N"* XXXVI
Etre heureux commt un roi ! dit le peuple hibèlé ; Héla»! pour le bonheur qne fal^U majesté ? En vain sur ses grandenrs un monarque s'appuie , li (^mit quelquefoia, et bien souvent sT^nnir!
YoLTAïai, "Diseomrs sur rhommu.
Jusqu'à présent j^ai dit peu de choses d'Alexandre ; on me reproche peut-être ce silence; toutefois, il y aurait de Tinjustice dans ce fait^ car, dans l'intérêt de la curiosité, je questionne beaiicoup, mais on xskt répond peu. On ne parle guère Se la cour dans les salons, et cette réserve, d'assez bon goût, déjoue mon désir de consacrer un chapitre à ce grand personnage. L'empereur , très-soumis à ses habitudes, vit solitairement, et s'absente de sa capitale la moitié de Tannée. Je ne puis rien ajouter à ce que Ton connaît de sa vie politique , et
sa vie privée offre peu de matériaux à l'observateur, tandis que celle de Pierre-le-Grand est riche d^auecdotes et de traits piquans, dont plusieurs sont le sublime de l'originalité. Une foule de ces détails échappèrent à l'habile pinceau de Voltaire. Si ce grand écrivain eût e^dé au désir de Catherine ,' nul doute que son histoire de Pierre I" n'y eût beaucoup gagné. L'impératrice appela Voiture et Diderot. Le demi-talent fit \c voyage ; le génie resta chez lui et fit bien : les pohésjies du rêi mon maître l'avaient désabuSié de l'atmosphère des cours.
Mon impuissance de parler de l'empereur de Russie me causait de vives iiïquiétudes ; je voulais donner à mes compatriotes une idée de ce monarque. Fort heureusement mon embarras se dissipa bientôt; uu aide-de-camp d'Alexandre me' fournit , sur son maître , Tes particularités que f'ar recueillies dans ce chapitre.
L'empereur voyageait, en Finlande , avec son fidèle compagnon , le prince Pierre f^olkonskf, La voiture^ attelée de six robustes chevaux, gravissait une montagne sablonneuse et fort rapide. Aux- deux tiers dir trajet, le char recule d'une manière inquiétante. Le prince Pierre dor-
mait profondiéiBent à câté de s«n maître , qui ne le réveille peint , s'élaïu^e lestement de la ca»lècbe , et pousse à la roue avec le cocher et les gens. La voiture gagne, enfin le sommet. Le prince Vrfkonsky se réveille ; étonné d'être seul, il se précipite hors de la voiture , et aperçoit .rempereur s' essayant le front et encore tottt essoafflé de sa manœuvre.
L'année prébédei|le, le souverain parcourait ses provinces du nord. En traversant un lac , situé dans le gouvernemenît A'Arkangel , il fut assailli par la plus violente tempête. Le pSote , effrayé de sa responsabilité , perdait la tête , et menait fort fml sa barque ; Alexandre , plus mo^ deste que César, le rassura par des paroles de boi^é : « Mon ami-, lui dit-il, oublie que tu conduis l'empereur ; ne vois enmoi qu'an homme en danger comme toi , et tâche de nous sauver si tu le peux. » La frêle embarcation erra Ungtems sur les eaux sans pouvoir gagner le rivage. Comme cette bonrasque n'était point prévue dans ritinéraire de sa majesté , la faim se fit sentir. On s'était embarqué sans bisaiits : on eut recours aux alimens grossiers du patren , qui ne s'attendait pas à l'honneur d'offrir une colla-
tion à son auguste passager. Le princf ^/en reconnaissance du dëjeutfer qu^il fit au! dépens de son kôte , lui donna de quoi diner toute sa yie : jamais marin n'ent plus à se louer d'une tempête.
