ADMINISTRATION ET STATISTIQUE
La science des affaires ne s’apprend qu’avec beaucoup e Iravanx, longues et laborieuses occupations , pourvu encore qu’elle rencontre une nature patiente de labeur et qu. putsse aisément supporter toutes adversités de’ fortune-
Pcotabçu*, trad d’Amyot.
Bans chaque province, la direction des affaires est entre les mains du gouverneur ; ses fonctions embrassent la police et l’administration générale; cette dernière branche comprend les postes , les confections et réparations de chemins, la surveillance du recrutement et du passage des troupes, celle des tribunaux; il correspond avec le ministre de l’intérieur chargé de la police de l’empire, avec le sénat, et le procureur général du sénat, ministre de la justice. Dans les cas urgens , il écrit directement à l’empereur. C’est aussi dans la chancellerie du gouverneur que les
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étrangers obtiennent un permis de séjour, et les voyageurs des padarojna.
Le vice-gouverneur est chargé de 1 adminis tration financière ; le prélèvement des impôts directs lui est confié , ainsi que la régie des contributions indirectes , tels que le sel et la vente des eaux-de-vie, dont l’état se réserve le privilège exclusif. Ce vice-gouverneur préside la chambre des finances ; il examine les comptes de recettes et dépenses , pourvoit aux frais de constructions publiques et de celles de la couronne , paie les appointemens des employés , et, après avoir satisfait aux charges locales, il adresse les fonds restans au trésor général de l’empire.
Chaque chef-lieu de district a un caissier ou receveur qui verse dans la caisse du chef-lieu; cet employé a sous ses ordres un aide et des agens sous percepteurs des contributions.
La police de toutes les villes de district est faite par un goronidchi ou maire ; la Pol,ce LV térieurc de l’arrondissement appartient au capitaine de district, l'isprodmk. Le premier est nommé par la couronne , le second par la noblesse.
ADMINISTRATION , etc. ï 5 I
Le service des pompes , l’éclairage , la propreté des rues, les numéros des maisons , les enseignes, les passeports, les logemensdes troupes, les procès relatifs aux locations, les discussions qui s’élèvent entre les particuliers , les mesures sanitaires, toutes ces branches d’administration appartiennent à la police.
L’administration municipale est purement fiscale; elle est entre les mains de la bourgeoisie, et des marchands ; on la nomme le magistrat. Une de ses principales attributions est de recevoir la déclaration des propriétaires de maisons, et d’asseoir la contribution imposée à cette nature d immeubles , dont la taxation est fixée d après 1 espace de terrain qu’elles occupent et la valeur approximative des locations. Le magistrat preleve cet impôt, et ces fonds sont affectes aux réparations des maisons de la couronne , au curage des canaux, à la fourniture des pailles pour les prisons et les casernes, à la subsistance des prisonniers, enfin, aux embellissemens de la ville, comme constructions de ponts, plantations, etc., etc., etc. Le paiement des boutchnik ( gardes stationnaires des rues) et
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des pompiers se fait aussi par l’administration municipale.
Elle perçoit encore le droit d’exemption pour le logement des troupes. Les particuliers font appel à cette autorité des décisions prises par les chefs des corps de maîtrise lorsqu’ils ont à s’en plaindre.
Occupé à détailler les attributions administratives , il me vint à l’idée de chercher des ren-
seignemens sur la statistique russe. A cet effet,
je m’adressai à un employé fortement initié dans les chiffres et dans les paperasses d’administration; il me découragea au premier mot: « Quoique voué par état, me dit-il, aux affaires de
mon pays , je ne pourrais vous donner que des renseignemens vagues et incomplets comme ceux que nous obtenons nous-mêmes. Nos états de situation sont imparfaits, quelle que soitla branche à laquelle ils appartiennent ; cela peut-il être autrement chez un peuple encore neuf dans la science administrative? La mobilité de nos institutions, qui subissent des modifications commandées par le tems et l’exemple; les alternatives de notre commerce, les nombreux changemens
ADMINISTRATION, etc. j 53
adoptés pour l’organisation de l’armée , les variations dans les recensemens, voilà sur quoi j appuie mon refus. Je vous remettrai un tableau où vous croiriez trouver la loi et les prophètes ; eh bien 1 à peine arrivé en France, il faudrait vous eü adresser un nouveau , qui , peut-être vieillirait pendant le travail du compositeur, si vous aviez l’intention de l’intercaler dans un ouvrage. Sans avoir précisément la sagesse de Pénéloppe , nous autres Russes défaisons quelquefois le soir ce que nous fîmes le matm. Depuis votre séjour ici , trois tarifs de douane se succédèrent au grand préjudice des commerçans étrangers , qui ne savent jamais sur quel pied danser, ou plutôt sur quel pied vendre et acheter les marchandises ; comment parviendrait-on, avec cette mobilité , à établir raisonnablement une statistique de cet empire ? » Tel fut le discours de mon administrateur sep tentrional. Comme il est l’unique personnage dont je pouvais obtenir les détails qu’il m’eût été agréable de porter en France , me voilà condamné à une ignorance profonde.
