les ex-jésuites Dudoyart et Le Peuq, les abbés et chanoines Regnart, Genart % Stevens, Jacquet. Severin , le bourgmestre Lamquet, les orfèvres van Rinck , Arnould , et surtout le barbier Pruymboom et le portefaix Soncher. Une liste dressée par M. le président S*** pour l'usage particulier de M. de Trauttmansdorff , contient les noms de plus de cinquante de ces meneurs. Le président a joint à chacun de ces noms une espèce de biographie de ceux qui les portent, et je puis assurer que l'on reconnaîtrait encore à Namur , dans plusieurs de leurs descendans, bien des traits qui caractérisaient les pères.

Rien de plus curieux que de suivre dans le livre noir les progrès que faisait l'esprit de révolution parmi les Namurois, pendant les cinq mois qui précédèrent le triomphe momentané des patriotes belges de 1789. Tout se borne d'abord à quelques conciliabules , chez le marchand de tabac Jïïaus, rue du Pont, chez le marchand de vin Etienne, à la Grand'Place. On y trouve réunis des fanatiques de tout rang, de tout âge. Les prêtres

y parlent du séminaire général de Louvain , les nobles des prérogatives des états , les avocats de la souveraineté du peuple, les portefaix de la cherté des vivres. Tous raisonnent à perte de vue , sur les nouvelles qu'on reçoit de France, où se prépare la mémorable révolution que nous avons vue depuis. On s'excite, on s'échauffe, puis chacun retourne chez soi.

Quelques temps après, il s'agit d'une procession à propos de je ne sais quelle fête ; Gramaye avait déjà remarqué combien les Namurois sont avides de processions. A celle-ci le peuple porte en grande pompe ses saints de bois par toute la ville , et ce, en dépit des règlemens qui défendaient depuis quelque temps ces ovations religieuses. Vite et vite on en écrit à Trauttmansdorff. Désandrouin demande au ministre qu'on passe, pour cette fois, sur cette infraction aux ordonnances. S*** veut qu'on punisse légèrement, et qu'on prenne des mesures adroites pour permettre au peuple ses processions chéries , sans que le gouvernement ait cependant l'air de revenir sur ce qu'il a prescrit à cet égard. Le colonel Bleckhem voudrait qu'on chargeât à la baïonnette les polissons qui désobéissent. Trauttsmansdorff ne décide rien , selon sa coutume.

NÀMUR. 103

A quelques jours de là , décède la femme de l'orfèvre van Rinck , un des plus chauds patriotes de la ville. On croirait peut-être que le mode adopté en France de manifester ses opinions en suivant des catafalques, est d'invention toute moderne : point du tout ; les Namurois de 1789 suivent en foule le convoi de la femme Van Rinck ; le fiscal Lecocq tire par la manche tous ceux qu'il rencontre sur le passage du cortège pour les inviter à s'y réunir. L'enterrement s'achève, et la révolution avance.

Les nouvelles de France deviennent tous les jours de plus en plus intéressantes ; on ' parle dans les cabarets sur le compte de Marie- Antoinette, tout comme on l'aurait fait à Paris : c'est une femme de mauvaises mœurs , ses enfans ne sont point du fait de son mari , elle a des intrigues avec tous ses beaux-frères, et le peuple prend de là l'occasion de calomnier aussi son frère Joseph II que les prêtres et les états ont soin de noircir à qui mieux mieux.

Les troubles de Louvain prennent une tournure sérieuse ; le barbier Pruymboom est envoyé par les meneurs namurois pour examiner les manœuvres des Louvanistes , et en venir faire la répétition à Namur. II revient

104 XAMUR.

dans cette dernière ville, raconte publiquement que les soldats autrichiens lâchent pied devant les bourgeois , qu'on mettra le feu au séminaire général, que tout ira le mieux du monde. MM. de S***, de Bleckhem ( Huart écrivent, chacun de leur côté, au ministre qu'il leur faut des renforts, qu'un seul bataillon du régiment de Wurtemberg ne suffit plus pour la garnison de la ville. Mr. Désandrouin cherche des prétextes pour aller se mettre plus en sûreté à sa maison de campagne. Trauttmansdorff répond seulement qu'il faudra chercher à s'assurer de quelques-uns des plus turbulens bourgeois , aux premiers signes d'une émeute. Bleckhem est charmé de se voir autorisé à faire quelques empoignemens. Tout ce qui le désole , c'est qu'on soit obligé de mettre certaines formes dans l'exécution des ordres donnés. M. de S*** propose quelques petits moyens bien simples pour abréger ces formes dans les arrestations. Il propose au surplus l'emploi d'un peu de cavalerie contre les mutins qui se rassemblent. Il trouve qu'un escadron fait , dans ces occasions, un merveilleux effet. On pourrait bienr£L$r#; k LParis : rien de nouveau sous le soleil.

Lecocq , Petit-Jean , Arnould , Van-der-

Straeten et autres chefs patriotes se retirent tout doucement à Chaud-Fontaine pour y conspirer plus à l'aise. On parle bientôt de bandes de cloutiers liégeois qui font des incursions sur le territoire de Namur. Les patriotes quittent peu à peu cette ville pour aller rejoindre ceux du Brabant et de la Flandre qui se rassemblent sur les frontières des Provinces-Unies. Des adresses imprimées circulent avec profusion parmi le peuple. Le portefaix Soncher souffle partout le feu de la rébellion. Les prêtres , entre autres le père Guillaume, récollet, prêchent publiquement contre l'Empereur et ses partisans, les émigrations redoublent. Deuxéchevins, De Lenne et Manderbach , sont envoyés par le magistrat de Namur pour examiner l'état des patriotes rassemblés en Campine. Ils rapportent la nouvelle de l'accroissement journalier de leurs forces , de la formation d'un comité où président les abbés de Tongerloo et de S'-Bernard, de la présence de Vandernoot à $réda, des secours d'argent que les insurgés reçoivent de toutes parts. On apprend successivement les troubles excités à Charleroi , Fleurus, Tirlemont, etc. Tous les partisans reconnus de l'Autriche quittent Namur, M. de Bleckhem compris, et la veille il demandait encore

à Trauttmansdorff à marcher sur les rebelles; avec mille homme seulement et deux pièces de canon. C'est le baron de Bartenstein qui écrit ces derniers événemens à Bruxelles ; il annonce en même temps qu'il part aussi, avec toute sa famille, pour se rendre à Luxembourg.

Une ordonnance des échevins de Namur décrétant que les scellés de la ville seront mis sur les archives et la chambre échevinale en attendant que tout rentre dans l'ordre, est la dernière pièce authentique contenue au livre noir. Cette pièce est suivie d'une note que voici ( elle est probablement des éditeurs du livre ) : « Les échevins de INamur ayant tou- » jours été les ennemis les plus acharnés de » la nation devaient sans doute laisser cette » preuve authentique de leur manière de » penser. Peuvent-ils être surpris si la réso- » lution est prise de leur faire subir le châti- » ment réservé aux criminels de lèze-nation ? » On voit ici que le langage usité en France à la même époque , avait été introduit chez nous pour les besoins du moment.

Cette petite esquisse de l'histoire de Namur en 1 789 n'est pas tout ce que nous prétendons tirer du livre noir. Nous avons encore à faire remarquer plus d'une chose curieuse qu'on découvre dans cet ouvrage. Le style dont sont

écrites les lettres de divers personnages qui figurent dans ce recueil caractérise merveilleusement bien cette époque où l'on n'était pas encore bien sûr en France que l'on parlât français en Belgique. On déduit de la lecture du livre noir que les colonels, les présidens, les bourgmestres de 1789 faisaient admirablement les fonctions de mouchards; que les nobles , les prêtres, les bourgeois, la canaille fraternisaient au mieux pour renverser le gouvernement existant; mais dans l'intérêt de qui? c'est ce qu'on ne peut dire exactement jusques là. Car les prêtres n'avaient pas seuls la suprême direction des affaires, et M. de Bleck- ■ hem prétend même quelque part « qu'au moyen de quelques petits changemens aux dépens de la noblesse et du clergé en faveur du peuple » on parviendrait a rétablir l'ordre troublé. On voit encore que, bien que l'institution du séminaire général de Louvain eût été la cause principale des mouvemens à ïïamur comme ailleurs , l'exemple de ce qui se passait en France contribuait beaucoup à entretenir l'agitation. Le portefaix Soncher, le barbier Pruymboom, le marchand de tabac Maus et le grand nombre de boulangers, cordonniers, tailleurs, etc., qui avaient de l'influence sur tout ce qui se faisait , témoignent

assez des principes démocratiques qui ger- . niaient alors. Quant à la part active que prenaient aussi les nobles aux manœuvres du temps , on voit que ; du moins à INamur, ils n'agissaient que par et pour les prêtres. La liste de M. de S*** les désigne tous comme des fanatiques en religion et rien

de plus.

