N° XXVIII
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LES TITRES
Gaudent prœnomine mollis
Auriculœ.
Horac, Satires.
L’oreille esi délicieusement dallée de certains noms de distinction.
Je fus témoin , il y a peu de tems , d’une discussion qui m’amusa fort; elle avait lieu entre un iiusse et un Américain. Ce dernier attaqua , avec sa franchise de l’autre monde, la profusion des titres en Russie. « Monsieur, disait-il, j’ai dîné chez un de vos princes; nous étions vingt-cinq , savoir : treize princes ou princesses, sept comtes ou comtesses , et quatre barons ou baronnes. J’étais le seul sans titre, et loin que l’amour-propre souffrit de cette nudité de mon nom, je m’enorgueillissais d’avoir échappé à 1 aveugle répartition des grandeurs humaines. —
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Pourquoi , Monsieur , s’enorgueillir d'un avantage qui n’est dû qu’au hasard? répliqua le Russe. S’il eût voulu que ces vingt-quatre convives fussent nés dans un canton de la Virginie ou du Massachusset, ils jouiraient du même honneur que vous. On ne doit, pas plus tirer vanité de rien que de quelque chose. Ce n’est point notre faute si nous sommes princes; il est assez difficile de ne pas l’être en Russie. — Il serait du moins plus aisé, reprit l’Américain, un peu étourdi du ton railleur de son adversaire , de ne pas faire participer l’enfance à ces vaines distinctions. Dans ce même logis , où je dmai , il y eut le soir un bal d’enfans. « Vous voyez ce tas de marmots, me dit le secrétaire de notre légation, eh bien! ce sont autant de petits princes et de petites comtesses : ici les titres se confèrent avec le baptême. » — Oui, Monsieur, et même avant la cérémonie, ils s’acquierent en naissant: c’est l’usage du pays. — Ma foi, tant pis pour le pays! — Pourquoi? — Parce qu’en Russie, comme partout, l’orgueil est inné chez les hommes. Or, ce vice étant le principe de tous nos ridicules, de nos fautes et de nos malheurs , le premier devoir de l'éducation , c est de
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le réprimer. Nouveau débarqué dans cette ville, je ne puis encore juger avec connaissance de cause ; mais je sais que les enfans élevés dans des idées qui leur donnent de l'importance, deviennent de petits êtres insoutenables. Voyez leurs allures, leurs poses. A peine sont-ils émancipés de la nourrice, que déjà leurs regards sont dédaigneux et leurs fantaisies tyranniques. Faibles et chancelans , ils n’implorent pas les secours ; ils les commandent. Ce sera bien pis , lorsque ces bambins seront fermes sur leurs jambes; l’arrogance et le despotisme croîtront avec eux. De là vous me permettrez de conclure que , dans ce pays , les hommes doivent être très-orgueilleux. — Eh bien ! Monsieur, quelque puissante que soit votre argumentation, il est positif qu’ils le sont infiniment moins que partout ailleurs ; il y a au fond du caractère national quelque chose de simple et de naturel qui nous préserve généralement de ce travers. D'ailleurs, vous attachez beaucoup trop d’importance au pouvoir des distinctions sur la faible intelligence des enfans; elles existent par le droit bien plus que par le fait. Croyezvous qu’un petit bonhomme ait le sentiment de
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son titre ? pas le moins du monde ; c’est un joujou réservé pour sa jeunesse. Au sein des familles ou dans les collèges, il ne vient point à l’idée de l’appeler prince ou comte ; il est Grégoire, Dmitri, Théodore ou Vladimir, et c’est tout. A son entrée dans la société , il use de son droit sans songer à s’en glorifier , non plus que son père et que toute sa famille. Vous resteriez dix ans chez nous sans ouïr personne vous assommer de sa naissance et de son illustration; on la porte comme l’uniforme , par habitude et par nécessité. Ce genre d’orgueil est une niaiserie qui n’est point dans notre caractère. Nous mettons plus de vanité à donner une belle fête , à meubler magnifiquement nos maisons et à recevoir grandement, qu’à déployer nos parchemins et à faire fleurir notre arbre généalogique. C’est positivement cette multitude de titres, dont vous vous effarouchez , qui -nous les fait porter avec simplicité. Chaque père de famille partageant le sien avec ses enfans , les distinctions deviennent presque illusoires à force de s’étendre. Tout ce qui se divise tend à s affaiblir. A-t-on l’idée de vénérer les pommes en Normandie et les oranges à Malte?
