‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 6 sur 37 · D’HONFLEUR A CRONSTADT · texte numérisé non relu

D’HONFLEUR A CRONSTADT

Poor c/lilti II f danger , nurshng oj the slorm,

Sad are the Macs that mreck Ihy manly form ! Rocks , mares, and minds Me shatter’d harkde/ay; Thy keart is sad, thy home is Jar mvay.

Tu. Campbell , P/easures of PI ope.

Paiure enfant do. danger, cerné par la tempête , Que de malheurs ‘ans nombre amassés sur la lele ! Rochers , vagues, autans, redoublent ton effroi ; Ton cœur es! désolé, Ion pays loin de toi.

Albp.ht ÏNIontemont.

C'est une grande affaire qu’un voyage à huit cenls lieues de ses pénales. Les deux mois qui précèdent le départ sont un vrai casse-tête ; il faut penser à tant de choses, surtout lorsqu’on laisse derrière soi un gentil petit manoir et de

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beaux arbres , qui semblent vous dire : « Ingrat, pourquoi nous quitter? n’ êtes-vous donc plus satisfait de nos ombrages et de nos fruits Sur quels autres points de l’univers trouverezvous des bosquets plantés, élevés, soignés par vous ? » Ces douces plaintes , je me les adressais à moi-même ; je sentais parfaitement que j’avais tort, et cependant je partais. Toute la vie de l’homme se renferme dans cette opposition bizarre de ses sentimens et de sa conduite : presque toujours il pense mieux qu’il n agit.

Veut-on connaître la diabolique jouissance de voyager dans un char traîné par des furies ? qu’on prenne la diligence de Paris à houen. Je mourrai sans comprendre cette manie d aller comme le vent ; elle est moderne ainsi que la plupart des maladies morales qui nous dévorent. La rapidité de la course nous affranchitelle des inquiétudes de l’esprit ? hélas ! elles font toujours partie du bagage.

Je débutai par une vive contrariété. On sait qu’après la fièvre des paquets , on compte sur le repos de la voiture. 11 y a quelque chose de balsamique dans cette suspension de soins et de précautions, surtout lorsqu’on peut se dire : « Je

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n’ai rien oublié. » Mourant de sommeil, déjà ma tête s’inclinait doucement , lorsque je fus attaqué de conversation par le voyageur placé en face de moi : c’était un de ces hommes qui ont tout vu , sans avoir rien appris ; il avait le verbe haut, le nez long, et des yeux étinceîans de bavardage ; son regard m’apprit qu’il cherchait une victime, et cette victime, ce fut moi. Il fallut l’écouter ; il me déroula sa vie entière, en remontant jusqu’aux amitiés et aux haines de collège ; cette vie était un enchaînement de pâles folies et de niaises combinaisons c enfin, c’était celle d’un sot. Quand il craignait que mon intérêt ne s’évaporât dans le sommeil, il doublait le volume de sa voix, et me serrait les genoux pour me rappeler à l’ordre. J’étais au supplice ; mais cette maudite politesse qui nous garotte étouffait la plainte. Quand nous approcnàines de Rouen, je le vis s’attrister de notre séparation. En descendant de voiture, je me sentis tendrement pressé dans les bras de mon bourreau , qui me dit avec émotion : << Monsieur , je ne puis vous quitter qu’avec de vifs regrets. J’ai visité les quatre parties du monde sans avoir rencontré un homme plus aimable

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que vous. » La flatterie était insoutenable; car je n’avais pas dit deux mots de suite ; mais j’avais écouté ce bavard avec une patience héroïque : c’est ce qui me valut son admiration.

La singulière chose que ce passage subit de la paix des champs au tumulte d’un voyage! Il faut se dire le plus gaîment possible , de peur de trop s’affliger, que désormais on est à la merci des sots, des importuns, des fripons et des vaniteux; de la cupidité des aubergistes, de la maladresse des postilions, et de l'ennui des causeries obligées ; enfin, on ne s appartient plus; on s’est jeté volontairement dans ungoulTre d’inconvéniens et d amertumes ; il faut les subir : c’est l’histoire du pigeon. On a voulu voir,

on verra Mais quel redoutable crescendo ,

lorsqu’on se livre aux caprices des vagues ? Saut le postillon, les chevaux et les aubergistes, tout le reste s embarque avec vous, et Dieu sait ce qu’il y a à souffrir des misères du cœur, lorsqu’elles n’ont plus leurs coudées franches, et qu’elles se démènent entre ciel et eau sur quelques planches battues par la tempête !

