‹ L'hermite en Écosse, ou, Observations sur les moeurs et usages des ecossais au commencement duChapitre 13 sur 56 · N*" VI · texte numérisé non relu

N*" VI

Le paol minisire offre à l'esprit une idëe qui y laisse quelque chose d'incertain. Nous avons des premiers ministres , des ministres d'état !, des ministres de cabinet, des ministres étrangers, des ministres de l'Evangile , et même , dans la TÎe privée, nous„avons des gens qui servent de ministres à nos besoins ^ à nos plaisirs , et quelquefois à nos vices.

Par le mot ministre , n'étant accompagné d'aucune autre qualification, on entend ordinairement , en Ecosse , un ministre de l'Evangile , et c'est „ en général , un homme doux , humble et ayant les meilleures intentions. Comme je ne fais pas la guerre aux croyances des hommes , et que je respecte la foi particulière de chaque individu,

44t I«£S MINISTRES.

)e n^ai pas dessein d^entamer une discussion sur la religion presbytérienne ; je me bornerai à examiner sur quel pied se trouve cette professimt en Ecosse , et je laisserai à mes lecteurs le soin de décider s'il est avantageux, qu'un ministre soit riche , et si la richesse du pasteur est une source de bonheur pour le troupeau.

La richesse n'est pas le partage < du clergé écossais , et encore moins celui de la très-grande majorité des ministres delà religion en Irlande. Les catholiques sont aussi nombreux en ce dernier pays que leurs prêtres sont pauvres; les protestans, au contraire, y sont en aussi petit nombre <]ue leur clergé est opulent ; mais comme il se trouve proportionnellement autant d'indigens dans Tune de ces classes que Tautre , je ne vois pas de quelle utilité il peut être aux pauvres protestans d'avoir des pasteurs si riches ; et si les prêtres catholiques n'ont rien à donner à leurs ouailles , on peut du moins dire que leur zèle et leurs efforts font en leur faveur tout ce qu'ils peuvent faire.

L'opulence est assez ordinairement suivie par Torgueil, et accompagnée de hauteur, de ma-

nières dédaigneuses et d'uil air impérieux. Ces qualités ne sont pas évangéliques ; el|^ ne produisent aucun effet sur le riche , et sont répons*santés pour le pauvre. Une observation qui m^a invariablement frappé, c^est que Thoreme qui n'a que des talens ordinaires est toujours plus ou moins aveuglé par Tamour-propre , prend la hauteur pour un air de dignité , et croit ne pouvoir s'acquitter de ce qu'il se doit à lui-même qu'en publiant ce qu'il doit aux autres. La grâce , dans tons les sens de ce mot , convient au ministre du Très-Haut. Quand il s'approche de Tautel ou qu'il monte en chaire , il doit sentir que son ministère l'élève au dessus de ses semblables; mais quand il s'éloigne de Tun et qu'il est descendu de l'autre , l'humilité , la modestie, la charité , la compassion pour les pauvres j doivent oiner ses traits du sourire de la bienveillance ; il doit parler à ses ouailles avec une dour ceur affectueuse , tendre la n^in à la souffrance et à la pauvreté , consoler le malheureux dont la conscience est rongée par le ver du remords, et qui cherche des avis salutaires. Le sourcil froncé du pédant , le regard dédaigneux du sar

vant , Y œil armé de courroux et de reproches du prétendu juste , ne conviennent pas an ministre d'une religion qui est aussi douce que pure , aussi simple que compatissante.

. Il est très-vrai qu'il est infiniment rare de rencontrer ces défauts dans le clergé écossais , dont les habitudes sont aussi humble^ que la bourse. Et en Irlande , combien de fois n^ai-je pas admiré le bon prêtre catholique se retirant, après le service divin, dans sa demeure solitaire , au milieu des prières et des bénédictions de ses nombreux paroissiens ! Que de devoirs il a à remplir! Des malades à visiter*, des ignorans i instruire; des hommes presque daiisTétat de nature à policer; des êtres excités à des actes de violence et d'injustice , par la pauvreté , l'envie , le ressentiment «t le manque de travail , à apaiser et à retenir. Ses moyens sont bien faibles, maïs avec quel zèle il les déploie !

