‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 15 sur 37 · N° XI · texte numérisé non relu

N° XI

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Un père est toujours père,

Rien n’en peut effacer le sacré caractère.

P. Corneille, Polyeucte , act. Y, sc.3.

Nos vieilles sociétés pourraient peut-être envier aux Russes l’union- qui existe dans le sein des familles. Les liens du sang sont rarement troublés par de honteuses mésintelligences; l’intérêt même n'est guère l’écueil de ces bons sentimens; survient-il une succession ? les partages, s’exécutent avec calme , noblesse et générosité de part et d’autre ; il arrive souvent que le légataire, se montrant plus juste que le testateur, fait des sacrifices , sans peine, sans ostentation, commes’il acquittait une dette. S’élève-t-il quelques nuages, ils se dissipent bientôt sans scandale et sans bruit. Ce désintéressement , devenu

si rare , tient ici à la grande richesse des particuliers , à beaucoup de bonté , et peut-être aussi à une certaine paresse et au profond dégoût qu'inspirent les affaires contentieuses; chacun redoute mortellement les tribuuaux, les juges, la lenteur, l’ignorance ou la partialité des magistrats ; quelquefois un procès , qui tourmenta la vie du grand-père , n’est terminé que par son arrière-petit-fils ; cette idée décourage les prétentions , chacun sent qu’il doit un peu céder, de peur de beaucoup plaider.

Les parens poussent souvent trop loin Lindulgence paternelle, et rarement iis ont à s’en repentir; ce serait une chose inexplicable si I on ne connaissait à fond les mœurs russes. En France , il arrive presque toujours que les enfans gâtés sont positivement ceux qui ont le moins de tendresse pour leurs père et mère ; il semble que cette juste punition d'une tendresse aveugle soit dans les vues de Dieu! L’enfant auquel on passe tout peut devenir redoutable, même pour sa famille, et à coup sûr il sera un sot fort désagréable pour la société, c'est la règle ; mais cette règle rencontre ici de nombreuses exceptions. Le caractère national est plus fort

întébielr des familles. 1^5

que les principes de fausse philosophie qui s’insi nuent dans quelques faibles cerveaux : les jeunes gens des deux sexes ont des manières parfaites avec leurs père et mère, point de tutoiement ni de familiarité; cependant, ni servilité, ni crainte. Le respect n’exclut point l’amour ; les rapports sont faciles et doux, l’obéissance s’obtient sans etre commandée. Rarement on éprouve le besoin d etre sévère. Honorer ses parens ne s’envisage point comme un devoir ; c’est un besoin du cœur une chose toute simple, dont il ne vient point à 1 idte de faire une vertu. Celui qui s’en écarterait serait ridicule et déconsidéré ; ainsi les sentimens de piété filiale se transmettent d’âge

en age comme une substitution, et la puissance

paternelle se maintient au juste degré où la na-

“qU;HeSOit- Sous ce raPP°i't, une civilisation, peut-etre trop hâtée n’a ....

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ractense t-,1 son amour pour ses souverains en leur donnant le titre qu’il vénère ]e plus j, ’

W/e/ em^ereU1 nolre P^re> e* l'impératrice noire

Rien n’est plus fêté que les jours de naissance : on se félicite , on s’assemble , on dîne et l’on danse à chaque anniversaire de/tousJes membre? de la famille. Comme il n’y a point de jour où quelqu’un ne soit ne , on peut être sûr que tous les soirs , la joie et les plaisirs régnent dans plusieurs maisons. On choie aussi \e patron, ce qui double les occasions d’amusemens; chose très-commode pour les parasites ! Ici cette secte est nombreuse et très -florissante. Madame Louise est à la fois naïve et distraite : elle me disait : « La manie de fêter les jours de naissance va si loin chez les Russes que souvent quatre-vingts personnes s’agitent jusqu’à cinq heures du matin pour célébrer l’anniversaire d’un enfant de trois mois. » Elle voulait sans

doute dire de trois ans.

Pétersbourg fourmille aussi de bons ménages •- généralement la conduite des jeunes femmes, tant à la ville qu’à la cour, semble irréprochable; rien de si rare que le scandale, et je serais fort en peine d’en signaler un. Cependant la foi conjugale est une question trop délicate pour qu’un voyageur prudent s’y engage

légèrement. Ces assertions trop positives pourraient faire sourire malignement même les intéressés ; je vais donc me rejeter sur le passé , dont on peut parler avec plus d’assurance.

Beaucoup d’anciens époux vivent séparés ; chez nous , ce parti extrême n’a jamais lieu sans éclat : on s’irrite, on plaide, et l’on se donne la peine et le ridicule de beaucoup se haïr. Ici, les choses vont tout autrement ; la douceur de mœurs se retrouve ; on se sépare ; mais la distance qu’on place entre soi n’exclut point les rapports de société. On s’invite à dîner, et même à souper ; on se fait des cadeaux; on se donne des fetes ; c’est le sublime du savoir vivre. N’aije pas vu un très aimable diplomate russe s’empresser, après une longue absence , d’aller rendre visite à sa femme, dont il vit séparé depuis trente ans; chaque matin , à midi , pendant huit jours , il se rendit exactement chez elle ; puis il y alla deux ou trois fois par semaine , et puis enfin une fois par mois ; mais jamais moins.

Je me trouvais récemment dans une soirée nombreuse , dédiée par une belle dame à son mari, qui l’émancipa depuis nombre d’années;

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c’était le jour de naissance de l’époux. Après le concert , sa femme chanta un joli couplet , qu’elle accompagna d’une émotion fort bien rendue ; le vieux mari tira son mouchoir; encore un couplet , et nous courions le risque de voir briller une seconde lune de miel.

ADMINISTRATION, etc.

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