En songeant au fils qu'a laissé parmi nous un des correspondans de M. Trauttmansdorff à Namur, je n'ai pu m'empêcher de faire une petite réflexion. Le père écrit des lettres longues et diffuses , le fils n'aime que les discours maigres et resserrés, et les petits articles plus ou moins littéraires. Le père professe une haine vigoureuse pour les jésuites; le fils est, dit-on, assez bien noté à Sl-Acheul. Si ce n'était certaine ressemblance entre eux , sur plusieurs autres points qu'il est inutile d'énumérer ici, je dirais de ce fils qu'il ne chasse pas de race.

Encore un mot sur le livre noir du comté de Namur, avant de passer à autre chose. On a prétendu qu'il n'existait pas d'ouvrage de ce nom, ou que du moins il était impossible de se le procurer ailleurs qu'aux archives de la police. J'atteste que j'ai le livre noir sous les yeux, en écrivant ces lignes, et qu'il m'est

parvenu d'une façon aussi ordinaire que pourrait me parvenir l'ouvrage le plus répandu de la librairie, les chansons de Béranger , ou l'Almanach de la province de Liège. Les archives de la police doivent renfermer des documens curieux sur plus d'un fait historique, mais ne voulant pas concourir pour la place d'historiographe des Pays-Bas , je suis trop paresseux pour aller à propos d'un abrégé de l'histoire de Kamur f aussi incomplet que celui - ci , fouiller dans les grandes collections que le gouvernement ouvre aux amateurs de recherches archéologiques, chronologiques, statistiques , etc. , etc. , etc.

Quand la révolution française fut arrivée jusqu'à nous, et que ses principes cherchèrent à succéder chez nous à ceux qui avaient causé nos éehauffourées de 1789, on put seulement juger alors de combien l'influence des prêtres l'avait emporté sur l'influence de l'esprit démocratique, dans la mise à exécution des projets contre l'autorité de l'Autriche dans les Pays-Bas. Ce que nous avons dit plus haut des dispositions du peuple de JNamur, devrait faire croire d'abord que les Français y trouvèrent bien des partisans à leur entrée, et cependant il n'en fut rien. Les mêmes prêtres qui avaient excité le peuple contre

Joseph II, et avaient employé sur ce peuple jusqu'au stimulant de la liberté et de l'égalité, qui plus tard aurait pu devenir funeste à ceux qui l'employaient, ces mêmes prêtres, dis-je, avaient depuis changé de batteries. Ces pasteurs avaient eu soin de remplacer pour leurs troupeaux les exhortations à l'indépendance par celle de haine à la république sans autels : et la démocratie qui n'avait respiré qu'un moment à Naraur, quand le clergé croyait en avoir besoin, avait disparu par ses soins, depuis qu'elle lui était devenue à craindre. Un commissaire du pouvoir exécutif français s'écriait-il dans une assemblée , que le Namurois devait être catéchisé ; vu son ignorance des principes révolutionnaires, on lui répondait de toutes parts : Gomment ! nous catéchiser , nous ne voulons pas d'autre catéchisme que le petit catéchisme du diocèse , entendez-vous ? Un sans-culotte vantait-il le bonheur dont jouiraient un jour les enfans de la république? La république! lui disait un particulier qui l'écoutait, tous ceux qui se nomment comme moi dans le département ne voudront jamais de la république; je m'appelle Malnourry '. Le peuple mourait de faim, et ce n'était pas

1 II existe encore un aubergiste de ce nom, faubourg de Belgrade en sortant de Naraur par la porte de Bruxelles .

Hittffc H1

une raison qui dût le faire applaudir au système nouveau.

Mais la république se transforma en empire et Namur se façonna, tant bien que mal , au régime des préfets et de la conscription Sans m'arrêter à cette époque où tout le dramatique de l'histoire se trouvait dans les camps, j'en viens enfin à Namur tel quil est de nos jours, à Namur en 1827.

Soit que vous arriviez par la porte de Jambe, par la porte de S'-Nicolas, par la porte de Bruxelles ou par la porte de Fer , je vous donne, voyageurs et voyageuses, rendez-vous sur la place d'Armes , où se trouvent l'hôtel de ville et le Casino. Nous commencerons de là notre tournée dans Namur , car ie veux vous en faire connaître les curiosités mortes, c'est-à-dire, les édifices, les rues, les promenades , avant de parler des curiosités vivantes, c'est-à-dire les habitans.

Vous voyez-là l'hôtel de ville. Qu'en ditesvous ■> c'est un bâtiment bien maussade. Et le Casino, que vous en semble? l'extérieur n'a rien de remarquable : c'est le local où se réunissent à certaines heures de la journée les beaux esprits, les politiques et les fumeurs d'élite que renferme cette ville. Nous y reviendrons après notre tournée. Suivez-mo,

par cette rue large et déserte. Vous me demandez qu'elle est cette maison isolée au fond de cette espèce d'avant-cour , c'est la salle de spectacle, la salle des redoutes, la salle des concerts. Elle a coûté à bâtir et décorer l'énorme somme de 3oo,ooo francs ! C'est là qu'on a donné le Jocko du théâtre S'-Martin, bien avant que M. Petit-Pas songeât à nous en arranger un pour le théâtre de Bruxelles. C'est dans cette salle que daignait quelquefois se faire entendre une émule de madame Catalani elle-même , avant que....

mais nous y reviendrons.

Remarquez bien, dans la rue où je vous guide maintenant , ces hautes murailles qui la rendent d'un aspect si animé, cette porte au-dessus de laquelle se trouve cette inscription si gaie Prisons , et puis cette ligne de petites boutiques, aux enseignes bien sales, bien noires où le peintre barbouilleur a donné des preuves si frappantes de son raphaèïisme et de sa connaissance de l'orthographe. Mais nous voici à l'entrée de la rue de Bruxelles. Avant d'y pénétrer , faisons quelques pas dans la rue de Fer , à notre droite ; admironsen de bonne foi la propreté et la largeur. Montons les degrés de cette petite église, c'est celle des Carmes, où se dit, le diman-

Ni. MUR. 113

che , la messe la plus courte et par conséquent la meilleure pour les élégans et les élégantes en faveur desquels on en a fixé le commencement à la dernière heure de la matinée. Rien , dans cette enceinte , n'attire particulièrement vos regards. Vous y cherchez même en vain, sur le pavé, quelques-unes de ces pierres tumulaires dont l'inscription vous apprenne quel chanoine, queléchevin, quel marguiller a pourri autrefois sous les pieds des fidèles qui foulaient son cadavre. Les morts qui gisent sous ce pavement sont d'espèce assez singulière ; ce sont les tonneaux et les bouteilles pleines d'un marchand de vin de la rue des Fossés. D'immenses caves sont creusées sous nos pas, et c'est là que sont ensevelis les morts dont je vous parle. Les buveurs namurois en réveillent quelques-uns chaque. jour, et les trompettes du jugement dernier trouveront toujours ici bonne partie de leur besogne faite , si le monde ne finit pas à quelques mois d'une abondante vendange en Bourgogne.

