FOIRE PRINTANNIÈRE DE LA BOURSE
Le commerce unit tout : par ses travaux constans Il rapproche les lieux, les peuples et les lems ;
Pour les climats glacés rend les Indes fécondes ,
Et de sa chaîne d’or embrasse les deux mondes.
Thomas, la Pétréide.
La Bourse de Saint-Pétersbourg est-elle la plus belle de l’Europe, ou bien est-ce celle de Bordeaux? Telle est la question qui divisait quelques amateurs d’architecture. On voulut bien s’en rapporter à moi, parce que je les connais toutes deux. « Messieurs, répondis-je, ni l une ni l’autre ne sera la plus belle de l’Europe si la Bourse de Paris s’achève; je connais le plan , il promet un des plus magnifiques monumens de l’univers. » Ma réponse mit tout le monde d’accord.
Mais la Bourse de cette ville conservera sur
tous les bâtimens de ce genre les avantages d’une superbe position ; isolée de toute habitation, la distance qui la sépare des douze colleges est remplie par une immense place de cent quarante-huit toises de longueur, sur cent vingthuit de large; six belles rues y aboutissent. Audevant de la façade, du côté du fleuve, s’étend encore une autre place en demi-lune ; les revêtemens, les parapets et les trottoirs sont en granit. Des deux côtés du bâtiment, et à une grande distance, s’élèvent majestueusement deux colonnes rostrales, décorées de statues et d'attributs nautiques; on monte au haut de ces colonnes par des degrés intérieurs.
Ce monument, construit d’après les plans d’un architecte français, M. Tomon, a la forme d’un parallélogramme; il est entouré d’une colonnade d’ordre ionique, formant galerie. La grande salle est d’une remarquable beauté ; ses dimensions offrent cent vingt-six pieds de long sur soixante-six de large; le jour vient d’en haut : elle est ornée d’une multitude de figures emblématiques.
Rien de plus animé ni de plus pittoresque que les quais de la Bourse dans les premiers jours
FOIRE de LA ROURSE. 283
du prinîeiHS septentrional; c’est là qu’une immense population vient s’assurer qu’on est enfin délivré d’un trop long hiver. Nos Parisiens, enfans gâtés du ciel , ne pourraient comprendre la vivacité des sensations causées par le changement de la température ; ils ignorent le charme attaché à la soudaine transition du mal au bien, ici , le plaisir naît de l’amertume des privations; la neige fu-t immobile pendant six mois sur le sol et sur les toitures : cette éternelle blancheur a fatigué les yeux, attristé les cœurs: on finit par craindre que jamais le soleil n ait la force de dissoudre cette épaisse croûte de glace cimentée par un froid rigoureux *.
Enfin, sonne l’heure du printems : les rues se nettoient , les doubles croisées disparaissent, la Néva roule ses flots , et les navires se pressent autour des rivages peuplés par Pierre-le-Grand ; on signale avec une reconnaissance bruyante la voile qui devança les autres.
On se précipite sur les quais ; à l’aspect de
* Aux approches du printems, les paris sont ouverts pour le jour où la Néva sera délivrée des glaces. Quelquefois ces paris s’élèvent de dix à vingt mille roubles.
tes visages radieux et de 1 ivresse générale , qui ne croirait voir tout un peuple rendu à ia lumière du jour après une longue captivité. Les voyageurs des latitudes tempérées où la nature conserve ses teintes gracieuses , où la mer ne refuse jamais ses eaux à l’audace des marins , ne peuvent se faire une idée de l’enchantement du tableau que j’essaie de peindre; je crois même qu’il est unique , Pétersbourg étant la seule capitale qui brave impunément les soixante degrés. Affranchie des barrières que lui opposent les glaces , elle rentre tout à coup dans ses relations avec les cinq parties du monde ; tous les pays et tous les arts viennent étaler leurs produits devant l’opulence russe. Le portefeuille du riche , grossi des revenus de l’année, s’ouvre aux innombrables tentations offertes par les spéculateurs. Chacun peut suivre ses goûts et son caprice ; le « Trahit sua quemquc voluptas » est la devise de cette joyeuse réunion. A la vue d’une multitude d’orangers , de citronniers , de figuiers , d arbustes fleuris , aux chants variés d’une foule d’oiseaux au plumage doré et argenté, on se croirait transporté tour à tour sur le littoral parfumé des Açores , dans les rians
bocages des îles Canaries , ou dans les forêts des deux Amériques.
J’écoute le bavardage d’un millier de pcrro~* quets parlant toutes les langues ; il est couvert par celui d’une cargaison de miss , causant toutes à la fois , tant elles sont impatientes de débarquer; Ce sont des bonnes et des dames de compagnie ; ces fières insulaires vont envahir les salons et les enfans des grands seigneurs; la plupart ont un teint de lis et de roses ; leur chapeau de paille est orné du romantique voile vert qu’elles aiment tant, et qui sied si mal.
Me voici dans le quartier des chiens étrangers ! Il y en a de tous les genres ; on peut deviner la marotte des amateurs à l’espèce qu’ils marchandent : voilà un chasseur de terre , il est suivi de deux lévriers : voici un chasseur sur l’eau , son domestique conduit en laisse un plongeon de Terre-Neuve, aux pattes de canard. Ce jeune homme ne pense qu’à ses équipages : un beau danois caracole autour de lui, et semble charmé de son nouveau maître ; cet autre amateur, plus modeste , vient acheter un petit griffon; il lui tiendra compagnie dans ses promenades pédestres. Voilà un joli épagneul dévolu
aux massepains, aux biscuits et aux indigestions; c’est un chien de dame ; une femme de chambre le porte, avec humeur, sous son bras.