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» Comment nos jeunes princesses ou comtesses seraient-elles si fières d un titre que souvent elles perdent le jour de leur mariage? C’est de fort bonne grâce qu’elles rentrent dans une catégorie moins pompeuse. Leur amour-propie se dirige alors sur le rang militaire ou civil que peuvent obtenir leurs maris. — Mais, répliqua l’Américain , si une grande considération ne s’attache point aux titres, pourquoi donc les multiplier? Mon tailleur, en me prenant mesure , me disait très-sérieusement qu’il y a plus de cinquante mille princes et princesses en Russie. — Monsieur , ce tailleur-là exagère ridiculement. J’ai grand’ peur qu’il ne vous rapporte un habit beaucoup trop large. Au surplus, je ne me suis point amusé à compter nos princes ; mais, quel que soit leur nombre, loin de partager votre opinion , je trouve quelque chose de libéral dans nos usages. Le souverain qui les fonda fit preuve de philosophie , puisqu' en multipliant les qualifications , il sembla les neutraliser. Dans le fait, elles ne sont presque rien chez nous ; car il faut des services , un travail quelconque, enfin , du mérite personnel pour s’avancer. Les ancêtres n’exercent aucune influence sur le rang
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militaire : voilà pourquoi notre noblesse , sauf quelques insignifiantes exceptions, est simple, sans morgue et sans dédain. Les Italiens nous ressemblent sous ce rapport ; chez eux les titres sont éparpillés sur tous les membres de la famille. L Italie foisonne de marquessina , de com tessina , et rien de moins empesé , de moins orgueilleux que ces nobles d’Italie. Je suis tenté de croire que cette simplicité provient de la meme cause. Si quelqu’une de nos princesses veut faire la grande dame , si quelque ancien boyard est tenté de se mettre à cheval sur ses vieilles chroniques , on s’en moque très-franchement; aussi me serait-il difficile de vous nommer un ,sot pur, même le comte***, qui ne manquait pas de vocation. » L’Américain parut frappé des bonnes raisons du Russe; celuici , en prenant le parti de sa nation , défendait aussi la vérité.
Je l’avoue , cette discussion m’a beaucoup diverti : l’homme de l'Amérique argumentait avec une rondeur et une franchise tout-à-fait comique, et le Russe se défendait avec autant de finesse que de bon goût. Je serais curieux de savoir quelle mine fit notre indépendant le
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jour où l’on eut la grotesque pensée de faire de Canova un marquis ; cette alliance de mots dut lui causer une sensation fort désagréable. Le duc de p ra xitel et le baron de Phidias ne seraient pas plus mal sonnans à mon oreille que le marquis de Canova. Pourquoi des titres dans le domaine des arts? Ils n’en ont que faire ; la gloire du sculpteur italien est si brillante et si pure qu’une auréole de marquis ne peut que la faire pâlir. Qu’on baronnise un banquier , c’est tout simple , l’or admet la broderie ; mais un artiste célèbre n’a besoin que de son nom : les contemporains de son génie doivent le traiter comme la postérité. Lorsque Louis XIV dit à l’un de ses courtisans , qui parlait de Mignard « Il ma semble que le mot Monsieur n’écorcherait pas la bouche , » ce peintre répondit : « Ah! Sire , il y a vingt ans que je travaille pour qu’on ne dise plus Monsieur Mignard. « Certes , ce même artiste eût également aspiré à l’honneur d’isoler son nom d’un titre, s’il eût été de mode de les prodiguer comme à présent. Voltaire, nommé vicomte par Louis XIV , ne le serait plus par nous. Nous disons encore le marquis .de Vardes , le marquis de Villarceaux , parce qu’ils
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ne furent que des courtisans, et l’on dit Chaulieu , Lafare , sans s’inquiéter si le premier était plus ou moins abbé , et si l’autre fut comte ou marquis : ce qu’en vérité je ne tenterai point d’éclaircir.
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J'aime beaucoup à voir circuler dans Paris
Ces nombreux chevaliers , émaillés1 comme Iris, Des couleurs les plus séduisantes.
Hier et Aujourd'hui.