L'appétit d' un souverain me semble une chose fort piquante, lorsqu'il ne peut le satil»faire; c'est si rare. Une circonstance de ce genre se rattache à l'un des plûs'danx souvenirs de ma vie , celui. du passage de son altesse royale Monsieur^ comte d'Artois , dans rarrondissémént que j'avais Thonneur d^administrer au mois de septembre i8i4' On avait préparé, au chef-lieu, un repas splendide. Son altesse royale reçut toutes les députations, et daigna s'entretenir avec 'chacune d'elles ; puisregardaiit sa montre : « Messîeiirs , dit le prince aux autorités , je regrette vivement de ne pouvoir déjeuner avec v(^uSi; mais je suis attendu à Châlons , et je ne veux pas faire coucher trop tard les bra^res^ jets du r<H. » Nous fàmes consternés , et nous nous rappelâmes tristement qu'en effet V exactitude est la poUiesse des rois. « Cependant, ajouta le prince , je né veux point quitter la ville de Beauae sans y boire un verre de vin. »
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Le prince le trouva escelient , et l'adjoint de la mairie dit en riant, et avec intention : « J'ai rhonneuf *d'assurerà votre altesse que nous n*en avon^ pas dè.,ni€illcttr, — Prenez garde , .messieurs, répoidit Ie.4>riirce , Henri IV sera jaloux *. » V • ' •
Monsieur ^y2Î\i d'autant plus de mérite à nous affliger d'un rétus^ qu'il était parti de Dijon sans rien^prepdce ; i}gktl atait subi «une centaine de dhcours , et parlé à cent mille personiiesfrassej^i-' blées sur son "pas3Sge. Lorsque nous quittâmes Beawe, le ptfaice^eifbuvela mes regrets ,• en me di^nt, avec' beaucoup de galté » «'9e meurs de faim ; mai^jâ jm«* me nourrit. »- Quand nous fûmes à la nautenr du joli village de Pommard, son altesse fit arrêter .^a voiture à Ta^ect d'une dé'putation de jeunes Glle». On éleva une jolie enfant à la bauteuKd# la.fT^rtière; eUe offrit un panier -de magnifiques raisiif^. JLe f^ince , ravi de KM homnpge , dit à ceux^qui l'entouraient.: '*' #
* Hepfî IV, faisant schi entrée à Beauntf, se récria sur Pexcellence du vinqWoti venait de lui offrir. « Sire, laî-dit naïvement unr^^es échcvins, nous en avons du meilleur. — Vous le gardez pour une meilleure occa- ■ sion , reprit le roi avec gatté» »
lo8 liOOTERIE.
plus d'un ëiu par cent soixante-dix mille pécheurs. Croyez -moi Y accordez trois cents roubles àrotre imagination, et.,. » Je parlais encore lorsque je m'aperçus que mon officier était parti. .
Immédiatement après j'entendis an grand vacarme sur mon escalier ; plusieurs femmes parlaient confusément : c'était un tapage diabolique! Je m'informe, et rba me dit que ce sont les. cuisinières de tous les étages de la maison qnî se cotisent pour prendre un billet ; la nôtre est du complot : elles sont^ix; chacune fournit cinq roubles. Elles prétendent qu'arec le dixième de trois millions elles poiuront ne plus faire la cuisine des autres, ni même la leur. En attendant cet heureux jour, elles vont en corps boire la délicieuse çodka : allons , la fièvre a gagné les fourneaux.
Il y a peu de tcms, un Russe de ma connaissance se trouvait chez le grand-maitre de police, au moment où deux personnes vinrent porter leurs plaintes; il entendit le dialogue suivant entre un marchand russe et une vieille dame.
LE MARCHAND
Mon général , j'ai vendu une maisop à ma-
dame , le 10 mars dernier ; elle est payable en quatre termes , voilà le contrat ; deux termes sont échus, et je ne puis obtenir un kopek. '
LE GÉNÉRAL
Madame , qu' ayez-vous à répondre P
LA DAME
Je dois dire à' votre excellence que ce créancier est un bomme très-désagréable ; je lui promets de solder les quatre termes assez prochainement , et sans profiter des échéances.
LE MARCHAND
Oui, mais en attendant vous ne payez rien, et vous jouissez de ma maison.
LE GÉNÉRAL
Madame, quelle époque assignez-vous à l'exécution de vos engagement?