Généralement on s'exagère beaucoup I'jm portance de ces tableaux qui, souvent, n’ont
ï54 ADMINISTRATION, et C.
d’autres bases que des données et des conjectures ; mais on a la fureur de se rendre compte de tout, et on s’égare dans le dédale de ces appréciations poussées souvent jusqu’à la niai-
serie.
Mon employé russe, qui est un drôle de corps, me disait : » Si , pendant l’absurde règne du système continental , vous eussiez offert, dans un état de situation , le nombre des barriques bourguignonnes qui entraient annuellement en Russie , cette supputation serait aujourd'hui de toute fausseté. Depuis l'affranchissement des mers, nous donnons une préférence presque exclusive aux vins de Bordeaux. Vous avez pu remarquer que, dans les repas de nos grands seigneurs, il se boit dix-neuf bouteilles de Chale„u-Margol sur une de Chamb'Mn. Les vins de Bourgogne sont généralement contraires aux tempéramens du Nord , sujets à des off'cUom hcmoroi dotes ; aussi , le système continental nous échauffa-t-il prodigieusement , il nous donna une violente humeur contre votre ma,este d alors , et peut-être aussi un peu contre notre
. nrince , le plus honnete
noble souverain. Ce prince, t
homme de son empire , fut religieux observa-
ADMINISTRATION, etc. J 55
leur de tous les traités bons ou mauvais. Le système de prohibition plaisait à son allié ; l’empereur, lors de l’entrevue à Erfurt , s’engagea à le soutenir, et tint fidèlement parole. Vous savez que Bonaparte, pour égayer les traités, fit venir de Paris ses comédiens ordinaires et son amiTalma. ün représenta la tragédie d 'Œdipe. Au moment où Philoctète :
L’amitié d’un grand homme e*t un bienfait des dieux,
notre monarque , se tournant vers Napoléon , lui dit : « Mon frère , permettez que je me fasse l’application de ce vers. » L’à-propos était bien aimable , mais il nous coûta fort cher ; pour soutenir ce madrigal , il fallut fermer hermétiquement nos ports de la Baltique , du golfe de Finlande et de la mer Noire. Les douaniers redoublèrent de vigilance ; rien n’entra , et, par une conséquence assez juste, rien ne sortit. Chanvre , bois de construction , fer , cuivre , cire goudron , fromens , tous nos produits languissaient dans les magasins , et nous mourions de faim au milieu de notre opulence. C’était de quoi nous désabuser du vers de Philoctète , d’autant mieux que Bonaparte finit par répondre h une
if)6 administration, etc.
déclaration d’amour par une déclaration de guerre. Et , certes, cinq cent mille baïonnettes étrangères étaient un triste bienfait des dieux. Notre Alexandre ne fut point ingrat , et il imita la générosité de son frère , et lui fit cadeau d’un million de soldats. Hélas ! pauvres peuples , dont le sort est d’être froissés dans tout état de cause, soit que les maîtres du monde se disent des douceurs, soit qu’ils échangent quelques coups de canon! Mais, pour revenir à nos idées statistiques , vous seriez curieux , par exemple , de savoir combien annuellement nous faisons sauter de bouchons , car le vin de Champagne jouit chez nous d’une véritable considération ; mais le moyen de vous satisfaire ! 11 faudrait pouvoir ajouter au vin qui entre tout celui qui n’entre pas, attendu qu’on en fabrique sur place. En Allemagne, un marchand a fait inscrire sur l’enseigne de sa maison : Ici on fabrique de l’excellent vin de Champagne. Nous n’en sommes peut-être pas là pour la naïveté des inscriptions ; mais nous possédons bon nombre d’habiles chimistes français , allemands et italiens, dont les fourneaux et les alambics échappent aux argus de la police, qui, d’ailleurs, s’enivre volontiers
ADMINISTRATION, etc. i 57
avec les contrefaçons qu’elle confisque de tems à autre, pour le bon exemple.
