‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 30 sur 37 · N° XXIV · texte numérisé non relu

N° XXIV

wwïwvwiwi.v. Wiwvtwviawi

VVA VWWVVW\V\

La chaîne des besoins rapproche tous les hommes, Le lien du plaisir les unit encor pins.

F a v a. h r , l'Anglaii a Bordeaux, sc. 8.

Un Vénitien du vieux tems , qui n’a point oublié les plaisirs piquans dont sa ville offrait le tableau dans la folle saison de l’année , nous disait le jeudi gras : « Depuis quelques jours je suis tenté de prendre les Russes pour un peuple de sages , tant leurs joies offrent peu de ressemblance avec les nôtres , tant leur délire est raisonable. Ici tout se passe à front découvert, et si on se masque ce n’est que nuitamment et à la sourdine. A Venise , toute la population se déguisait , même la police , même le conseil des Irois. Je pense que si, dans cette orgie générale, quelqu’un avait eu la fantaisie de montrer

son visage , il eût passé pour un monstre , que le peuple aurait jeté dans l’eau , pour lui apprendre à vivre. » D après ce parallèle du 'S enitieu . on ne doit point s’attendre à un récit bien varié des innocentes lolies du carnaval russe.

La grande N<!t>a est le théâtre des joies populaires , lorsque le plancher reste assez solide pour éloigner toute idée de danger : c’est alors seulement que le grand maître de police autorise l’envahissement de cette vaste salle ; au carnaval de 1820 , la glace avait environ quatre pieds d’épaisseur. Dans les hivers doux le suintement de sa surface indique le péril. Quelquefois les barraques sont déjà construites lorsque le vent d’ouest, véritable trouble- fête , vient ordonner leur démolition. Alors on les transporte sur la place du Champ -de-Mars ; cette de eeption arrive rarement: elle eut lieu l’an passé. On témoignait de vives inquiétudes à 1 entrepreneur des plaisirs , il dit au général: « Excellence , je vous réponds de tout. « Réponse assez

naïve, lorsqu’il s’agissait du salut de deux ou

trois cent mille personnes. Nonobstant cette garantie, le carnaval déménagea.

' Les montagnes de glace , les cutchéli , les pail-

lasses, les arlequins, les singes savans , les ménageries ambulantes , les chevaux franconisès , les salons à la Curtius , lesexercic.es des funambules, attirent tour à tour la curiosité; ces divers spectacles sont placés sur deux lignes, dans nue vaste enceinte couverte, et à peu de distance les uns des autres.

Pour les étrangers , les montagnes de glace ont le vif attrait de la nouveauté , c’est un fruit du pays ; leur constitution ne diffère point des autres, même hauteur et mêmes proportions ; la différence consiste à descendre sur un terrain plus glissant, et pourtant sans danger, et à prolonger la course lorsqu’on est en plaine. Je ne puis mieux décrire la planche sur laquelle on se fait ramasser qu’en la comparant aux crochets d’un commissionnaire parisien : seulement elle est plus large et un peu moins simple. Les conducteurs , en cherchant pratique dans la foule , portent leur traîneau sous le bras ; ils escaladent le deriière de la montagne, et c’est à qui partira le premier: celui qui mène , place devant lui l’amateur; le char s’élance plus vite que la fléché. Arrivé au bas de la montagne , le conducteur, armé de gants épais, donne, ens’ap-

2ryO

puyant tour à tour sur chaque main, une impulsion si forte que le traîneau soutient encore la même vitesse pendant l’espace de trente à quarante toises.

Ce qui m’a semblé admirable , c’est l’ordre qui règne dans cette foule impatiente de glissades ; l’intervalle d’une seconde suffit pour éviter toute rencontre dont le choc serait dangereux ; les accidens sont fort rares , mais les choses plaisantes ne le sont point. J’ai vu des femmes qui , faute de précautions , faisaient en passant, d’étranges confidences à la galerie.