LA DAME
Le jour même où le gros lot de la loterie sortira : j'ai pris tous les billets que voici (ouvrant son portefeuille) , j^ ai consacré l'argent destiné à mon vendeur ; c'est autant dans son intérêt que dans le mien , puisqu!il sera payé intégralement , et que , devenue riche , ^ pour-
IIO LOTEAIE.
rai même lui taiir compte des intérêts à dix pour cent , s'il le veut.
LE MARCHAND
Oui, c^est comme si vous me donniez des ya^ leurs sur les brouillards de la Sibérie.
LA DAME
Qu^appelez-Ycus des brouillards? brouillards vous-même : voilà un ii8 que j'ai rêvé cinq nuits de suite; à lui seul, il vaut cent fois votr^ ennuyeuse maison , que tout le bois de Péters-' bourg ne saurait chauffer.
LE GÉNÉRAL
Madame, les affaires se f oui comme les afifaires. La loterie ne se tirera peut-être pas de longtems; elle n'a rien de commun avec Tachai d'une maison : dans trois mois , si vous ne iremplissez vos engagemens , il y aura expropriation, et vous paierez tous les frais.
Ici se termina Taudience, et la vieille dame, en se retirant, grommelait et disait : « Les brouillards! les brouillards!» De son côté, le marchand répétait sur le même ton : « Le gros lot,le gros lot ! quelle folle ! »
Le soir même ^ je fus chez la princesse Ma-
rie ; c^ëtait son jour. De quoi parlait on? de la loterie ; mais comme les choses se passent ton* jours mieux chez elle qu'ailleurs , on demanda à chacun quel emploi il ferait du gros lot. L'iodée mè sembla excellente ; les caractères vont se dessiner, écoutons.^ Le chambellan Grégoire s^ëtend lourdement sur la somptuosité de son nouveau mobilier, les tableaux, les bronzes, les tentures, les riches tapis..... Le colonel Yoldemar l'interrompt brusquement au détour d'une salle à manger, et prenant en pitié ses proj^ets d'embelÙssemens : « Quant à moi, princesse, dit-il , quinze jours après le tirage je demande un congé de cinq ans; il n'y a pas de guerre, on me Taccorde ;- je pars , et le monde entier devient ma conquête. JHrai partout; je veux tout voir, tout connaître , depuis le Japon jusqu^au Mexique, depuis les murs de Jérusalem jusqu'aux gothiques châteaux dépeints par fFalter-Scùit. De retour en France, je m'établis dans notre bonne ville *, puis je vak à Londres et à Naples donner des fêtes brillantes. Cinq an-
♦ Par celle expression, rînlerlocuteur veut de'signcr la ville de Parisr
nées me suffiront de reste pour, compléter cette partie de plaisir et dévorer mes trois miOions. Pendant ce tems, mes revenus paieront meà dettes, et lorsque j^arriverai joyeusement au fond du sac , c'est-à-dire aux derniers cinq mille roubles , je reviendrai tout bêtement reprexidre ma loge au théâtre , mes promenades à Kres^ iùfvsky et au jardin d'Eté, enfin toute la mono* tonie de mes habitudes, à moins que4'empereur nous permette d'aller nous battre contre les Turcs , ce qui me plairait encore plus. — Comment, Monsieur, reprit un riche sénateur,, vous ne ferez point participer vos compatriotes aux faveurs que vous accordera le sorl? — Nonr, M. le comte, j'ai fait assez pour eux; la société est d^une nature mgrate , elle se moque de ceux qui se ruinent pour lui plaire. A la suite de ma dernière grande soirée , j'eus un rhume qui me retint six semaines che^ moi; eh bienj sans mon onde , je serais resté constamment seul ; il ne vint à l'idée d'aucun de mes joyeux convives de visiter le pauvre amphytrion mourant d'ennui dans son fauteuil. Quand j'ai une douzaine de personnes à dtner, nul ne me tient compte du talent de mon artiste cuisinier, ni du
LOTERIE. Il3
sel de mes anecdotes; aussitôt le café pris , chacun décampe , c^est la mode russe ; on ne sait pas digérer sur place ; on pe connaît pas, ce qui peut-être est préférable au dîner, une bonne et longue causerie au coin du feu ; on y «st amoureux des rapides transitions; Eh bien ! moi qui suis Russe comme vous tous, je veux aller chercher la variété ju$qu*au bout du monde. — Bon voyage, dit en riant le caustique baron ***, bien fous seront ceux qui pleureront votre départ; je ne conçois guère qu^on puisse former le projet d'aller gaspiller dans l'étranger une aussi belle somme qui vous tombe des nues ; j'abhorre les voyages , et je préfère mon pays à tous les autres ; le gros lot ne fera que m^y enraciner encore plus. — -Très -bien, .baron, reprit la princesse Marie, mais cette profession de foi toute patriotique ne nous apprend pas ce que vous feriez du trésor. — Il m'en coûte de vous le dire, car o'est une surprise que je voulaisménager à tout le monde ; ainsi je vous conjure de me garder le secret. La personne qui possède notre délicieux Krestowsky manque d'imagination , et semble ignorer tout le parti qu'on peut tirer de cette ile charmante ; c'est un diamant
Il4 LOTERIE.
