L ETUDIANT £N MEDECINE
ville où Tair est très-malsain, ^e ne dovte pas qu'il ne finisse par réussir. »
Quelqu'un parle ensuite du docteur Lucius O'RaveyshoWy qu'on représente comme étani' dans une belle passe , attendu qu'il se préparait lui-^méme des pratiques; mais, comme je suis très -ignorant dans Tart des accouchemens , ye ne fis pas grande attention à ces propos.
Je fus beaucoup plus édifié du compte qu'on rendit de deux jeunes praticiens, les docteurs Placet et NihQ. Le premier ne pouvait manquer d'avoir incessamment une pratique très-lucrative : il avait un magasin de termes techniques^ si imposans ! sa main était si blanche ! sa voix si insinuante! son regard attentif et réfléchi annonçait tant d'intérêt à la situation du malade ! son ton était si encourageant! ses assurances, que le tems et ses soins procureraient une guérison infaillible , donnaient tant de consolation ! sa conversation était si amusante ! il savait si bien jouer avec les enfans, vanter leur gentillesse ^ flatter une malade vaporeuse! une seule de ces qualités serait une fortune pour un médecin, et il les réunissait toutes. Il a pour maxime que ses visites et quelques toniques doivent guérir les
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neuf dixièmes des maladies, et que le surplus doit être abandomié à Topium, au calomel et au hasard , ou, pour mieux dire, à la nature, qui sait agir pour elle-même , et qui rend la santé en de* pit du docteur, de Tapothioaire et deThëritier présomptif.
C'était à force de manoeuvres que le docteur Mihil avait acquis des pratiques. Une grande plaque de cuivre jaune , resplendissant comme le soleil , attachée à sa porte , annonçait son nom et sa qualité ; il payait une vingtaine de personnes pour venir y frapper tour à tour , et Ig bruit qu'on y faisait toutes les nuits ne permettait pas i ses voisins de dormir. S'il dînait en ville, on ne manquait pas de venir le chercher. S'il allait voir un ami, à peine était-il entré, qu'il consultait la longue liste des visites qu'il avait à faire pour calculer le nombre de minutes qu'il pouvait lui donner. Son bureau , couvert de cartes et de lettres, dont il écrivait lui-même une bonne partie , prouvait combien il avait d'occupations. Enfin, l'art qu'il avait de s'insinuer dans les bonnes grâces des domestiques et des femmes de chambre ; la bonne intelligence avec laquelle il vivait avec certains apothicaires'; une
belle voiture; une montre et dès bagues superbes, et quelques dîners quMl donnait de tems en tems , Taraient nuis à la mode , et la mode est aussi utile à un docteur qn'k une couturière : elle convient à tontes les constitutions , comme à toutes les tailles.
Oh mit en avant une grande variété d^opinions sur les moyens à employer pour séduire par l'extérieur. L'un voulait Thabit noir et une apparence de gravité ; Tatitre préférait un air d'enjouement et la couleur la plus à la mode : ceini-^ se déclarait pour la poudre , afin de cacber la jeunesse et Tinexpérience ; celui-là prétendait qu'une perruque gagnait fa moitié de la partie.
Le vin finît pat donner une autre couleur à
la conversation; on oublia la robe doctorale;
on causa d^objets moins graves , et l'on ne son-
grea pbis qu'à rire et à cbanter. Je pris alors
CQng;ë des jeunes descendans d'Hippocrate , leur
laissant le soin de réparer , par des réfrîgérans ,
s uniques ou des stimulans, les injures que
acchus pourrait faire à leur constitution ; mais
P ettant bien de ne jamais servir de sujet
fiENCONTRB BIZARRE. 87
RENCONTRE BIZAT[IRE.
« Il n'est pas à propos qu'on nous voie nous entretenir si publiquement ^ M. Epitaphe , dit un docte médecin à un riche entrepreneur de funérailles qu^il venait de rencinitrer dans Prince VStreet; nous aurions Tair de nous entendre. Un homme de ma profession peut tailler de la besogne po^ un apothicaire , mais il ne faut pas qu'il paraisse vous en préparer. »
M. Epitaphe convint que la remarque était juste, et le docteur, qui venait de faire une visite , remonta dans sa voiture couleur de rhubarbe , et se plaça au milieu , à égale distance des deux portières, de manière à pouvoir jeter alternativement un coup d'œil à droite et à gauche , pour voir si la faveur du ciel lui en-
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verrait quelque aubaine , en forme d'accident icar il faisait beaucoup de vent , et les rues étaient très-glissantes. Comme il est juste que chacun vive de son métier, Tentrepreneur faisait aussi la ronde po^ir recueillir des renseignemens sur rétat des malades qu'il espérait bientôt voir passer par ses mains. L^un et Taùtre trouvaient leur compte dans les maladies humaines ; mais l'entrepreneur faisait des vœux pour qu'elles fussent courtes, tandis que le docteur s'engraissait de leur durée. Ils avaient ensemble des re-* lations amicales, quoique la prudence ne leur permit pas de mettre le public dans le secret de leur bonne intelligence.