» Quant à la population de ce grand empire , je ne saurais vous la donner qu’en me trompant de cinq à six millions , en plus ou moins , et , dès lors , à quoi bon P Ces tableaux n’ont de prix que par leur justesse ; comment soumettre à des calculs de dénombrement des Mantchous , des Kir guis , des Ostiaks , gens qui ne se sont jamais comptés eux-mêmes ?
» Je pourrais peut-être répondre plus juste, si vous me demandiez le nombre des régimens de l’armée et celui des soldats que chaque corps doit présenter; cet état offrirait sans doute une réunion déchiffrés très-imposante; cependant vous pourriez être encore loin de la vérité pour plus d'une centaine de mille hommes. Lorsqu’en 1808 nous fîmes brusquement la guerre à la Suède , les régimens durent traverser cette capitale pour se rendre sur le théâtre des opérations militaires ; on voulut juger de l’effectif; on passa des revues ; ce fut un beau train; fallut singulièrement décompter; un voyageur eût été bien en défaut avec sa statistique en poche.
I 58 ADMINISTRATION , CtC.
» Si vous me questionnez sur la quantité d’or et d’argent extrait annuellement de nos mines, comment pourrais-je la préciser , lorsque la couronne et plusieurs particuliers se réveillent avec une nouvelle terre d 'Eldorado , ou un Pactole qui, à leur insu, coulait des paillettes d’or dans leurs possessions? Cette année est très-fertile dans ce genre de découvertes : madame la comtesse de Strogonoff est une des dames pactolisèes.
» En Russie, où la marche est toujours ascendante, où chaque année l’industrie fait d innombrables progrès, où les exploitations agricoles obtiennent toujours davantage d une terre à laquelle on ne demande jamais tout ce quelle peut donner ; où enfin des lois bienfaisantes affranchissent des provinces entières du joug de la glèbe, une statistique est plus difficile à obtenir que partout ailleurs. *>
D’après ces explications, que je crois fort justes, ce pays n’adoptera pas de sitôt la manie de tout réduire en chiffres. Bonaparte , qui , dans l’intérêt de son ambition et de ses vastes projets, soignait beaucoup le positif des choses, contribua puissamment à propager la fièvre des
administration, etc. r5g
statistiques. Dans ses tournées de provinces, il demandait brusquement à un préfet : « Combien y a-t-il de bêtes à cornes dans votre département? combien les poules pondent-elles d ceuts dans un jour? quelle est la quantité de livies de beurre qui se vend dans vos marchés ? etc. Comme le héros n’avait pas 1 air plaisant , même lorsqu’il plaisantait, M. le préfet prenait tout cela au sérieux ; mais souvent il ne savait trop que répondre à des questions aussi soudaines que bizarres. Dès que la belliqueuse majesté avait tourné le dos , 1 administrateur cherchait à se mettre en garde contre une nouvelle surprise ; de là , cette cascade de puériles questions aux sous-préfets , des sous-préfets aux maires , et des maires aux poules et aux dindons; car les questionneurs ne faisaient pas grâce à une seule volatille. On préfet du Lot pressa la maxime au point de s’informer du nombre des moineaux en âge de marauder dans les céréales de l’arrondissement; le compte rendu , comme bien vous pensez , ne lut qu’approximatif. Au fond, Bonaparte, dans ses courses pastorales , ne prenait un très- vif intérêt qu’à deux choses , la levée des conscrits
administration, etc.
et celle des impôts ; lorsque ces deux iudustries administratives marchaient bien, le préfet pouvait décacheter les lettres du ministère sans battement de coeur, et dîner fort tranquillement.
UN REPAS
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— N° XIIÏ. —
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UN REPAS
A la grâce, à l’éclat sacrifier encore.