brut entre ses mains. Toutes les maisons tombent en ruine, faute de réparation: mcH, )^achète cette propriété, et j'en fais, dans Tintérét public, un- lieu de délices; Yauxhall, Champde-Mars pour la course des chevaux , salle de concert, théâtre, Ranelagh, guinguettes, café de bonne compagnie , grandes et belles routes pour les voitures , promenades à perte de vue, illuminations , je veux que tout s'y trouve ; je veux que ce beau séjour devienne à la fois le Tivoli et le bois de Boulogne, de Pétersboorg. Un modeste pied à terre me suffira ; mais j'y ferai construire un belvédère d'une immense hauteur, afin de contempler les plaisirs et les jenx que tout le monde devra à ma munificence. Je ne sais ^ mais cette idée me paraît plus libérale que celle d'aller visiter les Chinois et les Mexi* cains. » .
Nous rêvâmes ainsi jusqu'à une heure ; te souper vint fermer le champ des illusions. Je ne ^ois pas oublier que plusieurs ^idées nobles et charitables se glissèrent au milieu des* intérêts personnels ; les femmes surtout eurent , dans ce genre, des pensées très-ingénieuses; mais la comtesse Sophie , qui a trois cent mille roubles
JLOTfiRIE, Il5
de rente , s'est fait Iong-tem$ tirer Toreille pour la fondation d'un petit hospice.- ,
Il n^y a point de salon où chaque fois on ne recueille quelques .traits plaisans. M^^ Eudoxie entoure ses billets d'amulettes et de talismans. La nuit elle les place sous- son oreiller pour ré>ver plus délicieusement. Que dis-je? elle réye tout le jour : depuis dix-huit mois sa vie est un songe perpétuel. La princesse Catherine passe la sienne à faire des neuvaines.
Le comte Serge se plaint avec douceur d'à- .voir été volé par ses gens , d<mt jusqu'alors la fidélité fut parfaite. Ainsi la loterie éhranla des milliers de consciences : ces fripons de circons* tance se disent , en volant , qu'ils pourront restituer au centuple l'argent dérobé ; chacun veut acheter des songes, des projets et des enchantemens.
' La.fièvre populaire est encore plus piquante et plus variée dans ses accès que celle des hautes classes. Les* bonnes femmes- consultent les sorciers et \^s magiciens; toutes les mains s'ouvrent devant la baguette devinaloire , tous les jeux de cartes sont .en Tair; les grandes et les petites dames, fixées devant une table, font du matin
Il6 liOTERIE.
au soir la grande et la petite patienee. On voit
ties figures d%yenir radieuses à Taspect dW as
de trèfle ou d^un roi de cœur, qui leur promet
yorolinels.
L'ouvrier , amolli par ses illusion^ , travaille sans vigueur; Tenclume est moins retentissante, et 1^ rabot se promène «vec nonchalance sur b planche de chêne et d'acajou. Jamais les cabarets ne furent plus visités ; les joueurs , le verre en main, portent des toasts à la fortune ; enfia, chose prodigieuse , les créanciers sont moins âpres , et laissent respirer leurs débiteurs ; la loterie est devenue Tintérét dominant^, l'intérêt unique.