La rue de-Bruxelles où nous revenons est incontestablement la plus belle rue de INamur. C'est la Chaussée-d'Antin de cette ville. Ces maisons élégantes remplacent pour la plupart d'anciens couvens que la révolution

avait rendus déserts. Descendons, par cette rue à gauche ; vers la place S1 - Aubin ; nous aurons à nous y arrêter quelque temps. Je vous conduirais bien au tribunal , cet édifice nouveau que vous voyez là-bas ; mais comme il est assez probable que quelque Dupin du cru occupe en ce moment l'audience de ses criailleries et de ses bruyans mouvemens oratoires dont résonne le pupitre qu'il a devant lui, nous laisserons aujourd'hui les juges et les avocats en famille, nous réservant d'assister plus tard à la première audience de la cour provinciale , lorsque six conseillers en hermine remplaceront les trois juges en simples robes noires , et que îa majesté du pouvoir souverain aura exilé de la salle le sans façon actuel des orateurs, des magistrats, et de l'auditoire.

Voilà l'église cathédrale de S1 - Aubin , un des plus beaux temples de construction moderne que l'on trouve en Belgique. Vers le milieu du siècle passé , l'évèque et le chapitre ayant fait abattre le vieux temple du même nom, firent rebâtir sans délai celui que vous voyez maintenant. C'est S1- Pierre de Rome sur de plus petites proportions , et moins la belle place avec ses portiques et sa fontaine. L'intérieur de S1 - Aubin est d'un

gracieux effet; l'art de l'architecte est parvenu à mettre de l'élégance où l'espace ne lui permettait pas de conserver le grandiose. Les chanoines sont justement au chœur : leur chant monotone et précipité produit une sensation désagréable , au milieu de ces nefs modernes qui n'ont point été faites pour retentir des chants gothiques , et dont une musique douce et harmonieuse ferait vibrer plus convenablement les colonnes. Ce palais que nous voyons devant nous, en descendant les escaliers de la cathédrale , était autrefois le palais de l'évêque. On en a délogé ce ministre de la religion pour y placer le gouverneur de la province. L'évangile, qui ne dit rien du logement qui convient aux officiers des rois, s'explique très-clairement de celui qui convient aux serviteurs de Dieu. L'évêque de Namur est aujourd'hui très-évangéliquement logé rue de l'Arsenal , si je ne me trompe.

Dans la rue du Collège que voici se trouvent l'athénée royal, la bibliothèque publique et l'église S1- Loup. L'athénée royal n'aura ni notre visite ni nos éloges. La bibliothèque est ouverte, mais abstenons-nous d'y entrer ; nous en dérangerions le gardien qui de temps immémorial est accoutumé dans la

salle de lecture à une solitude que personne ne vient jamais troubler. J'ai entendu dire que la régence avait pris pour cet établissement un abonnement au Globe, ce journal français si remarquable. Cette mesure menaçait le gardien d'avoir quelquefois chez lui des lecteurs à qui parler. Plusieurs de mes amis se proposaient déjà de se fournir les renseignemens topographiques nécessaires pour parvenir jusqu'aux régions inconnues où se trouvent les richesses littéraires de la commune, mais ils ont appris que le Globe , arrivant à Namur pour la bibliothèque , passait , du bureau de la poste, successivement chez tous les membres du conseil de régence; et que ce ne pouvait être qu'après que ces messieurs auraient consacré, l'un deux jours , l'autre quatre jours , le troisième huit ou quinze jours, à lire ou épeler le journal , qu'on serait admis à le voir à la bibliothèque. Le premier numéro, arrivé depuis l'abonnement, n'a pas encore parcouru , dit-on , le cercle qui lui est prescrit avant d'arriver à sa destination , et cet abonnement date de l'an 1826.

Mais je veux vous faire voir S* - Loup. Cette petite église élevée par les jésuites est fort remarquable. Voilà justement le bedeau

-NAMUK. 117

qui prépare tout pour le salut de ce soir. Il se fera, je suis sûr, un plaisir de répondre à toutes nos questions touchant ce temple qu'il regarde comme son domicile. Il n'est pas entré une seule brique dans la construction de ce temple. Le marbre noir en revêt tout l'intérieur. Dix colonnes du plus beau marbre rouge en soutiennent la voûte formée d'une pierre jaune du pays admirablement sculptée en reliefs. Cette sculpture est l'ouvrage d'un frère jésuite qui y a employé la plus grande partie de sa vie. Son assiduité à ce travail fut si grande , que la position renversée dans laquelle il était obligé de se mettre pour y vaquer, fît contracter à sa colonne vertébrale une courbure qu'elle conserva toujours. Elle forçait le zélé sculpteur à marcher la tête reportée en arrière et la poitrine considérablement bombée. Des lambris bien travaillés garnissent tous le bas des murs, à la hauteur d'environ sept pieds. Le grand nombre de moulures que vous remarquez de tous les cotés obligent la fabrique à louer les pompes aux incendies de la ville lorsqu'il s'agit de nettoyer l'église. L'eau jaillissant avec force des tuyaux de ces pompes peut seule aller dénicher les innombrables insectes qui se tapissent dans le creux de ces

118 NAMUK.

moulures. Ici le bedeau baisse les yeux vers la terre , et laisse échapper un profond soupir : il nous fait remarquer que le pavé de son église de marbre n'est que de vile pierre de taille. Combien il envie, nous dit-il , les belles dalles de S1 - Aubin qui conviendraient si bien à S1- Loup.( S1- Aubin est en effet richement pavé de marbre. )

L'air qu'on respire dans les églises est loin d'être pur ; et ne vous semble-t-il pas qu'une courte promenade à l'extérieur de là ville nous délasserait un peu de notre course à travers toutes ces rues. Pour vous faire goûter encore mieux les charmes du contraste , je vais vous conduire à la Plante par la rue des Brasseurs et la rue Notre-Dame. Je vous entretiendrai chemin faisant de ce que l'on trouve de remarquable dans les quartiers que nous n'avons pas visités. L'église des Récollets sur la place de Lillon, l'hospice d'Harscamp près de cette église , les casernes et la rue Sl-]Nicolas, à l'est de la ville, voilà je crois tout ce que nous aurions à voir encore si le soleil ne nous appelait sur les rives de la Meuse , où nous attend un spectacle que vous admirerez comme moi.

L'église des Récollets, édifice vaste et simple, serait digne de quelque attention comme

NAMUK. 119

église de campagne. Ses colonnes en briques recouvertes de plâtre , et ses voûtes récemment blanchies semblent élevées pour ne retentir jamais que de la voix d'un prédicateur de village, et des accens de chantres rustiques rassemblés autour d'un lutrin de vieux bois de chêne.

L'hospice d'Harscamp fondé par la bienfaisante madame d'Harscamp que le comte son époux avait tirée d'une famille très-plébéïenne et qu'il fit à sa mort l'héritière d'une fortune considérable , est un asyle destiné à recueillir, dans leur vieillesse, un certain nombre de personnes que la fortune a précipitées dans la misère, après les avoir fait naître et vivre long-temps dans l'aisance et la prospérité. L'idée de cette fondation me paraît très- louable. S'il est déjà très-dur pour l'homme du peuple , habitué dès son enfance aux privations que son état dans la société l'oblige à s'imposer , d'avoir recours dans ses vieux ans à la bienfaisance d'un hôpital ordinaire , la même ressource est bien plus loin encore d'être consolante pour ceux que leur éducation n'avait pas faits aux rigueurs du sort. Madame d'Harscamp, en l'absence de tous parens qui pussent réclamer son opulente succession, a voulu que les biens qui enpro-

venaient servissent à procurer a ceux auxquels elle ouvrait spécialement un refuge , quelque peu de cette aisance qu'ils avaient goûtée avant que le malheur les en eût privés.

Les casernes sont vastes, bien bâties et situées de manière à ne pas troubler comme dans certaines villes toute une population de bourgeois paisibles par le bruit et le fracas que causent successivement aux diverses heures du jour les exercices des soldats, l'entrée et la sortie des gardes , le bruit du tambour et le cri des appels.