Mais quand , perdant de vue ce digne prêtre , je vois les insolens laquais d'un dignitaire de l'Eglise anglicane repousser durement, avec leurs cannes , les pauvres qui se pressent autour de l'équipage de leur maître; quand je vois ce-

lui'Ci «ntrer dans le temple dëdië aux prières avec une démarche majestuense , le corps roide et la \ëie haute , je reconnais en lui un homme droit; mais ce n'est pas la droiture que je désirerais trouver dans un ministre de TEvaiigile. .Quelle différence entre cet être et un bon yieux curé que je me souyidhs d'avoir vu dans la Flandre française , et qui , toutes les fois qu'il sortait de chez lui , était entouré, presque assailli , par une troupe d'en£an$ qui le tiraient par sa sou-r tane pour obtenir un regard , un sourire , une bénédiction paternelle ! et il y joignait un fruit ou un g&teau , dont il avait toujours soin de remplir ses poches. Ce respectable prêtre était pauvre , maïs il était heureux *. Sontce donc les richesses qui font le bonheur du clergé?

Une observation maintenant sur la condmte du ministre de l'Evangile. Quand je le vois, en sortant de son église , se rendre près du lit d'u9 malade pour lui porter des paroles 4e consolation ; écouter avec bonté les plaintes timides de ceux qui manquent de nourriture ou de vé-

* Ce digne cure arait été , dans sa jeunesse , officier de dragons. (Nûfe df fauteur anglais, )

48 LES MINISTREI^.

temens j et les soulager autant que sus moyens le lui pennettent ; adresser à ceux qui Tentourent le langage de rafiection et de la bonté , prendre intérêt àleur santé et à leur bonheur, et faire avec décence les honneurs d'une table frugale , mais hospitalière, nul être dans la nature ne m'inspire plus de vénération^ tt je voudrais le voir comblé de tous les dons de la fortune. Mais quand un ministre élégant fait à ses paroissiens Thistoire de ses chasses ; raconte à ses voisins combien il a tué de perdrix dans le cours de la saison', ou s'informe , en minaudant, de la santé de la belle qui Fa honoré d« sa main , la veille , dans une contredanse ,- de pareils discours ne me paraissent pas mieux convenir à sa vocation que la conduite et les propos d'un certain juge d'Irlande, qui, dans la même minute, prononce une condamnation à mort contre un coupable , et demande à son voisin si sa meute a bien fait son dëroir , et qui , quelqu^un lui demandant un jour comment les affaires avaient été aux dernières assises, lui répondit : « Très rapidement, a raison de huit nœuds par heure *. » Ce n'est

* Terme de marine pour indiquer la marche d*uit

pas que je regarde la gatté comme un crime , mais tottt ne doit pas prêter à la gatté', et il ne faut s'y livrer qu'en tems et lieu conyenables.. Il ne peut jamais être décent de ludere cum sacris ^ ni humain de bire des souffrances des hommes un sujet de plaisanterie.

Au surplus, ce n'est pas le ministre écossais qu'on peut accuser de trop de gaîté et de légèreté. Quoiqu'il sache faire d'excellent toddy *j et qu'il en prenne volontiers sa part avec un ami, vous ne l'entendrez jamais entonner une chanson bachique ou im air de chasse , comme les joyeux recteurs du sud de la Grande-Bretagne ; il ne joue ni à la paume ni aux cartes ; il ne conduit pas un élégant whisky, parce qu'il n'en a pas , dira-t-on peut-être ; il n'est ni fat , ni important , ni petit-maltre : on l'accuse d'une sorte de pruderie , mais ce reproche n'a rien qui TofTense. Le dimanche, en Ecosse, prend une

bâtiment. Le juge en question l'employait par métaphore , pour annoncer qu*en une heure de tems il avait condamné huit hommes à être pendus. Ce juge existe réellement , et Ton conte de lui une foule de traits sem* hiables.

* Espèce de punch.

5o Ii£S MINISTRES.

teinte de sa gravité , et semble célébrer les funérailles des autres jours de la semaine. Toute la population , presque entièrement vêtue de ht même couleur que Taile du corbeau , semble en deuil de ses pécbés ou du reste de sa garde-robe. Vous n^y voyez pas se rendre à Téglise , comme en bland&, des troupeaux de bipèdes bumains , presque aussi nus que leurs bestiaux ; tout y respire Tordre et la décence ; mais toutes les figures sont graves et alongées , et le Psautier et la Bible se voient entre les mains de gens qui ne savent ni lire ni écrire ; ils pensent que la convenance Texige , jtt que Tancien ou le nouveau Testament qu'ils portent sous le bras sont une preuve qu^on ne peut les prendre pour des pro~ fimateurs du sabat. Il est vnû que quelques-uns savent par coeur toutes les Ecritures , tandis que le pauvre Pat est à peine en état d^en réciter quelques fragmens par routine , tant Tédacation est négligée en Irlande,