Ceux qui croient pouvoir juger du caractère des gens par la façon dont ils dansent, se livreraient à des observations moins conjecturales devant les montagnes de glace ; rien n’est plus nuancé que l’expression de ces visages entraînés dans le mouvement général. Il n’y a pas moyen de déguiser sa physionomie ; l'un descend en chantant gai comme 1 alouette , et ne songeant qu’au plaisir ; l’autre , d’un air sérieux et désagréablement préoccupé : il semble dire comme Brunet: « Qu’importe que je m’ennuie, pourvu (jue je m’amuse? » Celui-ci est intrépide, celui la laisse yoir toute sa frayeur , et voudrait s arrê-

le carnaval, 271

ter, comme si la chose était possible. En voilà un qui regarde d’un œil ambitieux s il produit quelque effet sur la galerie ; son ami descend debout avec la dignité d’un triomphateur 10main. Il faut autant de sang-froid que d’à-plomb et d’amour de l’art pour hasarder cette brillante témérité : elle a peu d’imitateurs. Voyez ce vieillard qui se lance comme un zéphir au milieu d’une jeunesse folâtre , et ces deux amans (qui ne pensent qu’à se regarder , et cette grosse femme de soixante ans, tenant une jeune fille dans ses bras , ce qui lui sert de prétexte pour s’amuser encore.

Une heure s’écoule dans la contemplation de ce jeu , et, quoique immobile, je me divertis mieux que ceux qui glissent. Une chose me frappe ; il y a deux montagnes ; l’une , placée au midi , est abritée du soleil par une grande toile pour éviter le dégel. Eh bien ! celle-là est beaucoup moins en faveur que l’autre ; les hommes aiment à s’amuser, il faut leur rendre cette justice ; mais ils aiment encore plus qu’on sache qu’ils s’amusent : rien de si triste pour eux que les joies sans spectateurs. Voyez un bal sans galerie : que de langueur dans les physionomies,

27 2 LE carnaval.

que d'engourdissement dans les jambes! Il n’y a qu’au village qu’on danse pour danser; encore ai-je vu quelques coquettes champêtres rechercher l'approbation du sonneur et du marguillier.

Mais je quitte les glisseurs pour aller voir niaisement les Bobèches du Nord. Perchés sur un grand balcon, en avant delà barraque, ils attirent les spectateurs par leurs grimaces et leurs lazzis. Au milieu de ces farces populaires on démêle quelquefois des traits assez malins , qui provoquent le rire des nombreuses barbes , qui embellissent l’assemblée. L’un’ de ce s paillasses avait une figure très-ingénieuse: c’était justice que de lui confier le département de l’esprit. « Quel dommage, disais-je au comte Pierre , que ce Dugason plein-vent ne monte pas sur de plus nobles planches! Cet homme est déplacé, la nature le destinait à dérider la bonne compagnie. Voyez quel déluge d’épigrammes il fait pleuvoir sur les soldats , les mougiks , les marchands et les gens à livrée ; chacun a son paquet. Quelquefois il signale à la malice des spectateurs une tournure grotesque ; et la victime désignée s’abîme dans la foule pour échapper à

LE CARNAVAL. 2y3

la risée générale. Ecoutez-le, me dit le comte, il annonce d’un air sentimental qu’il attend son fiis , amené par une nourrice d’un village voisin. On lui porte un petit ours emmailloté et coiffé comme un enfant ; il le baise et pleure de tendresse : le nourrisson répond en grognant ; alors le paillasse lui dit : « Monsieur mon fils, je vois que vous aurez un petit caractère fort désagréable, parce que les garçons ne tiennent que trop souvent de leur mère. « A cette douce apostrophe, ( a mère paraît , et frappe son mari, qui le lui rend ; dans ce débat le petit oursin tombe en criant au milieu de l’assemblée , et l’assemblée se pâme de rire.

Après cette pièce je me suis retiré avec une grande partie des spectateurs, au bruit des moqueries et des huées dont paillasse régale ceux qui lui échappent sans entrer dans l’enceinte où l’on paie pour regarder. Une file immense de voitures à quatre chevaux , la plupart remplies d’enfans, des traîneaux, des chars-à-bancs, des berlingots , des drochhis , etc. , etc. , circulent lentement autour des barraques ; c’est un Longchamp blanc , qui n’a point la vivacité de notre Longchamp vert. Généralement la lenteur des

promenades à la file donne de la mélancolie. Presque toutes les figures que j’aperçois seraient peu déplacées à un enterrement.