La rue S* - Mcolas , plus large et plus longue que celle des Brasseurs où nous voici arrivés, offre cependant avec cette dernière plusieurs points de ressemblance. Des lambeaux de cuir suspendus devant les portes , des têtes de bœuf poussant au-dessus des fenêtres , une odeur pénétrante de tan et de corroyerie , annoncent que la rue SMXicolas a été choisie par les premiers préparateurs de notre chaussure , de même que les nombreuses enseignes de la rue des Brasseurs , les longues charrettes qui la traversent continuellement , l'odeur de la drêche et du houblon qui s'exhale de toute part témoignent de la réunion sur le même point des fabricans de ce liquide offert partout en libation au Bacchus néerlandais.

XAMUR. 121

Nous voici sur le pont de Sambre. Ecoutons un moment le frémissement sourd de la rivière qui se précipite par dessus ce bâtardeau , le bruit des nombreuses roues de ce moulin infatigable, les clameurs des bateliers qui passent a l'écluse qu'on vient de leur ouvrir, et l'aigre caquet des bouchères disposées en groupe devant la grande boucherie , à la tête du pont. Voyez à gauche , entre les dernières maisons de ce côté , la Meuse qui descend majestueusement au pied des rochers : c'est le fragment d'un tableau que nous verrons bientôt dans son imposant ensemble. Traversons rapidement cette rue noire et resserrée ; c'est la rue Notre-Dame ; cette porte nous reste à franchir* nous voilà sur le quai de la Plante. Cette campagne animée , ces jardins bien cultivés , ces collines couvertes de bois, ce faubourg proprement bâti, ce fleuve magnifique, le pont qui en réunit les deux rives , et cette redoutable citadelle au pied de laquelle nous sommes arrêtés , tout ne répond-il pas ici à l'idée que je vous en faisais? Les habitans deNamur n'ontils pas choisi avec raison ce côté de leur ville pour en faire , aux beaux jours , le but de leur promenade ? Là-bas , derrière ce massif d'ormes , ils ont élevé le Casino de la Plante ,

122 KAMUR.

où se rassemblent tous les dimanches les promeneurs des deux sexes , après avoir respiré au bord du fleuve la fraîcheur qui n'habite pas les rues de leur ville un peu rétrécie.

Le château dont vous voyez les premières murailles courir en serpentant sur ce rocher presque perpendiculaire , est cette forteresse inexpugnable dont vous avez si souvent entendu parler. Voyez ces vignobles et ces jardins étalés en amphithéâtre sur le prolongement de toute cette côte, de pesantes fortifications les couronnent. Les travaux viennent d'en être terminés ; tout est aujourd'hui tranquille à leur sommet. Des lignes de travailleurs actifs ne bordent plus ces parapets où les a remplacés la sentinelle isolée , qui marche lentement dans l'espace resserré que lui mesure sa consigne.

Sans la fatigue que doit vous avoir causée cette course déjà bien longue, je vous proposerais une promenade à la porte Sl-]Nicolas , ou bien une excursion vers te faubourg de Belgrade en sortant par la porte de Bruxelles. Vous verriez combien Namur a droit de se vanter de son heureuse situation. Mais il est temps de rentrer dans les murs pour observer un peu le peuple qu'ils renferment. Je crains bien de vous entendre répéter tout à l'heure

ce passage Ue La Bruyère: «J'approche d'une » petite ville, et je suis déjà sur une hauteur » d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte : » une rivière baigne ses murs et coule ensuite » dans une belle prairie; elle a une forêt » épaisse qui la couvre des vents froids et de » l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable » que je compte ses tours et ses clochers. » Je me récrie et je dis : Quel plaisir de vivre » sous un si beau ciel et dans un séjour si » délicieux! Je descends dans la ville, où je » n'ai pas couché deux nuits que je ressem- » ble à ceux qui l'habitent, j'en veux sortir. »

Et d'abord entrons au Casino : nous aurons en nous reposant l'occasion de commencer avec avantage le cours de nos observations.

Ici se trouvent rassemblés les négocians , les rentiers, les avocats, les juges, enfin les plus huppés -d'entre les bourgeois proprement dit. On y boit de la bierre , on y fume la pipe ou le cigarre , en un mot on y fait son estaminet dans les formes. Toutefois point de journaux sur les tables , peu de nappes mises pour le beefsteak du soir. Une salle particulière est destinée aux amateurs de politique quotidienne ; et le souper de famille attend la plupart des buveurs à leur rentrée au domicile. On cause, on discute bruyamment

dans un coin où sont réunis quelques francs amis de la gaîté. La -saillie et le calembourg patois circulent rapidement, à la plus grande gloire du liquide brunâtre dont s'abreuvent leurs auteurs, tandis qu'à l'autre extrémité de la salle, un groupe moins éveillé de gens aux figures stupidement sérieuses, semble protester contre l'opinion que l'on était tenté de se former d'abord que l'esprit et la vivacité font la base du caractère namurois. Pendantqueles plaisirs du cabaret satisfont ainsi une bonne partie de la population de la ville, n'oublions pas qu'il est quelques salons où se trouvent réfugiés des adorateurs d'un prétendu bon ton qui s'ennuient avec persévérance d'une partie de whisk ou d'écarté, uniquement dans l'ophiion que le savoir-vivre exclut le faro et le tabac de Hollande. Quelques vingt-quatre heures de séjour à Paris ou même à Bruxelles autorisent les jeunes gens de cette classe à fronder , au milieu du cercle de précieuses qui les écoutent, l'estaminet et ses jouissances nationales. L'idée de supériorité que leur donne leur étude dugraïfd monde, comme ils disent, les fait, aux jours de spectacle, de redoute, ou de concert, se séparer également de ceux de leurs concitoyens qui sont restés plus fidèles aux mœurs de leurs pères.

NÀMUR. |35

Mais avant de prendre en masse tous les habitans de Namur pour faire ressortir les traits principaux de leur caractère municipal, je pourrais m'exercer à décrire un peu quel genre d'esprit anime diverses parties de ses habitans. Je représenterais ces héritiers de la gloire échevinale que leur ont transmise leurs ancêtres paternels ou maternels. Ils aspirent tous à ce pouvoir dont ils ont conservé la tradition • ils se voient en espoir à l'hôtel de ville, délibérant avec toute la gravité de sénateurs romains sur les intérêts de l'octroi ou le curage des rues et des égoûts. J'appellerais l'attention sur ces nombreux amis des abbayes dont ils recevaient autrefois les revenus, géraient les affaires, influençaient les chefs. La renaissance de moines comblerait tous leurs vœux; et, chose remarquable, ils attendent des jésuites, autrefois les grands ennemis des cloîtrés de toutes les couleurs , une coopération efficace dans l'exécution des pro jets dont ils occupent toujours leur vieille imagination. Je dirais un mot de ces pères de famille auxquels les seuls mots « de religion de nos ancêtres » font redemander et les nombreuses fêtes et les nombreuses processions d'autrefois , sans oublier les bonnes institutions qu'a fait proscrire l'enseignement simul-

tané, rival aujourd'hui triomphant de l'école des frères ignorantins. J'aurais soin de parler aussi des marchands et des fabricans désintéressés qui regrettent l'honnête monopole dont les faisaient jouir les corporations d'autrefois. Puis je compterais, parmi les descençlans de divers personnages, tous ceux qui, possédant quelques idées de liberté moderne , confondent cependant de bonne foi le napoléonisme avec ce qu'on appelle les doctrines libérales du i9me siècle. Surtout, je n'oublierais pas cette classe nombreuse d'artisans, de journaliers pour qui leur ville est toute la patrie, et qui sous les comtes, sous les Espagnols, les Autrichiens, les Français, comme sous le roi Guillaume, n'ont jamais eu qu'un cri de ralliement, leur ancien cri de guerre , Namiir ois pour la vie !