Que j'aime l'ingénuité de ce gentilhomme campagnard du gouvernement de Y ologda, écrivant à son ami de Pétersbourg : « J'ai pris cinq » billets; comme je n'ignore pas le crédit dont » vous jouissez près des ministres, j'espère que » vous voudrez bien me servir dans cette cir- » constance, et faire sortir l'un de* mes numé-
y> ros , dont je joins ici la note Ayant peu
» d'ambition , je mé contenterai d 'un petit lot » de cent à deux cent mille roubles. Je me re- » pose sur votre amitié. »
La spirituelle princesse Varinka disait , en faisant allusion à T innombrable phalange des^ joueurs: « Le, gros lot me semble si difficile à obtenir, qu^il m^est venu cent fois dans Tidëe iqne personne ne le gagnera , pas même moi. »
Le comte Pierre s'est réveillé l'autre jour en sursaut ; il sonna avec une violence qui donna de vives inquiétudes. Trente-cinq domestiques se précipitèrent dans sa chambre : le comte venait de vSyer un numéro ; la moitié des gens lut mise en campagne pour chercher ce billet au bureau de la commission ; on ne le trouva point. Malheureusement il appartenait à un joueur qui lui-même y croyait beaucoup r le comte se lève , va le trouver, et laisse trop voir la violence de son désir. Le propriétaire ne veut- le céder que moyennant vingt mille -roubles : le comte Pierre les donne. Quelle immense folie, me direz- TOUS ? Eb bien ! non. En Russie, c'est une chose raisonnable; ji^squ'au moment du tirage le comte sera le plus heureux des hommes; on sait qujl est fort riche , et le bonheur doit se payer trèschèrement.
Ah! pour le coup, j'en veux au gros lot, puisqu'il put désunir un excellent ménage. Un di-
n8 LOTERIE.
vorce entre Pbilëmon et Qancis né vint jamais à îa pensée, n'est-ce pas? Eh bien! M. etM"*PapaloiF (c'est un nom en Tair), qui s'aimaient ëperdueraent depuis quarante-cinq ans, sont maintenant comme chien et chat. Une scène très-orageuse eut lieu lorsqu'on en vint à discuter l'emploi des trois millions qui se joindront bientôt à leur cinquante raille roubles de ^ rente. Le mari prit la plume, et le ménage resta parfaitement d'accord pour les deux premiers millions. Mais, arrivé au troisième, M. PapàlofF exprima formellement la volonté d'en dispo^r en faveur de sa famille et de quelques établissemens de charité : sa femme refiisa d'y consentir dans des termes formels et peu mesurés. « Ah! Madame , s'écria l'époux, il y a quarante aiis que je m'aperçois de l'incompatibilité de nos humeurs. — Ma foi, Monsieur, je me contraignais, mais puisque vous m'y forcez, je dois vous dire que vous êtes d'un caractère, tout-à-fait insociable; il y a trop long-tems que vous abusez de ma douceur. — C'est bien à vous de parler de douceur, vous moderne Xantipe!! — Eh! Monsieur , n'allez-vous pas vous comparer à Socraie ? il y a mille werstes entre vous et un
sage : yos arrangemens de fortune sont ceux d^un extravagant. — Et les vôtres , Madame , sont ceux de la plus avare des femmes. » Sur ce , M*"* Papaloff sonna vivement , demanda ses ehevaux, et se fit conduire chez sa sœur, où elle est encore. Son mari coucha seul pour la première fois depuis quarante-cinq ans ; on est persuadé qu'ils se ressaisiront le jonr ou ils ne gagneront pas le gros lot. Voyez Teffet prodigieux d'une passion nouvellement importée dans un pays encore innocent de loterie, *
Un parasite très-connu imagina le plus singulier moyen de gagner à la loterie sans y mettre ; ce qui fera tomber la plaisanterie d'arlequin, 11 s'adresse aux forts joueurs qui ont depuis cinquante jusqu'à trois ou quatre cents bil-' lets ; prenant l'air prophétique, il dit : « J'ai le pressentiment que vous gagnerez Forolineis. Ces jiotions secrètes ne trompent jamais. — Bah! vous croyez? — J'en suis sûr. — Ma foi , je ne demande pas inieux , et cela serait assez juste ; dans ce cas je vous promets un joli cadeau. — Vrai, je vous prends au mol: voilà un petit calepin, signe? la promesse de vingt mille roubles si vous avez le gros lot. — Ah! mon Dieu!
