‹ L'hermite en RussieChapitre 85 sur 91 · ENCORE UN£ PROMENADE · texte numérisé non relu

ENCORE UN£ PROMENADE

Le prince A. K*** est parti dernièrement pour SCS terres ; quarante-cinq chariots l'avaient précédé , et neuf voitures de suite l'escortaient: ceci donne Vidée du faste royal et oriental que conservent encore quelques princes russes.

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TOITT POUR L'ÉPAULETTE.

X>oniioM moioi aa dieu Blan »'un peu plus à Tkéfliis. Anonyme.

Le prince Jean aime son pays plutôt avec sagesse ^ qn*avee enthousiasme ; comme un amant qui adore sa maltresse sans se faire iliusion sur ses défa^Lts. Cette impartialité donne beaucoup de piquant à ses observations, dont je fais mon profit, et je m'en* trouve bien.

J'allai le visiter dernièrement dans sa bibliothèque, qu il aime avec passion; car il a des livres pour les lire , lorsque tant de gens se contentent de les acheter pour en avoir. Contre Tiisage d'une foule de ses compatriotes , il reste chez lui toute la matinée ; sa vie extérieure ne commence qu'à cinq heures du soir. » Eh bienf

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ver Je voile. Tous ces établîssemens ! commest sont-ils dirigés? Je voudrais que, connaissant parfaitement notre langue, vous fussiez en état d'assister aux classes; c'est alors que vous ap- 'précieriez la médiocrité, et je dirai même l'ignorance , d'une grande partie des professeurs. Au bout du compte , je sais fort bien qu'il résulte de ces éducations, des officiers pour toutes les armes; mais est-ce donc tout que des officiers? Ne faudrait-il pas songer à faire deshommes ? Grâce «u ciel, la guerre a de longs repos; les journées où Ton tue , et où Ton se fait tuer , sont assez rares. Le reste du tems, ne serait-il pas h propos d'apprendre comment on devient bon père , bon époux , bon citoyen , bon magistrat et bon chrétien. On a beau dire , cette sciencelà ne vient pas toute seule; comment acquérir les vertus attachées à tant de titres , si, avec la prétention de tout vous apprendre , les études ne se dirigent bien réellement quç vers un but ,^ unique, la guerre ? Comment la littérature , la . ' morale et la religion pourraient-elles se faire jour à travers les exercices, les m^œuvres, enfin tous les jeux guerriers dont on encombre nos écoles militaires? Nous portons la peine du

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péché, et ces lacunes dans T éducation sont plus sensibles chez nous que partout ailleurs. Depuis la mort de Catherine, nos souverains n'eucoura^nt sérieu;senieut que la cannère militaire ;

.^ dans le fait , nous n'en éoiuuiissons pas d'autre ; nous devons tous y entrer Shus peine de décon-

' sidération et de défaveur. Aussi est-ce la pensée dominante dans les familles; les esprits y sont tellement façonnés que l'épaulette est lé rêve de Fenfance , le point de mire des adolescens et (e délire de la jeunesse. Si vous demandiez à une mère ce qu'elle compte faire de ses cnfans , elle vous rirait au nez. Votre question serait souve* rainement ridicule, car on ne peut élever un doute à cet égard. Ausli voyons-nous des bambiA de cinq à six ans avec le schaco , la giberne et tous les attributs de leur infaillible avenir. De là, inaptitude complète à tou^ les états, à toutes les fonctions qui sortent du cercM militaire : voilà une de nos plaies, et la plus déplorable des erreurs. Admirez, je vous prie, Tiucofiséquence de notre gouvernement. Ces mêmes officiers, dont 1« sabre absorba la jeunesse, composent nos tribunaux de première et seconde

iastance , et les of&ciers supérieurs forment le

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corps sapréme de jndkature, qsd est le sénat; voilà lés retraites données aux militaires. Quek éléraens portent-ils dans la discussion d'an pro-*cès civil ou criminel? aucun. Snpposez un ips* tant que vos viem^ientenaas-généfaux soient nommés juges de lAonr de cassation et de vos cours royales , quel fléau pour les plaideurs ! que d'injustices dans la justice! Les intentions seraient certainement excellentes; mais Fignorance aurait son cours. Cette supposition vous suffoque, n'est-ce pas? Ëii bien! en llnssie, c'est une réalité y et nous ne pourrions (aire au-:trement, puisque , pour tous, le point de mire est rinévitable épaîulette.