Sans plus me souvenir de ce que j'ai dit plus haut des Namurois du temps jadis, voici, je crois, ce qu'il faut dire de ceux qui vivent de nos jours. Le lecteur fera ensuite lui-même, s'il le juge à propos , le parallèle entre les anciens et les modernes. Des riverains de Sambre et Meuse on ferait facilement les Gascons de la Belgique, si le mot gascon n'emportait pas trop la signification d'homme d'esprit. A cette qualité près, que je ne puis en conscience accorder auxNamurois en général,

quoiqu'elle appartienne à grand nombre d'entr'eux que je connais particulièrement, vous leur trouverez la plupart des traits de la physionomie qui distingue ceux qu'on baptise avec l'eau de la Garonne. Même idée de leur importance , même satisfaction de leur personne, même amour de ce qui tient à leur sol , même chaleur à promettre , même confiance à entreprendre , même facilité à se rebuter, même hâblerie, même courage; car, touchant ce dernier point , c'est à tort qu'on accuse les Gascons de poltronnerie. Us sont réellement plus braves que les habitans de mainte partie de la France; mais l'exagération qu'ils emploient toujours en promettant des actes -de résolution , ou en racontant ceux qu'ils ont. exécutés, a pu seule les faire accuser d'opérer, en fait de bravoure, toujours beaucoup moins qu'ils n'en ont avancé. Après les avoir écoutés , on attend d'eux des miracles; et bien qu'ils exécutent ensuite toutes les choses humainement possibles, ils vous laissent encore en droit de les taxer de forfanterie.

J'ai .entendu accuser re Pïamurois d'être bigot, médisant, défiant et pas du tout ami des étrangers. Ces accusations sont ou fausses ou peu fondées. Les bigots sont nombreux

128 NÀMUR.

a Namur , mais ils ne forment, comme dans toutes les parties de la Belgique, qu'une classe qui devient tous les jours moins importante. Le penchant à la médisance n'excède 'pas là les bornes du commérage ordinaire des petites villes. Les habitudes et le langage du Namurois , assez différens des habitudes et du langage de ses voisins, le portent à la vérité à préférer le cercle de ses concitoyens à toute autre société, mais il est loin de voir de mauvais œil celui que le hasard ou des affaires amènent momentanément chez lui. Voici qui me paraît plus vrai sur son compte : il est grossier, bavard, railleur sans sel , mais plus impoli que méchant : c'en est toujours assez pour justifier la citation de la Bruyère.

Les hommes à Namur sont généralement petits, mais de taille bien prise. Ils ont dans leurs mouvemens quelque chose de lent et de pesant qui contraste avec la vivacité habituelle de leur regard. Les femmes y sont jolies plutôt que belles. On leur attribue du bon sens : je ne leur refuse pas de l'esprit. Leur langage est rapide , animé beaucoup plus que celui des hommes, et je ne sais ce qui donne à toutes leurs manières certaine élégance qui manque totalement à ces derniers. Au reste, c'est une remarque à faire dans toutes nos provinces ,

nulle part on ne trouve de dissemblance plus frappante entre les deux sexes , que dans la partie méridionale du royaume des Pays-Bas. On voit en France, en Angleterre, en Allemagne un type commun à l'homme et à la femme. Chez nous l'homme et la femme semblent de nations différentes, et l'avantage dans la comparaison reste à mon avis du côté de la femme.

Le peuple parle à Namur un patois énergique qui sans être aussi riche que celui de Liège mérite encore d'être étudié. Il est malheureusement accentué d'une manière aiguë qui rend fort difficile à ceux qui l'ont parlé dans leur enfance , l'acquisition de la bonne prononciation française. Le patois de IN'amur sert de transition entre celui de Liège et les patois trop francisés du Hainaut et du Brabant wallon.

J'aurais mille choses à dire encore touchant les ressources qu'offre Namur à ceux qui l'habitent, le commerce qui s'y fait, les denrées qui s'y consomment , la température qui y règne; mais je crains qa'on n'aille me chercher le dictionnaire de l'estimable M. Dewez pour mettre au grand jour mon plagiat. Je veux laisser à cet auteur ce qui lui appartient, et exploiter ici une partie qui n'a pu être du

130 KAMUR.

ressort d'un dictionnaire géographique , mais qui entre spécialement dans l'esprit du livre où ce morceau doit trouver place. Une petite galerie des comtemporains, restreinte aux célébrités namuroises , remplacera convenablement le fragment de statistique que je laisse de côté. J'avertis que je néglige totalement Tordre alphabétique adopté d'ordinaire dans les biographies. Je vais plus loin , j'omets tous les noms de ceux dont je parle, afin qu'on ne me reproche pas d'avoir étendu la réputation de mes personnages plus loin qu'ils ne le désirent peut-être. Qu'on les reconnaisse à leur portrait, partout où ils sont déjà connus, à la bonne heure ! ils ne gagneront rien à cela. Certains peintres écrivaient autrefois dans leurs tableaux, ceci est un âne, ceci est un dindon, ceci est une buse, etc., pour manifester au public l'intention qu'ils avaient eue de peindre un âne, un dindon, une buse. En agir encore de cette manière, serait se défier par trop de son petit talent et de la sagacité des connaisseurs.

11 descend d'une famille où les bons principes se sont toujours conservés de père en fils, cet homme entre deux âges que la damnation éternelle effraie à tel point qu'il s'est abstenu jusqu'ici, non seulement de lire ou de

iNAMUR. 131

toucher l'épouvantable Sentinelle, mais encore ce Courrier qui ne va que l'amble , et ne frappe de temps en temps les Jésuites que d'un « petit coutelet qu'il tire doucettement de sa » pochette. » Ledit homme entre deux âges avait cru long-temps que sa retenue sous le rapport de la lecture des journaux, suffisait pour le rendre agréable à Dieu; mais un jour, en ouvrant le petit Catéchisme , il trouva qu'il y avait plusieurs manières de devenir responsable des péchés d'autrui, et qu'il importait à son salut d'exiler du Casino , dont il faisait partie , toutes les feuilles qui n'aimaient pas les frères ignorantins. La motion qu'il fit à cet effet, dans une assemblée générale des membres du Casino , l'a rendu célèbre delà porte Jambe à la porte de Fer, et de la porte de Bruxelles à la porte S^Nicolas. Cette motion n'ayant pas eu l'issue qu'il en attendait, le saint apôtre s'est retiré du club infernal, comme il l'appelerait volontiers, entraînant avec lui quelques confrères auxquels il avait inoculé ses scrupules. Il attend paisiblement chez lui la fin du monde, en répétant souvent à chacun de ceux qui n'ont pas pensé comme lui touchant les journaux impies :

Et moi prédestiné ,

Je rirai bien quand vous serez damné.

132 NÀMUR.

Deux prêtres, par nobile Jratrum , illustrent le clergé namurois par leur bonne mine et leur excellente tenue. Les dévotes ont pour eux la vénération la plus profonde , et leur réputation d'éloquence est fondée sur plus d'un carême prêché dans les diverses églises de nos provinces. Je suis peut-être , un fort mauvais connaisseur , mais j'ai eu l'occasion de m'apercevoir à Ste-Gudule que ce mot éloquence a différentes acceptions.

Belle dame, qui chantez pour les Grecs, ce dont tous les amis de l'humanité doivent vous savoir gré, j'ai appris qu'un voyage à Bruxelles en 1826 vous avait fait oublier la complaisance que vous aviez quelquefois de charmer dans les soirées d'hiver, les oreilles des dilettantes vos compatriotes. On avait déjà reproché à quelques enthousiastes de vous avoir surnommée la Catalani néerlandaise; quels nouveaux reproches ne méritent-ils pas, s'il est certain que leurs éloges aient eu pour résultat immédiat de, priver de vos admirables chants ceux qui vous apprécient comme vous le méritez, mais ne peuvent vous offrir pour théâtre qu'un salon de trente pieds carrés, et pour récompense, qu'une sincère admiration, restreinte il est vrai en des termes raisonnables, et plus modérée qu'à Bruxelles. Chantez

pour les Grecs, belle dame, une bonne action embellit encore une belle voix ; mais chantez aussi dans les concerts de N&mur. Un fréquent exercice de vos moyens ne peut qu'ajouter à votre talent. L'orchestre de la Société philhar monique est fort bon dans votre ville ; on peut apprendre avec lui à bien observer la mesure.