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très-volontiers ; . d^aillears cet engagement me portera bonheur. » Et mon homme signe , et le parasite va ainsi colportant son calepin de dtners en dîners. On assure que sa collection se. compose déjà de dix mille chances ^ par la quantité de numéros dont les signataires se trouvent pourvus.
On citait une princesse trës>riche qui habite la province ; elle avait une créance de six cent mille roubles sur le comte Golovin; elle a accepté le remboursement en billets de loterie : ainsi , cette dame possède douze mille manières d'arriver au but.
Moi, je n'en ai qu'une , et j'ai la faiblesse de la croire plus directe que les autres. Oui, ye serais au désespoir de me montrer plus raisonnable que tout le monde; je m'écrie comme le Victor des Châteaux e^ Espagne: « Et mon billet ! » Déjà je bâtis un pavillon dans ma délicieuse retraite ! j'agrandis mes jardins, j'embellis mon parc , j'érige en grosse terre ma trop petite terre de Ferreuse^ je n'oublie pas un hospice dans mon village; j'y place quatre sœurs grises, qui soigneront tous les malades du canton; j'enrichis un peu notre église , qui est fort
folie, înais qui est encore plus pauvre; enfin, j€ rêve bourgeoisenient, ne voulant pas trop mVtendre pour éprouver moins de regrets lorsqu'il faudra redevenir GrosJtan comme devant.
Croirait-on que le grave^ corps diplomatique s'«st élevé à la hauteur des illusions régnantes , et se laisse doucement bercer par elles ; mais où ne se berce- t-on pas? De quelle contrée ne dirige-t-oa pas î^^% regards vers ce quine tant envié? Dans l'espace de dix-huit mois les billets se sont propagés partout comme une marcbandise ; Canton et Rio- Janeiro , Paris et Londres, Naples et Constantinople , les Etats-Unis «t les républiques très-désunies de rAmérique méridionale , participent à la folie russe.
Encore une anecdote dans les plus choisies , car elles seraient innombrables.
M. Harte^ vieillard respectable de la colonie allemande , rêve qu'il y a de Targent caché entre deux feuilles d'un paravent ; à son réveil il vérifie le fait, et trouve une assignation de cinquante roubles. Quel avertissement de la fortune!!! C'est précisément la valeur d'une mise. Un tratneau rapide le transporte au bureau de (dî$tributi(m; il n'a garde de choisir le numéro ; II. 6
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il se fie trop bien à la maiaqui le guide. Le hasard lui donne 22,222.... Cinq deux!!! Encore on fortuné présage! C'est le ciel qui parle! en douter serait méconnaître le doigt de la Providence. Sa conviction se fortifie avec les jours et les mois; enfin ^ il se famUiarise tellement avec ce bonheur à venir, qn'il en fait une realité. Mais bientôt il tombe malade , et comme il est le plus charitable des hpoimes , il veut employer noblement et pieusement sa grande fortune. Le notaire est appelé ; M. Harre lui dicte un énorme testament , dont la principale disposition est la fondation d'im hospice; le nombre des lits^ celui des gens au service des malades , le traitement du directeur, du médecin, etc., etc. ; tout est prévu, tout est déterminé. M"^' Harre, les larmes aux yeux. et avec une grande douceur, représente à son mari qu'en se montrant si généreux pour ta fondation d'un hôpital , il pourrait bien y envoyer §es enfans^et sa femme. L'époux lui impose silence avec ce ton solennel que donnent les approches de la. mort. Le notaire,, quji n'est point dans le secret, s'étonne et pose ses lunettes sur la table ; îl. reg/àvâe h miilade avec hésitation; mais subjugué par son d