Aux trésors de Pomone ajoutez ceux de Flore; Que la rose, l’œillet, le lis et le jasmin Fassent de vos desserts un aimable jardin.
Berchoux, la Gastronomie.
Ces jours derniers , grand dîner chez le prince Boris; il est aimable et spirituel autant que riche, ce qui devient assez rare. Nous étions quarante convives. Comment peindre la magnificence de cette maison? En arrivant, on traverse, au milieu de deux rangées de valets richement vêtus, plusieurs salons qui précèdent la belle galerie de tableaux, où le prince vous reçoit avec une bonne grâce parfaite; on entre sans être annoncé par le fausset d’un faquin* , qui , en es-
* Un domestique piémontais, nouvellement attaché à une maison française, ouvrit les deux battans de la
UN REPAS
tropiant votre nom, fait rire toute l’assemblée; la simplicité russe exclut ce cérémonial.
A six heures , on s’achemine vers une autre galerie , où l’on trouve une table couverte d’un beau surtout chargé de fruits et de fleurs ; au premier coup-d’œil on se croirait invité chez un descendant de Pythagore . Le gourmet ne peut, comme en France, dévorer de ses regards le premier acte du dîner ni marquer ses victimes; ses jouissances sont encore un mystère , mais il aura le charme de la surprise : chaque cinq minutes on viendra tenter sa gourmandise.
Ici , on ne souffre point de la lenteur ni de l’embarras d’un amphytrion , qui souvent a la double prétention de se montrer écuyer tranchant et aimable conteur. Un maître d’hôtel très-expéditif découpe lestement sur les buffets le quartier de bœuf de l’Ukraine, le veau d' Yr-
portc , et prononça à liante voix : Madame orme telle. Tout le monde rit , même la dame annoncée. Le maître de la maison avait dit à ce nouveau serviteur: « Tu ne manqueras pas d’an noncer toutes les visites ; après avoir demande les noms, tu diras : Monsieur un tel...., ou Madame une telle » L’Italien avait pris cet ordre à la
lettre.
UN REPAS
kangel , le sterlet du Volga et la dinde du Périgord. Tous les plats étant doubles et présentés par une foule de valets inlelligens , le service se fait à merveille , et l’on mange chaud.
Mais en citant le côté brillant , faut-il bien faire la part de critique. Il y a un usage en Russie sur lequel peu de gens prennent leur parti : chaque fois qu’on enlève l’assiette on enlève ausi le couvert ; dans les grands dîners il serait impossible d’avoir assez de vermeil ou d’argenterie pour la renouveler vingt fois ; qu’arrive-t-il ou que peut-il arriver? C’est que les domestiques , peu scrupuleux de leur nature , ne lavent point , mais essuient légèrement ou n’essuient pas du tout les couverts. Ainsi cette élégance de mœurs vous expose à manger avec la fourchette de tout le monde; j’ai vu des dames se cramponner à leur couvert pour échapper au danger qui les menaçait.
Il ne faut pas croire que les vins étrangers attendent cérémonieusement le second service : aussitôt après la soupe on est envahi par les plus illustres coteaux de la Guyenne et de la Bourgogne. Souvent le libéral amphytrion , s’il a le secret de vos préférences, fait placer devant
*64 UN REPAS
vous la bouteille favorite ; le maître d'hôtel vous signale cette attention , et à travers les fleurs qui ombragent la table , on échange un salut reconnaissant contre un sourire gracieux du prince. L intervalle qui séparé les deux services est rempli par un sorbet au rhum , dont la mission est de renouveler l’appétit.
Helas! il n est point de joie pure ici bas. Le prince , avec l’intention d’ajouter aux délices de ses convives, fait placer dans la pièce voisine , dont les portes restent ouvertes , un orchestre de soixante musiciens qui vous assourdissent de leurs sons harmonieux depuis la première cuillerée de soupe jusqu’au dernier verre de vin de Constance . Cette recherche me semble tout-à-fait nuisible aux voluptés du festin ; les causeurs surtout la trouvent insoutenable.
J étais placé près du général major de Gorgoly ; les morceaux de musique se succédaient avec une telle presse que l’on ne devra point me taxer d exagération en lisant le dialogue suivant :
LE GÉNÉRAL GORGOLT,
Etiez-vous hier à la revue? ....