» il n'en serait pas de même si on avait su faire la part de chaque chose ; si la sagesscAe^ monarques eût appelé une partie de )a noblesse aux fonctioim de haute magistrature , en fai^ sant étivrir des écoles spéciales pour les jeunes gens qui, par Tattrait d^une vie plus calme, mais honorable , se seraient désabusés du plumet et demi-tour à droite.

» On porte jusqu'à la niaiserie les exigences de la discipline. Vous voyez nos salons peuplés d'officiers avec l'uniforme ; il leur est absolument

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défendu de paraitt'e softs l'hafoit civil , sans ex- 'ception de ceux qai ne sont point de service. Bien plus , dans une maison de campagne à cent werstes de la capitale , si on joue, la comédie de société , MM. les officiers sont privés de prendre part à cette innocente distraction , par Timpossit^Iité de quitter Tuniforme seulement quelques heures ; je m'étonne qu^on- ne les force pas à cou-^ cher avec *.

M On fatigue ces pauvres jeunes gens par la fréquence et l'interminabie Icmgueur des évolutions. Ils reviennent de là excédés , et les besoins

* Beaucoup d'officiers, au mometrl où ils obtiennent' leur dëniissîoD ou le permis d<! voyager , quittent avec transport IViernel uniforme pour endosser le frac. Je ne sais s*ils abandonneraient avec plus de jubilation une prison d'état. Je fus témoin d*une de ces méiamor-* phases : rémancipé était aux anges. Je ne puis comparer sa satisfaction qu'à celle de M. Raves retrouvant les doux loisirs de la campagne après une session longue et orageuse. Dernièrement, un Bordelais me disait: « Fi' gurez-yous que dans ^intérim des chambres,* les fautietiiis, les sonnettes et les verres d'eau sucrée sont proscrits chez M. Raves. » Cette plaisanterie pourrait bfeh être un peu gasconne, mais je conçois que ce célèbre président aime à se reposer du faulearl et de ses ticcessoîrtfs.

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physiques retfiplissent les courts instans qui leur restent. Adieu donc les délassemens de Tesprit! adieu la lecture etlasociëlé! Tout cela ne peut trouver place au milieu d'occupjatioiLS si cpmpli- ■ij^uées. En rentrant chez $ux , ils ne pensent qu'à s élendre sur un canapé, à dormir et à se faice donner quelques bqns restaurant. J'en ai vu prêts à expirer de lassitude.

» Mais la science des manœuvres fait , me direzyvous, son profit de cette contrainte habituelle? En vérité, je ne le pe,nse pas; an blase également le soldat et Tofficier ; il existe un degré de perfection' au delà duquel vieût le super- «flb, surtout dans Tinfanterie. 11 suffirait détenir ces régîmens en haleine, et pour cela il n'est point nécessaire de les clouer chaque jour, durant plusieurs heuies, dans une salle d'exercices. Si c'est un {)asse-tems pour les officiers supérieurs, c'est un jeu bien cruel pour les rangs qu'ils commandent.

» Dans ce cher pays, nous avons Thabitude de tout porter à T extrême. La valeur brillante des Russes pourrait s'affranchir de cet étemel apprentissage , qui manque son but en le dépassant. Dans les longues guerres que nous eûmes à

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soutenir, et qui ne s^alimentaient que par un nombre considérable de recrues , six semaines nous suffisaient pour improviser un fantassin ^ et le rendre (dpte aux combats^ L'agilité et la souplesse de nos paysans ont opéré des prodiges dans ce genre. En votre qualité de Français , vous comprenez ces prodiges. Vos conscrits de l'année ne furent-ils pas héroïques, et en remontant à vos premières guerres de la révolution , lorsque quatorze armées terrestres ou navales , formaient une ceinture de feu et de fer autour de la France , les citoyens enrégimentés ne surent-ils point défendre le territoire, et le préserver des douleurs de l'invasion? Cependant cette multitude de soldats tout neufs était commandée par ies officiers novices.