Pour caresser le frivole amour-propre des hommes , aucune couleur ne fut oubliée ; le million de chevaliers dont s’honore l’Europe est plus émaillé que nos prairies dans les beaux jours du mois de mai; à aucune époque la société ne se trouva aussi submergée par le torrent des décorations, c’est que jamais elle ne fut plus tourmentée ni plus bouleversée. Les récompenses deviennent innombrables comme les services, les souverains, rendus pauvres par celui qui s’enrichissait à leurs dépens , payèrent le dé-
vouement avec une monnaie peu coûteuse; le portefeuille s’en attriste quelquefois, mais la boutonnière le console .
Nulle part l’influence de ces distinctions ne fut aussi active niauss i productive qu’en France: les autres pays n avaient pas été frappés comme le nôtre d’une suppression générale des ordres; pendant quinze ans cette branche de l’orgueil s’était reposée. Bonaparte eut donc beau jeu pour exploiter à son profit une passion toute neuve et toute ardente. Il en tira parti avec d’autant plus d’habileté que ses rubans allaient trouver des gens qui jamais n’en avaient porté! Il chamarra de larges poitrines républicaines; et ces cœurs stoïques bondirent de joie sous l’effigie du maître. Le souverain fit plus encore, il broda beaucoup d’habits sur toutes les coutures, et joignit à ces marques d'honneur de bons appointemens pour les soutenir. Ce faste succédant pour ainsi dire à la simplicité des carmagnoles, on n’y tint plus, toutes les têtes partirent, toutes les aines furent amollies; il y eut explosion de dévouement, d’enthousiasme et de servilité.
Il faut pourtant qu’une nation possède une
grande puissance de légèreté pour se soulever ainsi de l’abîme profond où l’avait plongée une révolution toute récente , jusqu’au plus liant échelon du gouvernement le plus absolu ; et par quel levier? Point d’autres que des petits rubans rouges , bleus , jonquille , etc. , etc. C’est un spectacle peut-être unique dans l’histoire des grandes directions que peut donner un chef habile à l’amour-propre de tous les hommes.
L’antiquité nous apparaît dans une imposante nudité de ces prestiges qui exercent un si grand empire sur l’imagination; je me demande ce qu’auraient fait les Athéniens, presque aussi vaniteux que nous , si Périclès eût appelé à son secours la magie des rubans. Je les vois, se précipitant sur ses pas, se disputer l’honneur de poser le bandeau royal sur ce front gracieux ; peut-être auraient-ils dressé de leurs propres mains un trône à la place de la tribune aux harangues.
Pauvre Manlius! que ne pouvais- tu disposer d’une manufacture de barons et de comtes!! Tu aurais certainement évité la désagréable minute qui t’attendait sur la roche Tarpéienne. Et vous, César ! qui fûtes poignardé par des citoyens plus
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ambitieux que vous, pourquoi ne créâtes-vous point ces flatteuses amorces , qui détendent tous les courages et assouplissent toutes les oppositions. Vos féroces assassins vous laissaient vivre : oui , tout nous démontre que Cassius et Brutus, pouvant placer sur la toge romaine le grand cordon de la Légion-d’Honneur, se seraient prêtés de bonue grâce aux idées tant soit peu monarchiques de l’excellent César, qui ne fit de mal à personne , et que je regrette encore, comme Mlle Chouard regrettait Pindare. Mais les anciens, tout en faisan? de grandes choses, ne s’élevèrent point à la création des ordres : on ne s’avise jamais de tout. Je ne compte pas l’anneau des chevaliers romains, décoration modeste , qui échappait aux regards comme les bagues inaperçues de nos fidèles épouses.
Les modernes , doués d’un génie moins vaste, moins profond , mais plus inventif, créèrent une source intarissable d’actions généreuses et d'héroïsme : c’est fort heureux , c’est surtout trèséconomique. Mais n’a-t-on pas trop varié les couleurs et trop prodigué les brevets? je crains qu’en dépassant la mesure on manque aussi le but. Il m’a été raconté qu’un brave habitant de
Boston , ame simple et point familiarisée avec les décorations, se promenant aux Tuileries le lendemain de son arrivée à Paris , y rencontra deux ou trois cents chevaliers de Saint-Louis et de la Légion ; s’adressant à l’un de ses amis : « Quels sont , lui dit-il , ces personnages distingués que je vois dans ce groupe? Et il désignait cinq à six hommes dont la boutonnière était vierge de rubans. Naïvement il les prenait pour des gens importans, tant ils étaient en minorité.