( L’ouverture du Jeune Henri. )
UN REPAS
MOI
Oui , mon général , jamais les troupes ne me
parurent si belles, et l’empereur
( La bataille de Prade. )
LE GÉNÉRAL
Nos soldats ont une brillante tenue; les chevaux sont, dit -on, plus beaux que ceux d’Ang....
Un grand air de Rossini ,
Moi.
Ce qui m’a surtout frappé , c’est l’incroyable uniformité des chevaux de chaque régiment; ils semblent tous sortir du même moule , et je ne conçois pas comment
( Une marche militaire. )
LE GÉNÉRAL
Nos remontes se font dans des provinces trèsabondantes en gras pâturages, et tous les ans on
( Une tyrolienne.)
MOI
A os officiers ont une charmante tournure, et autrefois nos Parisiennes
( Di tan fi palpiti .)
UN REPAS
LE GÉNÉRAL
Avez- vous remarqué prés du prince Serge ce
gros vice- gouverneur , qui
( Air de la Pie voleuse. )
MOI
Ma foi, mon général , je remarque qu’à cette table on ne peut être que gourmand , et c est le parti qu’il faut prendre.
Bientôt le repas finît, et je dis à mon voisin :
« Au moins avons-nous la certitude de n avoir Bien dit qui puisse nous compromettre. » Cette dernière observation s’adressait au grand-maître de police.
Les Grecs , plus raffinés que nous dans certaines délicatesses de vie, se contentaient, pendant le repas, d’un seul musicien qui accompagnait de sa Ivre des chants de guerre et d amour -, cette mélodie s’adressait à l'esprit et au cœur autant qu’aux oreilles; si Alcibiade , avec ses idées bizarres , se fut avisé d étonner ses convives par une centaine de clairons et de trompettes, il est très probable que chacun , jetant sa couronne de roses avec humeur , aurait déserté la salle du festin. Si on veut absolument des-
UN REPAS. 167
musiciens (ceux-ci, je dois le dire , exécutent dans la perfection) , on devrait les placera distance; leurs accords , un peu lointains, auraient alors quelque chose de suave , qui, en complétant les délices du banquet, ne couperait la parole à personne. Les morceaux caquetés digèrent aisément ; ce principe gastronomique est tout àfait violé quand on a pour voisinage immédiat la musique d’un régiment.
Ce pays, étant la terre classique des tours de force, abonde en primeurs ; on y mange d’assez belles cerises au mois de mars; elles coûtent deux ou trois roubles la livre. J’ai assisté à un grand dîner chez un homme opulent ; le milieu de la table était occupé par un beau cerisier ; chaque convive cueillait les cerises sur la branche qui l’ombrageait : l’arbre coûtait à l’amphytrion dix- huit cents roubles ; ainsi ce tour de force de la nature en entraîne un autre , celui d’acheter. Dans le mois de janvier, une livre de petits pois ou de haricots verts coûte de vingt-cinq à trente roubles ; et , comme la livre russe n’est que de treize onces , il en faut deux ou trois pour faire un plat : un concombre coûte trois roubles; ainsi , rien de plus cher que ces jeux de la végé-
UN REPAS
tation. Durant tout l’hiver, on mange des asperges, d’autres légumes, et plusieurs fruits , tout frais cueillis; mais la saveur manque aux prodiges de la serre. Un ministre étranger, mon voisin de table , me disait un jour : « Mes yeux m’apprennent que je mange des asperges , mais ma bouche n’en convient pas. » Le calcul décimal est ici de rigueur dans tous les marchés ; on vend dix poires , dix pêches , dix prunes , dix petits pâtés , etc. ; la douzaine est inconnue. Ce système s’étend même aux grâces de la cour. Si on croit juste de donner une gratification de huit à neuf mille roubles , il serait assez simple d’arriver aux dix mille par respect pour le calcul décimal , et par égard pour le gratifié ; mais on trouve encore plus simple de descendre aux cinq mille.
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— n° xiy. —
Ifs climats font souvent les diverses humeurs
Boilbau, Art poitiqutx
Il faut savoir nous faire au pa,s où nous sommes au siècle ou nous vivons.
GaessET, Sidnty, act. II, sc. 2.