Vers la fin de la soirée , le digne ministre se déboutonne pourtant un peu ; il se permet de sourire dans le sein de sa bmille t)u cbez son patron; de dire un mot de politique, toujours dans le sens du gouvernement, et d'entrer en

IBS MINIST&ES. 5l

conversation avec ses connaissances sur des snjets généraux. Lorsque le service du soir est terminé , les ma^lrats , débairassés des bedeanx qui marchent devant eux, font de copieuses libations.; tandis qneHaggie et Chirstierelàclient la tension des muscles de leur physionomie, en remettant leur Bible à leur place. S'il faut en croire la chronique scandaleuse , il est même des belles qui, en sortant de l'église, vont trouver un amant , et qui mettent à l'écart en même tems le livre des psaumes et le soin de leur réputation. Si le fait est vrai , j'en suis fâché ; mais de pareilles affaires ne regardent pas un hermite.

52 l'amour de la chicane.

— N** vil. —

L'amour de la chicane doit prendre sa source

dans une des causes suivantes : T opiniâtreté

avec laquelle on tient à sa propre opinion , bonne

ou mauvaise ; la mauvaise foi , qui engage un

homme à ne payer que lorsqu'il y est forcé , et

à recourir à des subterfuges légaux , quand Té-

quité le condamne; ou une prudence timide,

fondée sur la méfiance , qui tient constamment

un être pusillanime dans le doute et Tincertitude ;

qui rengage à chercher des avis partout ; qui le

porte à croire qu'un jugement d'un tribunal, ou un

décret de la cour de la chancellerie, sont les seuls

moyens qui puissent le mettre en sûreté , et que ,

s il a un marché ou une convention à faire , il

taut absolument du papier timbré , un homme de

oi et deux témoins , pour qu'il puisse dormir

ensuite sur les deux oreilles.

L^AMOUR DE LA CHld\N£. 53

«« Je crois que j^ai déjà payé ce mëmoire, mais j^en parlerai à mon homme de loi , » répondait invariablement une de mes connaissances à tout marchand qui venait lui demander le paiement de ses marchandises. Et le vieux Hector Hagglewell répondait k peu près dans le même sens à quiconque lui faisait une répétition : « Je ne connais rien à tout cela , brave homme ; vous ferez mieux de vous adresser à mon homme d^afîaires. — Je vous répondrai devant une cour de justice , » est la réplique que fait très-ordinairement , en Ecosse , un homme d^un catactère processif, à la moindre difficulté; tandis que Taffaire aurait pu être décidée en un instant par une cour de conscience , non par celle qui s^oc^ cupe des petites dettes, mais \t forum conscientiœ^ qui prononce sur-le-champ, sans appel et sans frais.

C'est sur des gens semblables que les suppôts de Thémis comptent pour exister; car, si Ton veut avoir des avis , il faut bien les payer ; et , si vous voulez plaider , quel est le procureur qui vous en détournera? D'ailleurs le fou ou le fripon, déterminé à plaider, trouvera un autre procureur qui se chargera de son affaire, si celui

54 Ii'ABfODR D£ hJi CHICAME.

qn'il emploie ordinairemekit le refuse. L^infatoation de cet amor litigandi est poussée à un tel point, que celui qui en est possédé ne si^ipose jamais qu^il peut succomber ; il est cer^in de gagner son procès; et s'il arrive qu'il le perde, sa vengeance est satisfaite quand il songe au tems et à l'argent qu'il en a co6té à sa partie adverse. Quel triomphe pour un méckanl, quand celui contre qui il plaide abandonne un procès foule de moyens pour le conduire à fin ; ou quand une erreur d'avocat, un jugement par défaut, le manque de preuves suffisantes , ou l'heureuse négligence de quelque forme, privent son adversaire d'un droit juste et légitime ! Quel enchantement quand il trouye le moyen de Compliquer une afbire , de la hérisser de nouvelles difficul*tés, de Élire naître des questions incidentes, d'arguer sur un point douteux, d'épaissir l'obscurité des ténèbres de la jurisprudence! L'homme de bien n'aurait jamais recours àf de pareils expédiens, car il se condamnerait lui-même, s'il ne croyait avoir pour lui l'équité ; mais ils font les délices du plaideur de profession.