Voilà où mène l’abus des choses ; les ordres pullulent tellement en tout pays , hors l’Angleterre, qu’à présent on regarde avec une sorte de surprise un homme de bon ton et de bonne mine qui n’a pas tle cordon. De la surprise à la considération il n’y a qu’un pas, et peut-être nous arriverons au point où n’avoir pas d’ordre sera un ordre.
Un prince héréditaire , qui a autant de mérite qu’il est aimable et spirituel , disait un jour en petit comité .• « Si je règne jamais , à chaque action d’éclat d’un de mes généraux, je lui enlèverai un ordre. » Ce mot est charmant ; c’est la satire la plus fine qu’on puisse faire de la surabondance des distinctions.
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La prodigalité des décorations frappe surtout en Russie ; longue est la série des ordres créés dans ce climat glacé. A leur vue l’on serait tenté de regarder les Russes comme un des peuples les plus frivoles de l’Europe moderne. Une telle multiplicité de distinctions ferait aussi croire que chez les enfans du Nord la somme des bonnes ac • lions et des mérites de toute nature est plus considérable qu’ailleurs. R y a pour le moins, je dois en convenir, une rivalité sensible. Les Russes marchent à grands pas vers tous les genres de perfectionnemens. Mais depuis longtems leur réputation, comme guerriers, est solidement établie : ce sont leurs exploits , à différentes époques, qui ont occasioné ce luxe de décorations dont les Français pourraient se montrer jaloux.
Le premier ordre est celui de Saint- André ; il fut institué par Pierre Ier, à l’instar de l’ Aigle- Blanc de Pologne*, comme un témoignage de l’amitié constante de ce grand homme, pour le roi Auguste II. La décoration est une plaque et un grand cordon bleu , au bout duquel est la croix de Saint-André. Les princes et princesses de la famille impériale sont chevaliers nés de
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•cet ordre; il est militaire et civil , et n’a point de seconde classe.
Le deuxième ordre est celui de Saint- Alexandre-Newsky , institué aussi par Pierre-le-Grand. Le cordon est rouge , avec quatre aigles autour de la plaque ; il est également militaire et civil , et n’a point de seconde classe.
Le troisième est l’ordre de Saint-Georges, purement militaire; le grand cordon est rouge, liseré noir et blanc ; la croix est blanche et représente saint Georges à cheval, perçant un dragon de son javelot. Cet ordre est la plus flatteuse des distinctions russes, et la plus difficile à obtenir; le souverain même ne s’affranchit point de la rigoureuse observation des statuts, qui sont sévères. Le grand cordon ne peut être donne qu’au général qui gagne une bataille rangée , prend une place forte , ou enfin contribue par une suite d’exploits au rétablissement de la paix. On ne compte dans ce moment que quatre généraux chevaliers de première classe : Son altesse royale monseigneur le Dauphin, le roi de Suède, leduc.de Wellington et le général Bénigsen. Cet ordre se divise en quatre classes; pour devenir simple chevalier, il faut avoir en-
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levé un canon ou un drapeau ; aussi la faveur ne peut rien dans la distribution des brevets, c’est la gloire qni les donne. Les soldats le reçoivent comme les officiers, avec cette seule différence que leur croix est en argent, au lieu d’être émaillée.
Après la campagne de 1806 , le chapitre des ordres offrit à l'empereur Alexandre le grand cordon de Saint- Georges ; M. le maréchal Soltykoff, le plus ancien chevalier de la seconde classe, fut chargé de la présentation de cet hommage ; le souverain 1e. refusa. Au retour de ses campagnes de 1 8 1 3 , 1814 et 18 1 5, Alexandre renouvela ce modeste refus , et résista aux vives sollicitations du sénat et des grands de l’empire : il porte la décoration de simple chevalier.