-Un homme très-judicieux . qui ïoyage beau.
coup , et qui sait observer, me disait: « En véme, les peuples gra„d de s£ dén
réciproquement , c'est une sorte d'enfantillage . chez tous , les vertus son, à pe„ près de
P0!ds ; que trouvons-nous après avoir beaucoup cherché . des hommes, et encore des hommes enrs caractères ne se distinguent que par d'im perceptibles nuances, surtout dans les premières -es --si les Polonais, quanji,^^;:
de; Russes, medisen, d’eux-mémes. S’il était
inçy LES CARACTERES.
possible de peser un salon anglais et un salon allemand , on trouverait meme quantité de sots, d’égoïstes , d’envieux, de têtes à l’envers ou de gens de mérite. Qui ressemble plus à un Espagnol orgueilleux qu un Napolitain vaniteux? et à un Autrichien entêté qu’un Hollandais obstiné? Toutes les infirmités morales ont droit de représentation dans nos coteries européennes. D’ailleurs , ajouta mon cosmopolite , je ne vois point les choses trop en noir ; partout j ai reconnu que les méchans sont en minorité ; mais je ne vous réponds pas de l’avenir -, les rangs des belles aines s’éclaircissent à vue d œil , et les qualités brillantes deviennent fort rares. Un homme aimable disparait , son fils ne se croit nullement obligé de le remplacer; les survivances sont passées de mode, cela me fait trembler pour nos petits-neveux. Qui a jamais vu
trois générations se grouper dans le meme tableau? L’biver dernier, me trouvant à Paris chez madame Malleban, on annonça les MM. de Fonrose; c’était le grand père, le fils et le petit-fils, l’un âgé de soixante-douze ans , l’autre de quarante-trois „ et le dernier de dix-huit. Le vieillard était gai, franc, plein de rondeur, em-
pressé auprès des femmes, bienveillant avec les hommes. Son fils me sembla poli , mais sérieux et réservé, enfin , tout autre que le père. Quant au jeune Fonrose, il se montra taciturne ou tranchant, ne disant rien, ou disant trop; pas un éclair d’enjouement, pas un mouvement d’aimable fohe, rien de jeune ni d’attrayant ; enfin, j’aurais donné volontiers ces deux générations pleines de force et de santé pour ce bon vieillard, si aimable , si occupé des autres , et si peu imité par ceux qui le suivent.
» Avez-vous remarqué, ajouta mon La Bruyère voyageur, qui aime à changer de con versât, on comme de pays , l’étonnante influence de la profession de chacun sur son caractère? f Insieurs personnages que j’ai connus à Paris m ont offert les nuances les plus tranchantes , et qm tenaient à la diversité de leur position.
« Amsi les hommes condamnés à des occunatl0nS ^dentaires , à une existence uniforme sont graves et souvent moroses.
» Quoi de plus gai, au contraire , ,ue les gens
, Pa,r CM de cl|anger de place à toute heure !
-es me ecins , par exemple , sont presque tous aimables et d’une humeur enjouée ; brusquerie
de transitions, alternatives, agitation d’esprit et de corps, changement de tableaux, voilà leur existence ; tout conspire à raviver leur imagination ; elle ne se repose pas plus que les maladies. Le sommeil moral est pour ces Messieurs la chose impossible ; il faut songer sans cesse a récréer le malade, même à le guérir, à consoler les parens, à se réjouir ou à s’inquiéter avec eux; un médecin peut être contrarié, mais je lui défie de connaître l’ennui ; où se mettrait-il ? il n’y a pas de place ! On me dira que souvent le docteur arrive chez son malade au moment où ce dernier s’en ea. D’accord! mais pensez donc que le cabriolet est là; en dix minutes sa faculté, introduite dans une autre chambre , parait au moment d’une crise heureuse qui vient d’opérer la guérison. Le remède peut-être hasardé fait merveille; on entoure IHippocrate, on le nomme sauveur, libérateur; on le caresse, c est un ami fêté , honoré ; vous concevez que le ressuscité de la minute lui fait oublier le mort du quart-d’heure précédent , rien de plus juste. Bientôt il va se reposer des grandes émotions près d’une jolie femme dont il écoute les confidences ; puis il soigne la goutte d’un banquier,
LES CARACTÈRES. iy3
!a jaunisse d’un conseiller-d’état , l’indigestion d’un ministériel, la fièvre d’un membre de l’opposition ; enfin , chaque demi-heure lui porte une chance nouvelle ; une voiture légère , un cheval à jambes de cerf, seconde son activité; car il dédaigne ce lourd carrosse de la vieille médecine, dont la lenteur sauva les jours ou causa la mort de tant de gens.