C’est le dimanche gras, au soir, qu’on enterre le carnaval ; il finit à minuit : le lendemain tout rentre dans l’ordre accoutumé ; les mortifications du grand carême vont abattre les fumées de cette semaine ; mais le lundi et le mardi gras restent encore aux colonies françaises, allemandes, italiennes et anglaises. Les Russes, aussi tolérans qu hospitaliers , ne sont point scandalisés de nous voir faire les fous lorsqu’ils sont redevenus sages; les spectacles français et allemand joueront encore deux fois. Ainsi, pendant deux jours, la ville se divisera en Héraclites et en Démocrites ; mais il n’y a chez eux ni haine , ni pitié dédaigneuse pour l’espèce humaine.

Dans les huit derniers jours du carnaval , le soir, il se forme de nombreuses troupes de masques qualifiés qui parcourent la ville en voiture , et tombent inopinément dans les lieux de réunion pour y intriguer la société. Alors on échange de légères malices, on se questionne, un cherche à deviner les masques. Toutes les maisons sont ouvertes a ces inconnus très-con-

nus , et cette facilité d’admission n’a pas le moindre inconvénient. Quelquefois ces mascarades présentent des costumes très-riches , et d’une scrupuleuse fidélité dans l’imitation des caractères. En fait de plaisirs , les seigneurs russes ne font rien mesquinement ni à demi.

Néanmoins , et sans remonter bien haut, leurs ancêtres déployaient une plus grande pompe au milieu de ces joies universelles , de ces frivolités qui semblent être une trêve désirable pour la raison. « En 1 74° •> dit M. Paul Svignine*, l’impératrice Anne Ivanovna a donné , dans le tems du carnaval, une fête superbe, unique dans son genre , et telle qu’un souverain de Russie peut seul la donner. Elle consistait dans une mascarade historique , ou pour mieux dire géographique. Quelques semaines avant l’époque du carnaval , l’impératrice avait donné ordre à chaque gouverneur de province d’envoyer à Saint-Pétersbourg un couple de chaque espèce d’habitans de son district, dans son costume national et dans l'équipage qui lui est particu-

* Exlrait de la Description des objets les plus remarquables de Saint-Pétersbourg et de ses environs , pa^ M. Paul Sv(gn ine.

lier ; de façon que , pendant le carnaval de cette année, on vit plus de cent peuples- différens , soumis au sceptre de la Russie, se promener dans les rues de Saint-Pétersbourg en grande cérémonie. Le Kamtchadale dans des traîneaux tirés par des chiens , le Lapon sur des rennes , le Buchar sur des chameaux, le Kalmouk sur des vaches , le Circassien et le Cosaque sur des coursiers superbes , l’Indien sur un éléphant monstrueux, l’Ostiak sur des patins, l'habitant au visage rembruni des îles Kourila avec le roux Finois , V Ukrainien à la taille de géant avec le Pygmée Tchèrèmisse , le sale et difforme Bachkir avec le bel habitant d ’laroslave. Ces peuples étaient divisés en quatre classes, représentant les quatre saisons : les Samoyèdes , les Kamtchadales et les Lapons figuraient l'hiver, les Ukrainiens Vé[é^ etc., etc. Cette procession formait une suite burlesque pour célébrer le mariage du fou de l’impératrice. A cet effet on construisit une salle spacieuse où chaque couple s’amusait en même tems, soit à la danse, au chant et à la musique qui lui étaient propres. Cette réunion de sons et de danses différentes formait, pour l’oreille et les yeux, un spectacle vraiment

étrange ; ensuite chacun de ces couples mangeait à sa façon des mets eu usage dans son pays. Les nouveaux mariés furent accompagnés par la même escorte au palais de glace construit pour eux par les ordres de l’impératrice. Ce palais était tout de glace , de la longueur de cinquante-deux pieds , et de vingt de largeur ; tous les ornemens , tant intérieurs qu’extérieurs, étaient fort ingénieusement travaillés en glace , ainsi que les tables , les chaises , le lit nuptial , les chandeliers, les assiettes, les statues , et même six canons de six livres , et deux mortiers. L’arrivée du couple illustre fut saluée par un coup de canon qui , à l’étonnement général, n’était pas crevé , quoique chargé à boulet avec une livre un quart de poudre, et perça , à la distance de soixante pas , une planche de deux pouces d’épaisseur.