C’est le 27 novembre russe que l’on célèbre, au palais d’Hiver, la fête de cet ordre; il y a d’abord grande parade, ensuite grande cour, ce que les Russes appellent grande sortie. Un autel est dressé dans la salle Blanche; le métropolitain entonne le Te-Deum. Comme l’ordre de Saint-Georges est purement militaire, il est remarquable de voir le prêtre faire la cérémonie de ! aspersion avec une branche de laurier.
les rubans et les ordres. 33 î
Je me trouvai le soir de cette solennité , dans un salon qui s’égaya de la naïveté d’une provinciale ; on lui demanda si elle connaissait les statuts de l’ordre de Saint-Georges. « Non, répondit-elle ; mais je crois qu’elles sont de Canova . »
Il y a quatre classes dans l’ordre de Sainte- Anne; les chevaliers de la seconde jouissent des honneurs de la plaque. L’empereur Paul donna à cet ordre le titre d Impérial ; avant ce piince, il n’était que Ducal, prenant son origine du duché de Holstein. 11 fut naturalisé, en Russie, par Pierre III ; le ruhan est rouge , liseré jaune. Les soldats qui, pendant vingt ans, se sont distingués par une conduite irréprochable , obtiennent une médaille portant la croix de Sainte- Anne, suspendue au ruban de l’ordre, et reçoivent le titre de chevalier; de ce moment, ils ne sont plus passibles de peines corporelles. Les soldats chevaliers de Saint- Georges jouissent du même avantage.
L’ordre de Sant-Vladimir , institué par l’impératrice Catherine II , est militaire et civil ; il se compose également de quatre classes, dont la seconde porte aussi la plaque. Chez les militaires, la quatrième classe se distingue par une
rosette ; le ruban est rouge foncé , liseré de noir. Cet ordre tombait en décadence sous le règne de Paul; Alexandre lui rendit son premier éclat en ajoutant aux statuts primitifs quelques dispositions supplémentaires, qui établissent de nouveaux droits au titre de chevalier; elles comprennent douze articles. L’ordre s’obtient par une action grande , généreuse, comme de sauver celui qui se noie, arracher quelqu’un du milieu d’un incendie , etc. , etc. L’auteur d’un bon ouvrage classique, d’une invention utile, d un mémoire sur l’économie politique dont les vues indiquent une amélioration sociale , peut prétendre au brevet de chevalier * * *.
* faculté médicale s'élève quelquefois , de ctasse
en classe, jusqu a la plaque en diamans , quoique cette parure soit un contraste choquant avec la noble simplicité des fonctions de médecin.
Dernièrement le docteur L****« reçut les insignes
d’un ordre de première classe. Ivre de joie , il ne pouvait s’en séparer ; et le voilà qui se rend avec la plaque et le grand cordon près du chevet d’un bon vieux marchand très-malade. Celui ci , intimidé par l’aspect d’un docteur si brillant , ne répondit à aucune de scs questions Nonobstant ce silence, le médecin demande une feuille de papier, et la couvre d’une longue ordonnance. Lorsqu’il fut parti , le malade dit à sa femme :
Alexandre créa une décoration pour les militaires qui firent la campagne de 1812. Cette faveur s’est même étendue à tous ceux qui ont rendu quelque important service pour la défense de la patrie. C’est une médaille en argent, avec un ruban bleu , et une médaille en bronze , même ruban, pour les non militaires. En témoignage de sa haute satisfaction du dévouement énergique que la noblesse fit éclater lors de cette mémorable époque, le souverain voulut étendre cette distinction à tous les chefs de famille noble, et la rendit même héréditaire pour chaque fils aîné. Il existe aussi une décoration pour les militaires qui se sont trouvés à la bataille de Culm.
« Ma chère amie, il faut payer ce monsieur, et le prier de ne plus revenir. Jamais je ne guérirai avec lui. Maintenant qu’il est grand seigneur, je m’imagine qu’il n’est plus médecin. Comment veux-tu que je lui parle de mes maux et que je lui montre ma langue ? c’est impossible. De grâce , si tu désires que je vive, fais venir un docteur qui ne soit que chevalier. »
On parlait un jour, devant M. de Narischkin , du désir qu’avait M. C***, homme plus que négligé dans sa tenue, d’obtenir un ordre. « Ah! s’écrie le grand chambellan , que ne puis-je lui donner l'ordre du bain ! »