Quant aux périls de la mer, ce n’est qu'un jeu. Parlex-raoi de ces gens qui ont l'usage du

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monde, comme le courtier de marine d’Honfleur, personnage bien avisé et très-rassurant. Nous parcourions les hautes collines boisées ou s’élève la Chapelle de-Grâce , lorsque nous aperçûmes un mât flottant au milieu des eaux: c’était celui d un bâtiment échoué sur la côte ; il devint le texte des discours de M. le courtier ; le voilà passant en revue tous les naufrages arrivés depuis l’an 1812. Il parlait devant plusieurs femmes prêtes à s’embarquer. Je lui faisais de grands yeux , je tirais les basques de son habit, mais rien ne pouvait l’arrêter ; Monsieur visait à l'effet. U finit en s’écriant : « Ah! la vilaine chose que la mer! vous verrez, vous verrez. » Une des dames qui i’écoutaicnt, furieuse d’avoir peur, lui dit d’un ton brusque : « Fi ! Monsieur, et vous en vivez de cette mer qui fait mourir tant de monde ! »

A Dieu ne plaise que je détaille minutieusement toutes les particularités de ma traversée : tant de gens ont parlé du Dogger-Banck , des côtes de Jutlandt et des îles de Pater- Noster! Fidèle à mon plan , je redirai plutôt ces impressions vives dont le souvenir reste toujours , et les scènes diverses qui les produisent. On en

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trouve à bord d’un vaisseau , malgré la monotonie d’une traversée.

Nous avions quitté le port, et la nuit approchait. Dans ce moment mon ame était livrée à des sensations tout-à-fait désagréables ; la curiosité, ce spécifique de la tristesse, était suspendue ; les vagues prenaient une teinte grisâtre , et les phares du Havre ne nous apparaissaient que comme deux points lumineux égarés dans 1 horizon. Bientôt le navire fut enveloppé de ténèbres ; il fallut se coucher , s’endormir, faire connaissance avec les cauchemars de mer ; et quand le sommeil vous est refusé, grâce au clapotage des eaux qui sifflent et bouillonnent à quelques pouces du chevet, l'esprit a beau jeu pour se livrer aux idées les plus romantiques , c’est-à-dire les plus noires. Mais le retour de l'aurore aux doigts de rose et aux teintes gracieuses, est certainement un des cas prévus par l’excellent M. Azaïs. Comment peindre le charme d’une belle matinée océanique, et cette magnificence d’un soleil naissant sur une mer sans limites, et ces variations de lumière se réfléchissant dans les flots légèrement enflés par la brise du matin , et le vaisseau qui semble glisser sur

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un tapis d'opales? Plus de terre , plus de France ; un vent favorable nous pousse dans la Manche ; toutes les voiles sont déployées, meme les bonnettes, compagnes des beaux jours et d une navigation sans dangers. Les matelots se reposent, et les passagers, ravis de ce début, assurent que rien n’est plus agréable qu’un voyage par mer. Le capitaine me dit à l’oreille : « J'attends ces braves à la première tempête. » Eh bien! quelle que soit la beauté de ce tableau , il en est peu dont les yeux se lassent si vite , surtout lorsqu’on voyage en sotte compagnie, avec des inconnus, des non choisis ; au bout de huit jours , l’aspect des flots n’inspire plus que cette admiration blasée qu’on porte à un magnifique opéra vu dix fois de suite. Louis XV disait : « Toujours de la perdrix rouge! » Les passagers disent: « Toujours l’eau et le ciel ! » Alors on regrette la chaise de poste, les grands chemins , la variété des paysages , la fraîcheur des bois, le changement de chevaux, la rencontre d’une grande ville, le mouvement d’une auberge , les apprêts d’un bon souper et le repos d’un bon lit. On a l’injustice d’oublier les accidens de voiture, les voleurs, la poussière, l’en-

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nui de se lever trop matin, les douanes, les exhibitions de passeport , etc. , etc. Il semble qu’un voyage par terre ne soit qu’un enchaînement de félicites, le tout parce qu’on est sur l’eau ! Tels sont l’inconséquence et le vague de notre pauvre esprit, plus capricieux et plus fantasque que les vents dont nous étions le jouet.