» Sur le toit de ce palais singulier était une galerie , et au-dessus de la porte d’entrée un très-beau frontispice. Les portes , les fenêtres , les pilastres , étaient peints de façon qu’ils imitaient parfaitement le marbre vert. A la droite il y avait un éléphant de glace monté par un Persan avec son marteau. Auprès de cet élé-

phant on voyait deux autres Persans de grandeur naturelle. L’éléphant était creux et si ingénieusement travaillé que pendant le jour il faisait jaillir de l’eau par l’effet d’un tuyau correspondant à un canal voisin de l’amirauté , et durant la nuit l’eau était remplacée par une gerbe de lumière de vingt-quatre pieds de haut 11 poussait aussi de grands cris à la manière de ces animaux , aumoyen d’hommes cachés dans son corps. A l’entrée de ce bâtiment , qu’on peut appeler magique , on voyait deux dauphins qui jetaient également des gerbes de lumières , et l’on avait pratiqué tout autour un beau péristyle de glace. Cette maison, très-bien éclairée, représentait un véritable palais de cristal transparent, qui se conserva pendant tout l’hiver, jusqu’aux derniers jours de mars. »

Des plaisirs aussi pompeux , des joies aussi solennelles mettraient le c omble à notre délire, et la sagesse et les graves habitudes reprendraient lentement leur domination. Mais les Russes redeviennent sages à heure fixe. 11 y a chez eux une grande déférence , un respect profond pour les coutumes pieuses ; ils y sont aussi fidèles qu’à toutes les traditions de plaisirs. Le

LE CALNAVAL.

dimanche gras, l’on donne un bal masque au Grand-Théâtre; c’est l’image exacte des immenses réunions de l’Opéra. Le dernier jour du Carnaval, qui croirait que cette foule tumultueuse, dès que l’horloge sonne minuit , termine tout à coup ses jeux et ses folies ? L’archet des musiciens, le pied des danseurs, restent suspendus ; la figure de la contre-danse n’est point achevée, le valseur s’arrête au milieu d'un tourbillon, le crispin prend un air grave, la jeune femme déguisée en Thalie devient une Minerve; on dirait que , par l’effet d'un charme magique, la raison est subitement rendue à une assemblée de fous.

Tel est le pouvoir de l’habitude , et l’empire des idées religieuses, que cette brusque interruption ne cause ni un regret ni un murmure; chacun quitte la salle sans le plus léger mouvement d humeur; c'est la règle, on s’y conforme; on passe de la région des plaisirs à celle des privations et de la pénitence sans regarder derrière soi. Après quelques heures de sommeil , toute cette population se lève pour embrasser un autre genre d’existence : les sacrifices qu’elle s’impose sont pour elle une source de joie et de

contentement dé soi-même que les plaisirs ne sauraient donner.

Tout peuple qui s’affranchit des traditions respectables consacrées par le tems et conseillées par la morale, se trompe cruellement lorsqu’il croit que cette émancipation ajoute à son bonheur. l’Église se montra éminemment sage et habile lorsquelle posa une sainte barrière devant le torrent des folies humaines. Un long intervalle accordé à la sobriété et au repos du corps, est dans les vues de la nature autant que dans celles de la religion. Que de santés et de fortunes conservées, combien de honte et de malheurs évités , si nous savions mettre un terme à nos fatigantes jouissances comme faisaient nos pieux ancêtres! Il fut un tems où le chef de famille aurait cru déshonorer sa maison en donnant un bal un jour de carême; il est possible que son arrière- petit-fds tienne à honneur qu’on danse chez lui jusqu’au jeudi-saint. En écartant la question religieuse, je demande quel aura été le moins ennuyé de ces deux hommes , et je n’hésite point à le dire, c'est celui qui sut expulser les plaisirs la veille de la satiété.

•W» W» Wl Wl W«. WX W. W» v-vx w* vwwvvvx WV^V»W«.

— Na XXV. —

\ v\ X/X/X, VVX V\\W\ VVX VW VX /V X

VW WX WV

Page 1