» La guerre est une occupation assez austère, et en général , on se bat sérieusement ; il est difficile qu’un capitaine d’infanterie ne soit pas désagréablement préoccupé, lorsqu’il se trouve placé comme un terme devant une batterie foudroyant les rangs qu’il commande. Eh bien ! regaidez à deux pas de lui voltiger les aides-decamp , la mort voltige aussi près d’eux ; mais ils 1 attendent gaîment , leur figure est toujours nante , parce qu’ils sont toujours en mouvement ; j’ai fait moi-même ce métier, et ce n’est pas 1 époque la moins heureuse de ma vie.
Connaît-on rien de plus cruellement sérieux que les figures de nos chefs de division , chefs de bureaux, conseillers, etc., etc. Pendant six à sept heures de suite , et lorsque tout Paris s’évertue, ces Messieurs, cloués sur une chaise, n’ont pour
distraction qu’un torrent de chiffres , de tableaux de recrutement, d’impositions, de constructions, de délibérations , etc., etc. Dcmocrite lui-même fondrait en larmes devant ces dossiers gonflés d’intérêts soporifiques. En. revanche, voyez les inspecteurs de ces mêmes administrations : presque tous sont d’une légèreté sémillante, parce qu’ils changent souvent de climat, d’habitudes et d occupations. La chaise de poste les retrempe sans cesse; dans l’espace de trois mois, ils ont travaillé, contrôle, destitué , loué , désapprouvé, dîné , joué et dansé dans plus de quinze départemens.
» On n’accusera point de mélancolie MM. les diplomates, qui sont toujours arrivant, dépêchant , partant ou à la veille de partir; il est dans l’essence du métier de courir sans cesse , de tout voir, de tout connaître et de tout entendre; traverse-t-on jamais une rue sans rencontrer un carrosse avec le chasseur panaché? Rien ne donne l’idée du mouvement perpétuel comme les ambassadeurs et les secrétaires de légation.
» Quelle jovialité dans les postillons et les parasites ; les uns , continuellement à cheval , por-
tent leur gaîté et leur insouciance dans tous les cabarets qu’ils visitent; les autres toujours à pied , mais heureux d’échapper à la monotonie du pot-au-feu et de changer souvent de cuisine et d’amphytrions.
» Et les perruquiers , jadis si réjouis et si ré— jouissans ! ce coiffeur à la houppe , allant d’une maison à l’autre , sifflant, fredonnant un couplet et accrochant quelque nouvelle pour ne pas rester court à cette première question de la pratique quid novi ; le peigne en main, récitant des vers , imitant un acteur, faisant ou défaisant les mariages! Je ne m’étonnerais point que Beaumarchais eût emprunté son Figaro à l’un de ces enfans de Momus.
» Disons maintenant la nouvelle du jour : dans un pays privé des fluctuations du gouvernement représentatif, pour se distraire, on fait argent de tout. Aujourd’hui , la mystification d’un jeune artiste amuse quelques salons. M. *** veuf graver des médailles représentant les vingt- quatre derniers czars; il s’est entouré de tous les vieux souvenirs , mais il n’a rien trouvé de satisfaisant pour rendre avec exactitude les traits d'Iivan Fassiliéwilch-, cette lacune le désolait. Le malin
prince Serge, auquel il confia son embarras, lui dit très-sérieusement qu’autrefois il avait possédé une médaille du redoutable Iwan, qui semblait être le portrait gravé de Mne Araminte. L’artiste , un peu crédule , s’est coiffé de cette idée, et le voilà courant les théâtres et les promenades , pour saisir , dans la figure de cette dame, les traits d’Iwan le terrible; ainsi , prochainement , Araminte va figurer au nombre des vingt-quatre czars. Après cela , payons chèrement un Othon , un Galba , une Faustine ou une Livie ; cette idée a de quoi mettre au désespoir tous les antiquaires de l’Europe. «