Cet aveugle n’a qu’un bâton pour se conduire; il presse sa marche, sa figure exprime un désir. Pauvre homme ! Il n’a pas un seul ami au monde, il vient en chercher un au marché des chiens; il les touche avec attention : hélas! ce n’est point la beauté qu’il recherche, c’est la fidélité, la douceur, et surtout la patience. Enfin , la bonne renommée des barbets le détermine à en choisir un pour son guide et son compagnon ; désormais ils partageront ensemble le pain de la pitié ; mais on lui demande dix roubles ! C’est bien de l’argent pour un pauvre aveugle; comment faire cette somme? « Bon vieux, lui dit un jeune officier qui remarque sa tristesse , ne cherche point , c’est moi qui vais te faire cadeau d’un ami, et encore de ce billet de dix roubles, pour t’aider à le nourrir. «
Voilà un superbe cheval anglais! on le hisse dans les airs pour le débarquer; quelle triste figure fait ce bel animal ! la frayeur lui ôte toutes ses grâces ; mais bientôt il les reprendra sous le poids d'un jeune colonel; plus tard il s animera
du feu des combats sur les bords du Pruth ou dans les plaines de la Géorgie. On le dépose doucement à terre ; tous les amateurs se précipitent pour l’admirer ou le critiquer. Bon Dieu! quel déluge de mots techniques ! Il y a une langue faite exprès pour les chevaux : bien plus, il y a une généalogie ; le marchand cite tous les ancêtres, il exhibe ses parchemins. Cependant le coursier ne s’en fait point accroire ; il sera fier de sa beauté , mais point orgueilleux de sa naissance. Après de longs débats le général offrit douze mille roubles ; le marché se conclut , et les gens de son excellence s’emparèrent du moderne Bucéphale.
Pendant que l’amateur des jardins transforme sa calèche en corbeille de fleurs les plus rares , le gourmet remplit la sienne des pâtés de cinq à six de nos provinces , de thon mariné, d’olives farcies , de dix espèces de fromages , de pâtés d’Italie, de pruneaux de Tours , de confitures et de liqueurs. Mais les huîtres jouent le premier rôle au milieu de ce charmant désordre; la rapidité des gens qui les débarquent et de ceux qui les ouvrent ne peut se comparer qu’à l’avidité de ceux qui les dévorent. Les grandes dames
ne dédaignent pas ce plaisir familier ; et , en plein air, en pleine bourse, les douzaines se succèdent sous leurs doigts délicats. Hélas! c’est une jouissance qu’il faut saisir au vol , sous cette latitude. A l’arrivée des navires, les huîtres valent quinze à vingt francs le cent , et lorsqu’elles deviennent plus rares ou qu’elles cheminent par terre, on les paie quelquefois jusqu’à deux francs pièce ; j’en ai mangé à Moscou, qui étaient mangeables, chose remarquable, puisque pour s’y rendre elles font cent quatrevingts lieues. On paie à la Bourse un oranger de moyenne grandeur vingt roubles , un serin dix, et un perroquet quarante à cinquante.
Les gens de pied reviennent de cette foire, très-originale , avec les poches pleines : mais rien n’est si comique que de voir sur l'impériale de plusieurs voitures des singes qui , façonnés au roulis dn vaisseau , sont très-étonnés du cahottement qu’ils éprouvent , et font mille gambades au nez des passans. Chacun rejoint sa demeure d’un air satisfait. J’étais peut-être le seul qui n’eusse rien acheté ; cependant je rentrai chez moi avec quelque chose : c’était un Anglais qui m’était recommandé, et qui arrivait directe-
ment de la Nouvelle-Hollande. Nous dînâmes ensemble. Au dessert il me fit très-sérieusement cette singulière demande: « Monsieur, donnez -moi la salisfaclione d’assister aux débats de la chambre des communes. — Ah! Monsieur, icpondis-je , vous n’y êtes pas , nous n’avons ici que des chambres à coucher. « Mon homme pa rut très-étonné qu’un pays pût se mouvoir sans chambre haute et basse , il se retrancha sur les plaidoiries des tribunaux. Un bavardage, quel qu’ïl fût, lui était nécessaire ; mais , après une longue absence des trois royaumes, il éprouvait surtout la soif d’un orage parlementaire ; je lui , appris que la Russie possédait des avocats auxquels il ne manquait que la parole , et que les plaidoiries, toujours écrites, étaient lues par un greffier. Nouvelle surprise ; je vis l’instant où mon Anglais retournerait daus sa cabine. R ne m’était pas encore tombé sous la main un voyageur de cette nation dont la naïveté fût aussi divertissante. II termina son interrogatoire par cette question : « Qui est Canning dans celle pays? » Je compris que , ne pouvant rendre l’expression , il substituait un nom propre à l’emploi de premier ministre. « U n’y a point ici , lui i •
2go foire de la bourse.
(iis- je, de premier ministre; l’empereur est le véritable ministre des affaires étrangères , et transmet ses ordres à la chancqlleri e . c est un travail qui plaît au souverain. »
Deux de mes convives avaient peine à se contraindre : je donnai le signal ; on se leva de table, et après le café j’attiraimon jeune Anglais dans un coin du salon, et je parvins à lui faire comprendre que la Russie n’a point de bourgs pourris , qu’on n’y élit aucun député à coups de fusil , ni par les grossières influences du porter et de l’âle; qu’il n’y a ni voleurs de grands chemins , ni populace insolente et boxeuse ; enfin , je lui citai quelques imperfections britanniques pour le consoler de l’absence de quelques perfections russes.
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