334 LES kubans et les ordres.
A la suite des événemens militaires du Pruth, Pierre Ier institua l’ordre de Sainte-Catherine , en faveur de Catherine Ire , qui avait puissamment contribué, par son courage et sa présence d’esprit, à l’heureuse issue de cette guerre : cet ordre est unique en Europe par la singularité de son origine. Il est rare de voir la femme même la plus dévouée , suivre un royal époux au milieu des hasards de la guerre , à cinq cents lieues de sa capitale ; les exemples de ce genre remontent au tems des croisades. Il arrive plus rarement encore qu’une armée nombreuse et les destinées d’un grand empire soient arrachées à une ruine presque immédiate par l’inspiration soudaine d’une femme ; les plus vieux capitaines , et Pierre-le-Grand lui même , ne voyaient plus aucun moyen de salut. Dans ce découragement général , le génie de Catherine , supérieur à celui des hommes, fnt le sauveur de cette multitude de guerriers aux abois , de ce camp désolé , cerné et mourant de faim. L'aristocratique orgueil de notre sexe reçut un véritable échec sur les bords du Pruth, et je m’étonne que les femmes de tous les pays ne se soient pas coalisées pour élever un monument sur le théâtre de
cette gloire brillante d’héroïsme et d’originalité. Malheureusement, alors, la mode des souscriptions n’était point connue ; mais l’ingénieuse reconnaissance de Pierre a dressé un monument qui se perpétuera d’âge en âge au dessous de l’épaule gauche des grandes dames russes. C’est là qu’elles portent l’ordre de Sainte-Catherine, qui n’est accordée qu’aux femmes. Il se divise en deux classes ; le grand cordon est rouge , liseré de blanc; la croix présente, d’un côté, l’image de sainte Catherine avec les attributs de son martyre , et de l’autre cette inscription : Pour l’amour de la patrie. La seconde classe porte un chiffre de diamans avec une rosette du ruban de l’ordre *.
Nos dames françaises sont privées de l’honneur de porter la décoration , qui se rattache -
* Quelques dames russes portent , comme une haute marque de distinction, le portrait de l’impératrice, orne' de diamans. Il s’al tache de côté. Celles qui ont cette espèce de décoration ont le titre de dames du portrait, titre auquel sont affectés certains privilèges. Plusieurs demoiselles d’honneur obtiennent aussi ce qu’on appelle le chiffre ; il est en diamans, monté sur un médaillon qu’on attache également de côté.
rait à une époque éclatante de notre histoire . Je me demande comment, depuis Charles VII , aucun de nos rois, presque tous doués de l’enthousiasme chevaleresque , n’a eu l’idée d’honorcr la mémoire de notre héroïne française par la création d’un ordre qui consacrerait ce grand souvenir et réternelle reconnaissance de la nation. Peut-être Jeanne d’Arc , ainsi illustrée , aurait trouvé grâce devant le honteux cynisme d’une plume célèbre; peut-être cet hommage patriotique eût-il désarmé celui qui respecta si peu de choses. J’aime les gracieux rubans de nos chanoinesses ; mais , je l’avoue , mes regards se porteraient avec plus de plaisir sur une décoration qui me retracerait la noble et touchante victime qui périt sur le bûcher allumé par les Anglais.
Ici tous les ordres civils et militaires donnent la noblesse héréditaire, même celui de Sainte- Anne de la quatrième classe , que l'on obtient facilement. Plusieurs marchands russes, par suite de services rendus, soit au gouvernement, soit à leurs concitoyens, dans les fonctions de maire ou autres, sont parvenus au grade deche-
valier ; mais je crois que , par une restriction à la mesure générale, i’oukase ne leur accorde point la noblesse. Cette reserve ne s’étend pas aux prêtres , qui deviennent nobles , eux et leurs enfans, dès qu’ils sont chevaliers de l’empire.
Il n’existe pas un seul maréchal de l’empire , si ce n’est le duc de Wellington. La mort a tout moissonné ; six femmes de maréchaux survivent encore à leurs époux : la comtesse Kamensky, la comtesse Mussin-Pouschkin , la princesse Prosoroffsky, la comtesse Tczernicheff, la comtesse Barclay de Tolly et la princesse Koutousoff *. Rien de plus fragile que la vie d un maréchal ; les infirmités et les maladies , conséquences inévitables des fatigues militaires , font souvent , après la campagne , ce que le canon ne fit point. Tout le monde n’a pas le bonheur du maréeha de Turenne ; je dis bonheur , car il y a peu d’officiers-généraux qui ne vantent la glorieuse douceur de mourir sur le champ de bataille. Cependant on vit des guerriers célèbres se consoler à la longue d’avoir été épargnés par la mort , et pren-
* Celte princesse est morte en 1826.
dre leur parti en braves sur les inconvéniens de la longévité , tels que le prince Eugène, Yillars, Catinat, et surtout Richelieu, qui se maria à quatre-vingt-trois ans avec l’intrépidité d’un jeune homme.
fin du tome premier.
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