Le navire traverse le détroit du Sund comme une flèche rapide , et nous voilà dans le sérieux pays auquel Shakespeare emprunta de noires couleuis. Le soir , nous visitâmes un vieux palais des rois de Danemarck : il est situé sur la rive ; son aspect est lugubre ; les ombres d'Hamiet, de Gertrude, et du roi Lear, sont encore errantes dans ces longues salles désertes , où pénètre le mugissement des vagues et des airs ; on croit entendre et leurs douleurs et leurs remords. Inspiré parce lieu, je chausse le cothurne, et . sous la voûte de la poterne , je déclame quelques vers tragiques. Du Danemarck je saule en Ecosse , et je fais entendre les terribles vers de Dueis; mais à cet hémistiche : « Il avait bien du sang! » tout mon auditoire pari d’un éclat de rire, et nous retombons dans le comique. Il

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n’est donné qu’aux Anglais de comprendre tout le mérite d’un vers aussi sanglant.

Mais nous quittons Elseneur pour entrer dans la mer Baltique : ce voyage a cela de piquant, que cliaque semaine on fait connaissance avec une mer nouvelle.

Un des plus beaux spectacles dont puissent jouir les amateurs, c’est celui d’un orage, quoiqu’il soit acheté par de légers frissonnemens ; mais que de gens préfèrent la crainte à l’ennui ! Quelques coups de tonnerre lointain furent 1 ouverture de la pièce ; le capitaine me dit: « L’action sera chaude , mais courte. « Tout l’équipage , les yeux attachés sur son chef , attendait ses ordres en silence , et le chef attendait ceux de la tempête. Du côté nord -ouest, l’horizon était envahi par un amoncellement de nuages livides ; à quelques toises de bâbord et de tribord , la foudre sillonnait l’air et s’abîmait dans les Ilots soulevés ; bientôt les nuages se déchirent avec fracas, et, fondant en pluie, ils offrent l'image d’une cataracte de la longueur de trois milles qui tomberait perpendiculairement dans la mer. Caché derrière ces nappes d’eau , le soleil les éclaire tout à coup de ses teintes carmi

nées, et à la cataracte succède une chute de feu ^ tout s’embrase, tout s’agite autour du frêlecsquif ; les eaux présentent tour à tour de profonds abîmes ou de hautes montagnes.

Mais le navire sort victorieux de cette lutte avec trois élémens en furie ; déjà les vents et la foudre se taisent, et nos mâts se pavoisent des nuances de deux arcs-en-ciel; la mer redevient immobile ; nous voguons à peine : une demiheure a suffi pour le développement et la fin de cette scène, peut-être la plus imposante qui puisse frapper les regards.

J’ai oublié le nom de ce peuple grec chez lequel on souhaitait à un ennemi mortel de vivre en mauvaise compagnie. J’ignore si un ennemi que je n’ai pas l’honneur de connaître fit ce souhait en ma faveur; hélas! jamais vœu ne fut mieux exaucé. Au bout de huit jours d’intimité, la division s’était glissée dans tout l’équipage ; les matelots conspiraient sourdement contre le capitaine, qui s’irritait contre le second ; celui-ci battait le mousse, qui se vengeait sur le marmiton appelé cuisinier. Quant aux passagers , c’étaient des haines, des disputes misérables pour quelques sous perdus à l’écarté , ou pour des

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ailes de poulet trop souvent choisies par le même amateur, etc. , etc. : rien de plus insoutenable que ces altercations , aussi puériles que grossières.

L’abbé Delille avait trouvé dans un de ses voyages les mêmes amertumes; il semble les indiquer dans son poëme de V Imagination :

Sur ce vaste élément, d’abord Paine enhardie Se croit indépendante et se sent agrandie;

Il semble qu'étendant son vol illimité’,

Dieu même l’associe à son immensité.

Mais, hélas! le bonheur demande peu d’espace :

De ce désert, enfin, l'homme bientôt se lasse; Solitaire à l’aspect de l’immense horizon ,

Bientôt dans son navire il croit voir sa prison.

Ses tristes compagnons qui languissent ensemble,

Ce n’est point le penchant, le choix qui les rassemble ; Leur ennui mutuel redouble son ennui ;

Il habite auprès d’eux , et vit seul avec lui.