On aime dans un avocat une voix forte et de larges épaules, de grands bras qui gesticulent télégraphiquement dans les amples manches d'une toge , un débit qui ne descend jamais de la solennité de l'oraison pro Milone , même lorsqu'il ne s'agit que d'un mur mitoyen qu'il faut bâtir, ou d'un déguerpissement qu'il faut faire ordonner. Que l'heureux barreau de Namur s'applaudisse encore long-temps du Cicéron qu'il possède. Vir robustus , gesticulandl peritus : définition plus exacte de l'orateur que celle donnée autrefois par Quintilien.

Qui goûte mieux toutes les délices de l'ancien régime que cet ami de tous les prêtres , ce factotum de plusieurs couvents , cet oracle de tous les barons illettrés , cet amateur passionné des perruques bien frisées et bien poudrées? Aussi, quel regret des temps qui ne sont plus! Le roi Guillaume passe à Namur

et la régence est admise à lui présenter ses requêtes. Demandez, dit le vieux bourgeois à un magistrat qui le consultait sur ce qu'il avait a faire, demandez vite qu'on remette tout sur • l'ancien pied. Et le magistrat de suivre le conseil, sans réfléchir qu'il demandait au roi jusqu'à son abdication; car Guillaume n'est pas de l'ancien régime, et la loi fondamentale a peu de chose des vieux privilèges du comte.

Vous avez vu aux étalages de nos libraires un petit livre intitulé , si je tiens bien, les Châteaux et Monumens de la Belgique. L'auteur l'a écrit tout exprès pour avoir occasion d'entretenir le public d'un pavillon jaune situé près du beau château de Seneffe, et élevé par je ne sais quel obscur hobereau, en je ne sais plus quelle année. Connaissez-vous quelque vieille inscription bien insignifiante , quelque ruine délaissée à bon droit ? Ecrivezen de grâce à l'auteur du livre les Châteaux et Monumens , etc. Il demeure à INamur , et vous saura gré de votre attention. Auriez-vous quelque crainte de lui voir rejeter vos rensei-1 gnemens quand il découvrira leur peu d'importance ? il n'y a aucun risque; notre homme s'entend en antiquités comme un barbouilleur en peinture. Ne vous ai-je pas dit qu'il avait

fait son lifre uniquement pour parler du pavillon jaune qu'il possède dans le Hainaut ? Tourner passablement le couplet, chanter assez joliment un joyeux refrain au dessert , voilà , prétendaient à Namur quelques frondeurs de ma connaissance, comment on se fait chez nous des titres à de très-hautes fonctions. Je veux être juste avant tout : plus d'un bon discours parlementaire 7 plus d'un vote sagement émis ont suffisamment prouvé à ces frondeurs que chez celui que regardait leur impertinente remarque , l'esprit n'exclut pas le bon sens et la droiture d'intention. L'honorable député peut se livrer sans crainte à son goût pour les pinsons, les bouvreuils et les perroquets ; je ne crois pas qu'il risque d'être jamais assimilé à aucun des individus que peuplent sa petite ménagerie. Il conviendrait cependant que le bagage d'un membre de la représentation nationale, partant pour Bruxelles, en octobre, ne l'exposât jamais à être pris, par ceux qui ne le connaissent pas , pour un oiseleur se rendant au marché de la grand'place. Rien ne s'oppose à ce qu'il fasse, en voyageant en diligence, la conversation avec sa perruche favorite , mais alors il ne faut pas avoir à ses cotés une épouse intéressante, que la préférence donnée à cette

interlocutrice emplumée pourrait choquer à plus d'un titre.

Namurois, si je borne à un très petit-nombre ceux de vos compatriotes célèbres dont les portraits garnissent ma galerie, ne croyez pas que je veuille par là autoriser de nos jours la reproduction du reproche qu'on vous faisait anciennement de compter chez vous moins de grands hommes que dans les autres villes de la Belgique. Moi aussi j'attesterai comme Grammaye qu'il est parmi vous plus de vingt-cinq docteurs sortis de nos académies. Mais la diligence de Bruxelles m'attend à l'hôtel de Flandre ; force m'est de vous quitter brusquement, et d'observer en dépit de mon penchant au bavardage le précepte du Bonhomme :

Loin d'épuiser une matfère,

11 n'en faut prendre que la fleur.

J'aime mon pays , et je saisis l'occasion d'en faire les honneurs. — PiCARD , Pelite-ville.

Je rencontre habituellement le dimanche, au parquet du Théâtre-Royal, un gros homme à face rebondie qui entre toujours l'un des premiers dans la salle, s'assied autant que possible à la même place , écoute de toutes ses oreilles et regarde de tous ses yeux. Pendant les entre-actes cet honnête amateur tousse, crache, se mouche, prend du tabac, le tout sans proférer une parole ou sans s'intéresser le moins du monde aux discussions qui s'élèvent parfois entre les autres spectateurs.

Gomme nous nous trouvons au moins deux fois par mois à côté l'un de l'autre , mon gros homme parait m'avoir remarqué et c'est à moi qu'il adresse périodiquement cette courte exclamation, la seule qu'on entende sortir de sa bouche : Voilà qui est beau , mon cher monsieur! ]N'est-il pas vrai, monsieur, que cela est beau ? Je réponds par un geste aflîrmatif, et il me remercie par un demi-sourire.

De mon côté j'ai fait aussi quelque attention

à mon voisin : je me suis aperçu que sa large tabatière noire, qu'aucun cercle d'or ni d'argent ne décore, renfermait toujours un tabac d'excellente qualité , que sa montre d'argent marchait avec une régularité parfaite ; je l'ai même surpris à la faire sonner, ce qui m'a prouvé que c'était une des premières montres à répétition qui nous fussent venues de Genève.

Ces deux remarques , jointes aux conjectures que je tirais d'un surtout de coating bleu, d'un habit marron avec de larges boutons dorés et d'un pantalon couleur de purée , me faisaient pencher à croire que mon homme était quelque propriétaire campagnard , doué d'une aisance héréditaire, qui ne s'acheminait vers la capitale que le dimanche après la grand'messe de sa paroisse; mais j'avoue qu'il y avait dans la coupe de son gilet une certaine élégance qui m'inspirait des doutes sur la justesse de mes conjectures , et je soupçonnais quelquefois , à la forme presque moderne de son chapeau, que cet homme -là n'habitait point au village.

Dimanche dernier le spirituel Jocko, avait attiré une telle foule au théâtre , que lorsque j'arrivai au parquet toutes les places étaient prises , et je me résignais déjà à demeurer debout dans un coin pendant toute la durée du

spectacle /quand je fus aperçu par mon gros voisin qui occupait son poste accoutumé. Il m'appela , et, relevant les pans de son surtout decoating, resserrant ses genoux et appuyant la masse de son corps sur celui qui était assis à sa droite, lequel ne put résister à cet effort, il me créa plus de place que n'en exigeait mon mince individu. Ce bon service nous ayant disposés tous deux à faire plus ample connaissance, moi pour reconnaître le plaisir qu'il m'avait fait, lui pour savoir qui il avait obligé , je le menai souper avec moi à l'Eperon; là j'appris que mon nouvel ami était un habitant d'Alost, et il fut convenu que j'irais le mardi suivant manger sa soupe et visiter sa ville natale.

Au jour fixé je me rendis de bonne heure à la diligence où j'avais fait retenir ma place, et là j'eus lieu de réfléchir aux causes physiques et morales de cet embonpoint dont la nature a gratifié un si grand nombre de Flamands , me trouvant encaissé sur la banquette de derrière entre deux voisins dont le moindre équivalait à trois hommes comme moi. Mais si leur excessive rondeur dut me paraître furieusement incommode , en revanche je n'eus pas à me plaindre d'être étourdi par le commérage ordinaire des voyageurs en diligence. Tout ce

que j'appris de mes deux voisins pendant une route de trois heures, c'est qu'ils étaient Courtraisiens, marchands de toiles, ne venant jamais à Bruxelles que par la voiture du sieur Seghers, dans laquelle nous étions, et ne logeant à Gand qu'à l'hôtel du Cornet de Poste. Curieux de connaître les motifs d'une telle préférence, j'interrogeai celui qui était à ma droite : Tous les Gourtraisiens en font de même, me dit-il. Ce n'était pas là une raison bien puissante pour un étranger. Je me retournai donc vers celui qui était à ma gauche ; il me répondit : C'est ainsi que font tous les bons Gourtraisiens. Je ne pus les faire sortir de là et force me fut de me contenter de ces mots.