Je ne prétends pas dire qu'on aime plus à plaider en Ecosse que partout ailleurs; n^ais

Piaunense quantité d^hommes de loi qui se trouyeut dans la capitale de ce royaume fait qu^on y est plus naturellement disposé à prendre leurs liYis , quUls ne donnent pas pour rien ; et il est permis de croire que , de leur côté , ils poussent un peu à la roue ; car, comme ils le pourraient dire , il faut bien qnHls virent.

J'ai connu à Edimbourg un étranger qui ^ ayant demeuré long*lems dans ce séjour cher à Thémis , y avait contracté un tel goût pour les l^rocès, qu'il en faisait son dsios^ment et son occupation. Il fit une fois la cession de ses biens ; composa trois fois avec st& créanciers , et se réfugia cinq fois dans le sanctuaire d'Holyrood ^ pour éviter une arrestation. Les lois écossaises étant douces et miséricordieuses pour le débiteur, et lui accordant de longs délais, il savait encore les prolonger au delà du terme ordinaire , et es tirer tout le parti possible. Si on lui demandait un paiement à Tamiable , il répondait qu'il y réfléchirait ; si on lui faisait un commandement de payer, il s'en moquait; le citait-on en justice? il riait aux anges, et suspendait les assignations dans sa chambre en guise d'ornemens. Alors il escarmouchait et bataillait aussi

56 l'amour de la chicane.

long'tems qu'il le pouvait; oppositions, appels , rien ne lui coûtait, et quand il avait épuise toutes les ressources de la chicane , il s'arrangeait avec son créancier ; après quoi , c'était son procureur lui-même qui avait à le poursuivre pour le mémoire de ses frais. Ce genre ,de procès lui plaisait par-dessus tous les autres ; plaider contre un procureur lui semblait le comble de la gloire , et s'il parvenait à faire réduire tant soit peu le total de ses frais, rien ne manquait à son triomphe. Il était curieux de voir les petits moyens astucieux qu'il employait pour opposer un procureur à un autre , et les tromper tous .deux tour à tour ; mais il était révoltant de le voir tirer honneur de la manière dont il savait retarder le paiement d'une dette légitime , et rendre l'honnête marchand victime de sa confiance. Que gagna- t-il à cette marche tortueuse? C'est quïlpaya toujours quarante schellings quand il en devait vingt; et cependant tous ses créanciers perdirent considérablement avec lui. Il fut pendant toute sa vie l'objet de la risée des uns et du mépris des autres ; fit enfin banqueroute ; passa en Angleterre , et , comme on pouvait le prévoir , mourut dans la dernière pauvreté.

Mais ce n'est pas exclusivement à Edimbourg qu^on rencontre de tels hommes sans principes ; on en voit au nord comme au midi , à Torient comme à Tocçident, dans foute notre ile, et il s^en trouve dans tous les rangs et dans toutes les conditions. Bien des jeunes gens de naissance distinguée , et ayant reçu une bonne éducation , se font un jeu de tromper leurs créanciers par mille et mille moyens ; ils passent d'un procureur à r autre pour se soutenir dans leur carrière de rapine et dMniquité. Souvent ils lui déguisent la moitié des faits , ou Tabusent par un faux exposé ; et quand il lui est impossible de faire traîner l'afFaire plus long-tems ; quand il a épuisé tous les délais et toutes les formes deslois ; quand il faut que la justice prenne enfin son cours, ils le traitent de fripon, le chicanent sur les frais , en demandent la taxe , et déterrent un de ses rivaux ou de ses ennemis pour l'employer contre lui. Us déclament alors contre tous les hommes de loi , et les représentent comme une troupe de brigands prêts à se charger , pour de l'argent, de la plus mauvaise cause. « C'est assez vrai , » me dira quelqu'un. Mais le fait est qu'en mille occasions, c'est le client qui cor-

rompt l^homme de loi ; c^est lai qui le £aiit devenir ce qu^il est, intéressé , méfiant , astucieux et rusé. L^ingratitude dessèche la source de rhnmanité, et celui qui a été trompé devient trompeur à son tour. On présente une mau^ vaise cause sous un jour favorable , et quand rhomme de loi reconnatt qu^elle ne vaut rien, TafTaire est entamée , et il croit que le soin de sa réputation exige quHl la gagne, s^il est possible ; peu k peu il éprouve moins de répugnance à se charger d'une af&tre injuste ; qui faut-il en accuser? Ceux dont la mauvaise foi Ta entraîné hors du bon chemin; et c'est ainsi que ks fautes individuelles jettent du discrédit sur le corps tout entier.

MÂ.N1EEES £TBANG£R£â. S^

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