Frappé de Là-propos, je tirai à part les passagers les plus insociables , et je leur lus ces vers; mais je n’y gagnai rien, nul ne se reconnut; tous s’écrièrent : « Ma foi, l’auteur a bien raison ; c’est quelque chose d’affreux que de se trouver dans cette baraque avec des gens qui s’ennuient et qui ont de l’humeur. »

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Je ne puis me rendre compte de celte animadversiop des Français les uns pour les autres: lorsqu’ils quittent le sol natal , ils deviennent envieux, tracassiers, dénigrans , railleurs, malveillans , en un mot , tout - à - fait insociables. Mais, de même que la fièvre , leur humeur a ses intermittences. Par exemple, sur le navire, elle suivait assez exactement les variations de l’atmosphère ; un bon vent , nue marche rapide, faisaient l’office d’un juge de paix : il y avait trêve ; mais survenait-il une bourasque , on se querellait, et ce tapage devenait plus assourdissant que celui des vagues et de la manœuvre.

Un jour, où le calme le plus parfait succédait aux tourmentes , les passagers s’avisèrent de jouer la comédie. Le réperto're de cette troupe étant très-borné , on choisit le Dèsesvoir de Jocrisse ; mais, comme on n’avait pas la pièce , il fut convenu que chacun improviserait son rôle. La veste rouge d’un matelot, la perruque rousse du pilote, et une longue queue en cor de chasse, composèrent un Jocrisse; on habilla le mousse en femme , et l’on tira de vieilles voiles du magasin pour établir les coulisses , ainsi que la toile de fond. En moins d’une heure, on avait

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formé line troupe, distribué les rôles, construit un théâtre, et placé le public.

Une petite demoiselle , d’une trentaine d’années, consentit à se laisser placer sur une escarpolette, et Jocrisse la balançait si violemment, qu’elle dépassait le bastingage de huit à dix pieds , ce qui devenait effrayant ; mais la jeune personne , loin de partager nos craintes, chantait ses couplets d’une voix très-juste , tout en s’élançant hors du navire. Au moment le plus atlachant de la pièce , notre bâtiment se croisa avec un brick hollandais , ayant à bord nombre de passagers. Quand nous fûmes en face, et tout près de cette nombreuse compagnie , Jocrisse grimpa lestement sur un hunier, et, saluant le brick, il dit à très-haute voix : « Messieurs, si vous voulez virer de bord, nous aurons l honneur de vous donner une première représentation de Jocrisse navigateur , farce en un acte , mêlée de balançoires et autres divertissemens. »

Jamais peut-être la mer n’offrit un contraste plus saillant : d’une part, les Hollandais, gravement assis sur leurs bancs, et dans une parfaite immobilité , fumant leurs pipes en silence ; de l’autre, les Français, grotesquement tra-

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vestis, riant et chantant à tue-tête dans les solitudes de la Baltique. Les sérieux Balaves se dirent probablement : « Voilà des fous , » pendant que nous disions d’eux : « Voilà des gens bien ennuyés , et certainement bien ennuyeux. » Trois jours après, nous fîmes encore une rencontre extraordinaire. Vers le soir, d’épais brouillards nous enveloppaient ; on ne distinguait rien à dix pas du navire. Un des passagers déclamait, d'une voix de Stentor, le dialogue d’Achille et d’Àgamemnon. Après ce vers :

Pourquoi le demander, puisque vous lesavei?

une voix éclatante s’élève du sein des eaux , et nous entendons :

Pourquoi je le demande! ô ciel ! le puis-je cioire ,

Qu’on veuille des fureurs avouer la plus noire t

A chaque vers , la voix s’affaiblissait, puis il n’arriva que des sons confus , et le silence succéda aux accens de l’Achille mystérieux. Cet hommage rendu à Racine , sur un théâtre si mobile, et au milieu d’épais brouillards, me causa une sensation à la fois délicieuse et comique.

Lorsque des brumes épaisses couvrent la mer, la rencontre de deux vaisseaux n’est pas tou-

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jours aussi divertissante ; souvent ils se heurtent , et il est fort rare que l’un des deux ne sombre pas aussitôt, tandis que l'antre éprouve de fortes avaries. Dans la partie nord de 10céan-Oriental , où ces événemens sont fréquens par les teins brumeux , on met un matelot en sentinelle sur f avant , et la cloche , ou le tambour, avertissent les passans. Ces petits détails que nous donna le capitaine nous firent connaître une des délices de la navigation sur laquelle nous n’avions pas compté. Quant à moi, si l’on veut que je parle franchement , je dirai qu’il est bon de faire un voyage par mer , mais qu’il est bon de s’en tenir à cette première expérience.

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