LES AMIS DE BAGGHUS
Um soir d'hiver, après avoir dtn^ tête à tête avec un certain lord écossais, d^humeur fort joviale, nous nous amusâmes à nous rappeler les compagnons de notre jeunesse , à faire réniimération de leurs talens et de leurs qualités , et â nous questionner Tun l'autre sur la manière dont ils avaient terminé leurs jours.
<c Buvons à la mémoire immortelle de Bums, me dit-il , de ce favori des muses , de ce barde de la nature. Tous ses vers semblent inspirés; ils échauffent le cœur comme le bon vin. Pas un sentiment qui ne soit louable , tendre et affectueux, n'est éclos sous sa plume. Hélas! où. est-il maintenant? Dans une tombe creusée avant le tems par l'intempérance. — Mais il vit dans le cœur de tout vrai Calédonien.^ »
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Nous parlâmes ensuite du brave William Hearty. Jamais plus belle ame n'a animé une créature humaine. Quand il était à jeun, il était sentimental , et dans ses momens de gaité , il faisait les délices de toute une compagnie. Il aurait partagé avec un ami tout ce qu^il possédait. Que n'aurait-il pas fait pour soulager un infortuné ? Sa liberté , son tems, sa fortune , sa vie , même sa bouteille , n'étaient rien pour lui quand il s'agissait de secourir la veuve on l'orphelin, de protéger l'opprimé, de venger l'honneur offensé. Trente étés avaient à peine passé sur son front, bourgeonné par le jus de la. vigne , quand il partit pour le pays d'oà l'on n'a encore vu revenir personne ! >» Nas cœurs gonflésr nous forcèrent au silence quelques momens, après quoi nous bûmes à la mémoire de notre ami.
« Et le pauvre Donald Bain! dit le lord; oublierez-vous jamais' la noblesse de son caractère, trop fier pour recevoir un service, trop délicat pour contracter une dette? Dans ses derniers jours , quand il eut mangé , ou , pour mieux dire , qu'il eut bu tout ce qu'il possédait ; après qu'il eut vendu son petit domaine dans les
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* montagnes , et lorsqu^il n^avait plus pour viTre que le modique revenu de sa demi-paie , je cédai à rinstante prière qu'il me fit d'aller un- ^our diner avec lui , et je lui donnai à entendre que s'il avait besoin d'argent , j'en avais à son service. — Non, non, me rëpondit-ii; j'aime à ajouter au bien--étre des autres , mais non pas à le diminuer. Votre bon cœur vous suggérera assez de moyens pour vous débarrasser de votre argent. — J'insistai pour ne boire après diner que du punch au wbiskey. II y consentit, mais quand , après en avoir bu une quantité prodigieuse , je voulus me retirer. — Quoi ! s'écriat-il , après que je me suis mis un mois à la diète pour passer une nuit à boire avec vous, vous me quitteriez de cette manière, à minuit! » Je ne pus résister à ces instances , partant d'un excellent cœur ; et le soleil se levait quand nous nous séparâmes. Pauvre Donald! il se noya en passant à gué une rivière dans un moment où il était Bacchi plânus*
Nous parlâmes ensuite de la mort déplorable du colonel Wrongbead , qui mit fin lui-même ji ses jours, dans un moment d'ivresse*, et nous passâmes alors au spirituel , à Tinimitable Long-
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bow, dont les saillies de table et les étincelles d'esprit que Bacchus faisait jaillir rempliraient un volume in-folio ; dont la compagnie était un talisman qui inspirait la gaité ; dont la présence faisait le charme d^un repas ; dontla gaité naïve , et essentiellement écossaise , faisait naître Tadmiration et T estime au milieu des éclats de rire; dont la satire enjouée ne blessait personne, quoiqu'elle s'exerçât aux dépens de tous. Quelle veine ! quel g^me ! quelle vigueur de constitution! Mais comme il est changé maintenant!
Presque plié en deux , pouvant à peine se soutenir , il quitte après midi un lit où il a trouvé l'ardeur de la fièvre plutôt que le calme du repos , et a l'air d'un spectre ambulant jusqu'à l'heure du diner. Alors le vin, l'eau-de-vie, le punch sont des stimulans qui le réveillent , rappellent sa mémoire , et lui rendent une sorte de demi-existence. Mais, pendant toute lama-* tinée, ses nerfs sont tellement agacés que le bruit d'une porte qui s'ouvre le fait tressaillir; la moindre surprise le fait trembler^ et ses yeux se remplissent de larmes involontaires^ sans qu'il en ait aucun sujet ; ses os percent la peau de son corps brûlé , et à peine ose-t-il regarder
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dans un miroir ses membres flétris et dessëcliés , et des traits qui annonçaient autrefois une intelligence supérieure , dont il faisait un si mauvais usage.
« Je Tai vu un jour, dit le lord, trembler et liésiter surle bord d'un petit ruisseau qui n'avait pas deux pieds de largeur. Son visage exprimait le regret, la honte, la crainte et Tirritation. Cependant il n^osait essayer de Tenjamber, tant il avait Tesprit affaibli ; tant il sentait ses membres paralysés! Un homme qui, quelques années auparavant , aurait forcé un daim en courant , et £aiit sauter son cheval par-dessus toutes les haies et toutes les barrières ! « Au diable le maudit ruisseau! s'écriait-il ; j'ai vu le tems oà je Tançais mis à sec, si c'eût été du whiskey; et maintenant faut-il me voir arrêté par un obstacle si misérable !»
Repassant ensuite toutes ces scènes et nom* bre d'autres dans ma mémoire , et songeant aux acteurs qui y avaient figuré , et dont le souvenir m'était encore si cher : « Combien ne doit-on pas regretter , me dis<-je à moi-même, que de tels êtres n'aient été que comme des insectes d'été ; qu'ils n aient joui que d'un seul rayon de
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soleil; quils niaient fait que paraître sur le théâtre du inonde ; > qu'ils n'aient eu qu'un si court intervalle lucide avant de tomber dans les ténèbres de Taveair! Qu'il est déplorable que de tels talens , de telles vertus , des qualités si brillantes , se soient éclipsés tout à coup sous le brouillard de l'intempérance , après avoir brillé quelques instans comme des feux-follets pour attirer nos pas sur le bord du précipice
Ce n'est pourtant pas que je me déclare l'ennemi de la bouteille. Je sais que le vin échauffe et mûrit un sentiment naturel de bienveillance , pendant qu'on se livre aux épancbemens de la gaité et de l'amitié. La torche des bacchanales peut allumer un feu vivifiant , comme un incendie dévorant. Combien de fois ne voyons-nous pas les rides de Tâge et les sillons des soucis s'adoucir et s'aplanir sous la main douce et puissante de Bacchus , et laisser reparaître les roses de la jeunesse et de la santé? Cette boisson généreuse ne dilate-t-elle pas le cœur trop étroit? n' ouvre- t-elle pas le cofiFre-fort de l'avare ^ n'ajoute- t-elle pas à la confiance? ne rend-elle pas i'esprit plus vif et plus piquant? ne préte-t-elle
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même pas ua nouveau ctianne au beaasexd quand il en sent légèrement l'influettce .'
Mais, hélas! il faut se méfier des attraits de ^ la coupe enchanteresse. Il s'y glisse souvent ta serpent qui s^insinue dans le coeur , et l'on ne trouve que des épines où l'imaginalion séduite avait cherché des fleurs. Il est dangereux de vouloir la tarir, car la lie n'est autre chose que, la pauvreté, le malheur et les remords. La superficie en est un poison mortel.
FIN DU PHEHUn VOLUME.
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