Quand nous arrivâmes à la côte d'Erembodeghem , qui est situé à un quart de lieue d'Alost, j'entendis une voix de stentor interpeller le conducteur ; la diligence s'arrêta , la portière s'ouvrit, et je vis M. Ouderwets , mon voisin du Théâtre-Royal. Çà, me dit -il, qu'on descende : je veux, mon cher monsieur, vous faire entrer à pied dans notre ville afin que vous ayez le loisir de l'examiner.

J'obéis à cette injonction , et m'étant déboîté d'entre mes deux marchands de toiles , je sautai à terre, je satisfis le conducteur, et je pris le chemin d'Alost, escorté de M. Ouder-

wets et d'un propriétaire de ses amis qui devait être notre convive.

Je l'ai invité, me dit mon homme à l'oreille, parce que c'est un bon vivant, et un grand liseur , capable de vous dire l'origine de tous nos monumens ; mais méfiez-vous de sa causticité : il n'épargne rien , et il vous donnerait une mauvaise idée de notre ville.

En effet , je ne fus pas long-temps à m'apercevoir que M. Lerond, tel était le nom du propriétaire , n'avait guère moins de malice que d'instruction : il ne parlait pas des usages et des institutions de sa cité, sans en relever les abus et les ridicules, et plus d'une fois je vis le bon M. Ouderwets prêt à se fâcher en entendant fronder ainsi ses concitoyens. Mais il reprit sa bonne humeur lorsque son ami me raconta les principaux traits de l'histoire d'Alost, et m'entretint de l'antiquité et de l'ancienne puissance de sa patrie.

La largeur de nos rues, l'apparence moderne de nos maisons , cet air d'aisance et de bien-être qui règne dans notre ville, me dit 31. Lerond , la feraient prendre pour une cité moderne ; cependant elle date de l'an 4 1 1 , et ce sont les Goths qui la fondèrent. Brûlée en 882 par les Normands, elle se releva de ses ruines, et devint la capitale d'un comte

auquel elle donna son nom. Comme nos seigneurs prirent le titre d'avoués du monastère de S'-Bavon, il est permis de croire que leur domination s'étendit jusqu'à l'Escaut: car vous savez que ce fleuve était alors la limite du pays de Brabant ( Pagus Brachantensis), et le monastère de S^Bavon, qui était sur la rive droite , ne faisait point partie de Gand. Kous dominions alors sur les villes de Ninove et de Grammont, et sur plus de i5o villages. TsTotre comte Baudouin-le-Grand ajouta même à ses états la seigneurie de Dendermonde ou Termonde, le pays de Waes et celui des Quatre - Métiers; mais en 1 166 la race de nos seigneurs s'étant éteinte, nous échûmes à la Flandre. Un second incendie , causé par un accident , consuma notre ville en i36o; elle éprouva de nouvelles calamités vers la fin du i6,ne siècle; mais moins malheureuse qu'Anvers elle ne fut point pillée, quoique les patriotes elles Espagnols s'en fussent emparés tour-à-tour. C'était alors une place forte : dans le siècle suivant (en 1667) elle fut démantelée par Turenne, et depuis lors elle a cessé de jouer un rôle dans l'histoire de notre pays.

Avant la dernière occupation de la Belgique par les Français, le pays d'Alost formait un district de la Flandre ; il comprenait les deux

villes d'Alost et de Grammont,etnon moins de i5o villages.

Tous les faiseurs de géographie , parlent de l'A!ostois Thierri Maertens , qui l'unvdes premiers exerça l'utile profession d'imprimeur en Belgique. Mais nous avons eu d'autres compatriotes dont nous pouvons nous glorifier davantage, tels qu'un Colvener, un Canis (alias d'Hondt), unCoster, et un Petrus Sylvius (alias Pierre F anden Bossche). M. Lerondm'eût volontiers donné tout au long la biographie de ces personnages, mais je l'en dispensai, et il me fit le plaisir de ne pas trop insister.

La population de notre ville, continua-t-il , n'est guère au-dessus de 9,000 habitans; mais en «y comprenant celle de deux hameaux qui en dépendent, on la porte a 1 3,ooo. ta fertilité du territoire voisin y entretient un commerce toujours considérable de houblon, de graine et d'huile de colzat. On y fait aussi beaucoup de toiles, et nous avons quelques manufactures pour les étofTes de coton, ta supériorité reconnue de nos légumes, surtout des jets de houfilon, les fait rechercher dans les villes voisines , et c'est encore une source d'aisance et de prospérité pour nombre de familles. Enfin notre heureuse position sur la Dendre, à mi-chemin de Gand à Bruxelles ,

nous fait plus ou moins participer à l'industrie et à l'activité qui se développent de plus en plus chaque jour dans ces cités, heureux si nous participions également aux progrès des lumières !

Après ce petit trait de satire , que j'imputai tout-a-fait à son humeur caustique, M. Lerond me fit remarquer les vastes prairies qui entourent la ville et au milieu desquelles serpente la Dendre. Quoique l'hiver eût dépouillé ce beau paysage d'une partie de ses ornemens, il n'en offrait pas moins un coup d'œil agréable, et peu de villes en Flandre peuvent se vanter d'environs aussi pittoresques. Une belle chaussée bordée de grands arbres nous conduisit jusqu'à l'entrée de la ville; certes cette entrée n'est pas majestueuse, mais la propreté des maisons et des rues, la rend bien moins triste et bien moins choquante que celle de Bruxelles quand on arrive dans cette capitale par toute autre porte que par celles de Laken et du Canal. Je fus également frappe de ne voir, dans le costume des habitans, ni le luxe de la richesse , ni les haillons de la pauvreté. Tous avaient un air de propreté et d'aisance plus agréable à mes yeux que l'éclat des équipages et les couleurs brillantes des livrées.

Nous nous arrêtâmes devant un vaste édifice , situé sur la gauche dont la destination me fut révélée par le mot Gymnasium (collège) écrit en lettres d'or au-dessus de la porte : Voilà, me dit M. Ouderwets, en soupirant, le collège où naguère trois cents élèves étaient réunis ! — et où on leur apprenait que le grand Guillaume n'avait ni religion ni patriotisme , répliqua M. Lerond ; où l'on mettait en question si les philanthropes ne voulaient pas manger de la chair humaine. — Je me souvins en effet d'avoir lu ces deux assertions dans les ouvrages d'un ex-professeur de ce collège , auquel les condamnations par lui encourues donnent quelque célébrité , et malgré le respect qui est dû à sa profession, je ne pus disconvenir que dans le pays où règne un Nassau protecteur de la liberté publique , l'éducation de la jeunesse n'avait pas dû être laissée à de pareilles mains.

Maintenant, reprit M. Ouderwets, il n'y a pas plus de cinquante écoliers dans ce vaste et magnifique établissement. — Le nombre en augmentera, dit le propriétaire, quel que soit le pouvoir des préventions , les intentions du gouvernement sont trop bonnes et ceux dans lesquels il met sa confiance la méritent trop bien pour que tous les pères de famille un 2. 7

peu éclairés ne veuillent pas faire participer leurs enfans aux bienfaits d'une éducation sage et patriotique.

A quelques pas du collège se trouve l'église; c'est un bâtiment gothique qui date du i2eme siècle et n'a jamais été achevé. L'intérieur offre de belles parties ? mais il manque de proportion , parce qu'on n'a point donné à la partie antérieure les dimensions que l'architecte avait désignées ; n ous y admirâmes un Saint-Roch? que quelques connaisseurs regardent comme le chef-d'œuvre de Rubens.