» Ici , quel que soit le lieu où vous dirigez vos pas, vous retrouvez le système militaire ; il filtre partout et dans tout. Au tribunal , ce sont d'anciens officiers qui jugent; à l'église, ce sont de vieux soldats qui, servent la messe , et remplissent les fonctions de bedeaux, de sacristains, avec l'habit militaire. On a emplumé jusqu'à notre administration des ponts-et-chaussëes ; un ingénieur fait exécuter un pont et aii-

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goer une grande rottte avec les ëpaulettes de major et de colonel. Enfin je ne connais guère que nos prêtres qui échappent au plumet ; hors de là , toujours Timage de la guerre ; on en est affadi. Pourquoi tout accorder à une seule carrière aux dépens des autres? pourquoi fermer celles qui pourraient s'ouvrir à Tambition des hautes classes? C'est rendre une nation station^ naire ; c'est la frapper d^immobilité ; enfin c'est glacer son génie et son dévouement. Voyez les Romains, quelles éducations! Chez enx, ilfal^ lait être à. la fois orateur, légiste et guerrier ; il le fallait sous peine de honte et de ntitlité. En descepdant du char triomphal, ces mêmes hommes reprenaient la questure, le pontificat ou la robe sénatoriale. Pensez- vous qu'avec le seul art de bien tuer, ils eussent sownis le monde? Non certes ; et (e plus beau côté de leur gloire , n'est pas dans leurs trophées militaires.

j» Les conséquences de ce système d'exdosion que je déplore se pressent en foule. Depuis cinquante ans, nos tribunaux n'ont pas fait un pas, toujours ties plaidoiries k huit^los, et des procès qui s'étermsent jusqu'à la troisième ou quatrième génération. Nos juges n'onf pas pins

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d6 considération que d'appointemens. Ces derniers sont si misérables que les magistrats né peuvent vivre sansjain a^ec le ciel des accommodement. D'un bout de Tempire à Fantre,'il n'existe pas un seul membre de la noblesse qni étudie la législation. En Angleterre, chaque grande famille dévoue J' un de ses fils à cette précieuse étude ; et ce fils devient le conseiller et le défenseur de tous les siens ; tandis que Ti- . gnorance profonde où on nous laisse de la science des affaires, nous met à la merci de nos intendans et de prétendus avocats.

M- L'étude de la diplomatie n^est pas moins négligée ; on la commence tard , parce qu'on veut être officier avant de l'entreprendre : c'est l'échelon de rigueur. N'est-Upas mortifiant pour nous de voir toutes nos grandes ambassades occupées par des étrangers ? Pourquoi ces emprunts faits à la Hollande, à la Corse» à la France, à la Suisse , etc. , etc. Le pays est-il donc, si dépourvu d'hommes de mérite? Faut-il confier aux seuls étrangers rhomieur de représenter nos souverains; et ne sont-^e pas des Russes quide^vraient soutenir les intérêts et la gloire des Russes? La*manie des armes est encore un obstacle

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à cette convenance nationale et politique ; f d homme qui ferait parfaitement les affaires de Tempereur dans une ambassade , commande une division ou un corps d'armée. C'est Tuniforme qui ferme également à la noblesse la carrière des hautes fonctions ecclésiastiques. Pourquoi ne pas imiter la France, Tltalie, TEspagne et r Allemagne ; pourquoi nous frapper d'exclusion dans le saint-ministère des autels?. Depuis la tribu de Lévi jusqu'à nos jours , les premières classes de Tétat se montrèrent partout jalouses de coopérer aux fonctions du culte. Par une bi- Earre exception , la seule nation russe abandonne les archevêchés , les évéchés et les prieurés des grands monastères , aux classes obscures. C'est nuire à la considération du clergé et aux splendeurs de la religion. Le gouvernement put craindre autrefois l'influence des grands s'ils étaient appelé» aux hautes charges de TEglise; mais cette crainte n'est qu'un vieux préjugé dont les causes n'existent plus.

» Je suis fâché , continua le prince Jean , de vous enlever quelques illusions sur mon pays; que j'aime et que je sers de toute mon ame; mais je vous piirle en vrai patriote. Pierre- le-

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Grand mit tout en œuvre pour faire de nous une puissance redoutable sur terre et sur mer ; nos souverains suivirent peut-être trop servilement la route tracée par ce fondateur d'un grand empire. Puisque nous sommes parvenus à mettre sur pied cinq cent mille soldats , bien exercés et bien disciplinés, il .est plus quetems de soigner les autres branches de T administration publique, et tout ce qui constitue la véritable grandeur d^un peuple. Nous sommes guerriers , c 'est incontestable ; mais nous ne sommes ni magistrats, ni jurisconsultes, ni armateurs, ni hommes d'église, ni financiers. Hors des champs de bataille et des revues , nous restons inhabiles et sans chaleur, sans amour du bien public. Si rien ne change un système en opposition avec celui de toute l'Europe, malgré tout notre esprit , notre aptitude naturelle et notre orgueil national , nous resterons une nation incomplète ; la suprématie d es armes étouffera chez nous le génie de toutes : les autres professions. »

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