Il n'est pas extraordinaire de voir la voiture d'un médecin ou d'un apothicaire suivre le convoi d'un riche patient décédé entre leurs mains. C'est un dernier tribut qu'ils paient à sa mémoire , et l'on peut croire qu'il est dicté par un sentiment sincère ; car ta perte d'un bon malade en est une très-sérieuse pour eux , et lés regrets qu'accérde le docteur au défiant sont souvent plus véritables que ceux de la jeune veuve qui pleure un vieux mari.
H£NCONTR£ BIZARRE. dt^
M. Epitaphe, qui a aussi une voiture, la dernière dont se servent les hommes , a un intérêt tout diffërent. Son principal soin est de mettre en jeu la vanité de la famille du défunt, pour rengager à lui rendre les derniers devoirs avec toute la magnificence possible ; après quoi il fournit un mémoire aussi long que celui de Tapothicaire.
On peut donc remarquer que , dans la capitale de TEcosse, l'homme de loi, le médecine! rêntrepreneur de funérailles sont les trois classes de citoyens qui se trouvent dans la situation^ la plus prospère ; et il en est de même de tout ce qui se rattache à eux; car, pour dire un mot en passant de JohnStraw, le cocher qui , le chapeau entouré d'un crêpe, conduit, à pas lents, les chevaux noirs à longue queue, attelés à la voiture funèbre de M. Epitaphe , ledit John Straw, en menant ainsi à leur dernière demeure la moitié de la population des classes supérieures d'Edimbourg, est patvenu à faire de son fils un homme dMmportance : rien de moins qu'un offi* cier dans Tarmée. Aussi le. capitaine Bob Straw ne songe-t-il plus qu'à chanter, à rire et à
4o RENCOÎ^TRE BICARRE.
boire ; il a figuré dans Tëtat-major d'un général ; il se donne tous les airs d'un homme bien né , et il a le plus profond mépris pour le corbillard et le métier du père , qui pourtant a déjà payé trois fois ses dettes. Combien de morts ont dA y contribuer! cette idée est effrayante. John Straw, dans sa première jeunesse, conduisait des voitures de remise; mais les compagnies joyeuses qui prenaient place dans son brillant équipage lui rapportaient moins de profit que le silencieux habitant de la voiture noire de M. Epitaphe, et il y a long-tems qu'on ne le voit plus figurer que sur un siège de cette couleur.
En parlant de voitures, j'entendis un jour quelques disciples d'Esculape discuter fort au long la question de savoir quelle couleur convenait le mieux à l'équipage d'un médecin, d'un chirurgien et d'un apothicaire. Le vert ne convenait qu'à un novice qui n'eu était encore qu'à l'e&pérance ; le bleu sentait la pillule * ; le jaune ressemblait à un emplâtre ; le rouge était l'emblème de la saignée et d'autres opérations
* Il y a àtspilluhs bleues qui ont une certaine rëputation en Angleterre.
R£N€OMTA£ BIZARBS. ^l
fâcheuses; le brun jaunâtre donnait une idée de basilicon ; k gris de plomb faisait naître une idée fort désagréable de cercueil, et le noir ne pouvait convenir qu^à un entrepreneur de convt>is. La question ne fut pas décidée dans cette séance, et jé crois qu^elle est du nombre de celles dont on peut dire :
£é adhue sub fudi^ lis est,
Et dans le fiait »
«il^ui prélen^rah la décider I » Quand des docteuri ne peuvent s'accorder f »
Je me souviens pourtant d^ avoir vu divers praticiens rouler dans Edimbourg, Tun dans une berline couleur de rhubarbe, Fautre dans un landau couleur de ciguë ; celui-ci dans un tilbury couleur d^onguent de la mère, celui-là dans un whisky couleur de cantharides. J'ai même vu un vieux docteur dans une voilure dont le fond était couleur merde d'oie, tandis que les omeihens étaient d'un rouge sanguin; et un jeune praticien dans un cabriolet couleur de feuille morje : il est vrai que. ce dernier n'avait d'autres pratiques que celles qu'il visitait par