Pendant que nous examinions ce magnifique tableau, on préparait l'autel pour un service funèbre , ce qui donna occasion à M. Ouderwets de m'apprendre qu'Àlost possédait depuis peu une confrérie dite de Charité, fondée par M. le curé, et dont le but était de procurer un enterrement convenable aux confrères moyennant une rétribution hebdomadaire. Sans blâmer une institution dont le résultat est consolant pour tant de familles , je trouvai cependant avec M. Lerond que le mot de charité n'était point ici le mot propre, puisqu'une s'agissait que de faire en commun les frais d'une cérémonie dont tous finissaient par avoir besoin, et que le bénéfice , pécuniairement parlant, était tout entier pour le res-

ALUST. 147

pectable ecclésiastique qui dirige cette pieuse confrérie. Je ne fus point de l'avis de mon Alostois lorsqu'il ajouta que c'était un abus criant de laisser M. le curé maître de l'adjudication des chaises, au mépris des ordonnances sur cette matière; il me semble que tout ce qui tient de si près aux cérémonies du culte ne doit pas être l'objet d'une enchère ; qu'en faisant marché avec le dernier enchérisseur on s'expose à confier ce service à des gens grossiers ou de mauvaise foi qui troublent , vexent , tourmentent les paroissiens , et enfin qu'il est infiniment plus agréable d'entendre la voix douce d'une jeune et jolie fille demander poliment la faible rétribution qui lui est due que d'être arraché à ses prières par l'impertinente apostrophe d'un avide spéculateur ; mais il est juste d'ajouter que depuis quelques années Alost a perdu ce dernier avantage.

De l'église à la grande place il n'y a qu'un pas; cette place assez régulière forme à peu près un carré long , l'hôtel de ville y est placé sur un des grands côtés, sans en occuper précisément le milieu; je remarquai qu'il était entièrement isolé des autres édifices, et je reconnus là un ancien usage que le défaut d'espace a fait abandonner à mesure que les cités

se sont peuplées; son architecture d'un gothique lourd, imparfait et irrégulier atteste une antiquité au moins de six siècles , et quoique l'on ait eu grand soin de le défigurer en le blanchissant à la chaux, il conserve encore un air de vétusté , sinon majestueux au moins très-pittoresque.

Deux tours inégales surmontent cet e'difice : l'une petite et pyramidale , l'autre fort élevée et terminée en poire; c'est cette dernière qui porte l'horloge et le carillon. Les deux statues en pierre que je remarquai à côté du cadran, me rappelèrent ces figures de plomb qui sonnoient les heures sur les clochers des principales églises de Flandre et de Brabant à une époque où ces grossiers automates paraissaient des chefs-d'œuvre de mécanique, et je me souvins d'avoir vu dans des villes situées au midi de la France des figures pareilles, conservant le nom flamand de Jacquemart ou Jacquelaar ; mais un croissant doré qui se trouvait au-dessous de ce cadran mit ma sagacité en défaut, et je ne pus concevoir pourquoi l'on avait exposé cet emblème aux regards; c'est la lune, mon cher, s'écria M. Ouderwets souriant de mon peu de pénétration ; une grosse boule , noire d'un côté et dorée de l'autre, nous la représente esac-

tement d&ns toutes ses phases, et ceux qui veulent se mêler de prédire la pluie et le beau temps ne manquent jamais de la consulter. J'avouai à l'honnête Alostois que j'avais pensé à tout autre chose.

Nous visitâmes ensuite le port qui paraît n'avoir jamais eu beaucoup d'activité , à en juger par le petit nombre de maisons qui le bordent ; les nouveaux boulevards qui embellissent extrêmement la ville , et enfin la j)rincipale promenade nommée les Remparts ou la Place royale, qui est une allée de tilleuls formant un berceau , et entourée de deux rangées de jolies maisons. Cette charmante promenade me parut digne d'une grande ville , et j'en ai peu vu d'aussi agréables ; c'est sur cette place qu'est situé le local de la société dite Littéraire d'Alosl; j'y trouvai, comme dans toutes les sociétés littéraires de la Belgique , un estaminet et un billard; mais quatre à cinq journaux composaient toute la pacotille littéraire de l'établissement.

Quoi ! m'écriai-je , dans une ville dont le collège jouissait d'une réputation si brillante, l'instruction et les lumières ont-elles fait si peu de progrès ! presque tous vos jeunes gens ont fait leurs humanités , et il ne s'en trouve pas un qui ne préfère quelquefois un bon

150 ÀLOST.

livre à une pinte de bierre ! on m'avait donc bien trompé en me vantant l'influence de ces savans ecclésiastiques qui dirigeaient ici l'éducation: je vois que leurs leçons ont été vite oubliées, et qu'ils n'ont pas été prophètes dans leur pays.

Vous vous trompez, me répondit M. Lerond, l'autorité de ces messieurs ne s'est pas mal fait ressentir ici, nous avions à cette société une bibliothèque déjà assez nombreuse , et bien composée. Les anciens sociétaires y trouvaient une source d'amusement en même temps qu'un avantage réel : d'autres y virent le danger d'une propagation de lumières et une majorité composée de membres nouveaux, parmi lesquels figuraient bon nombre d'élèves de notre fameux collège, décréta la vente publique de nos livres.

Nous avions aussi un théâtre sur lequel une société dite de Rhétorique donnait , assez rarement à la vérité, mais enfin quelquefois, des représentations en langue nationale ; ce moyen d'instruction populaire fut mis à l'index de la sainte coterie, et la démolition et la vente du théâtre furent arrêtées le jour même où la confrérie de rhétorique obtint de notre bon Souverain le titre de Société -Royale. Vous exagérez les choses, mon voisin, reprit

M. Ouderwets, défenseur zélé de sa ville natale ; à la vérité, on nous avait fait renoncer à nos livres, mais ce qui prouve que nous ne nous-laissons pas mener si facilement par le nez, c'est qu'on n'a pu détruire chez nous la danse , et que cet amusement proscrit et banni ailleurs est toujours resté de mode ici. Nos redoutes sont certainement les plus brillantes du pays, et je doute fort, qu'à cet égard, votre ville de Bruxelles même, M. l'Hermite, l'emporte sur nous pendant l'époque de notre Kermesse. Ce qui doit encore vous convaincre que nous ne sommes pas dominés autant que l'insinue ce caustique voisin, par une influence ténébreuse , c'est que dernièrement on voulait, par un nouveau règlement, prescrire aux membres de notre société littéraire l'obligation de se retirer chez eux avant l'heure de la retraite bourgeoise ; mais , halte-là ! nous ne sommes pas gens à nous laisser donner des lois par un jeune homme, ou par ceux qu'il représente.

J'avoue, mon voisin, reprit M. Lerondavec quelque malice, qu'à l'égard de la danse et à l'égard des heures auxquelles il vous serait permis de fumer ou de boire dans un lieu quelconque , vous vous êtes montrés moins dociles qu'au sujet de l'instruction et des

livres ; aussi le zélé congréganiste qui a échoué dans le projet méritoire de vous imposer certaines restrictions à cet égard, n'a-t-il pas montré beaucoup de sagacité en vous attaquant sur ce terrein, mais soyez sûr qu'il prendra sa revanche. C'est ce que nous verrons, dit le bon Ouderwets, et je l'attends de pied ferme. Puis se tournant vers moi, il me dit avec un air de satisfaction : Il est possible que sous le rapport de l'instruction littéraire nous donnions quelque prise à la critique ; quant à moi, je ne m'en mêle pas, mais il ne sera du moins pas dit que nous négligeons les beaux arts; nous avons une académie de dessin et d'architecture, et si jusqu'à ce jour elle n'a pas produit un seul artiste marquant, ce n'est pas une raison pour qu'elle n'en produise pas un grand nombre à l'avenir. — Quant a la musique, vous devez déjà avoir remarqué, monsieur, que lorsqu'au parquet de votre Théâtre-Royal, il s'élève quelque discussion sur cette matière, j'y prends une certaine part. — Oui , je me suis aperçu que vous prêtiez l'oreille, et que vous vous efforciez de retenir de longs bâillements. — Précisément c'est que je suis de la vieille garde. A ce nom glorieux, je regardai mon homme avec une sorte d'étonnement mêlé de respect, et il me

Page 1