‹ L'hermite en Russie, ou observations sur les moeurs et les usages russes au commencement du XIXe siècleChapitre 7 sur 37 · N° II · texte numérisé non relu

N° II

VW*WWWV*»VWW™VWVVVV«VV.V«V<A«,»w»»VVW

On peut rester *eul an milieu de sii cent mille personnes .

J. J. Hocssjiac.

P EUT-ÈTRE me trouvera- 1- on maniéré, si je dis que les voyages ont leur printems. Cependant c’est ainsi que je caractérise le premier mois passé dans un pays nouveau, dans une grande ville qui nous est inconnue , et où l’on n’est connu de personne. Celte fraîcheur de sensalions a quelque chose de printannier. Rien de si voluptueux qu’une tolale exemption de soins, d’affaires et de devoirs. Quoi! pas même une carte à déposer chez le suisse , pas une révérence ni un coup de chapeau, pas une demande à faire ni un refusé essuyer, pas un ennuyeux à

subir! c’est divin ! C’est le nuage couvrant Ende lorsqu’il entra à Carthage. Rien de plus suave que cette souveraine indépendance. Nul n’a le droit de m’arrêter pour m’assommer de lieux communs sur ma santé , sur le tems , sur mes craintes ou mes espérances, auxquelles souvent il ne prend pas le moindre intérêt. Personne ne me dit : « Ou ne vous voit plus chez Mrae de... elle se plaint beaucoup de vous. On' vous reçoit si bien dans cette maison ; votre négligence est de l’ingratitude. » Un autre : « Je vous 1 avais bien dit ; vous n’avez pas renouvelé vos instances en faveur de ce pauvre jeune homme , et un de ses concurrens vient d’obtenir la place. Vous n’entendez rien aux sollicitations : à présent, il faut monter à l’assaut pour obtenir le moindre succès. » Celui-ci s’approchant d'un air de mystère m’attaque en ces mots : On lut dimanche votre Hier si Aujourd'hui dans le salon de Mmc Farville; cette lecture produisit un mauvais effet; on s’obstina à y voir des personnalités , et on s’en est permis quelques-unes contre vous. » Puis un autre : « Ma foi je vous rencontre bien à propos. Je n’ai rien à faire ; nous ne nous quitterons pas de la journée. »

l8 UN MOIS DE MISANTHROPIE.

Ainsi, grâce à mon absence, j’ai évité un remords , un regret , une blessure et un ennuyeux.

Quand je rentre chez moi, je ne trouve point de billet conçu en ces termes: « J’étais sûr qu’on mésinterpréterait vos intentions. Que ne parliez-vous plus clairement? votre maudite délicatesse a tout gâté. Venez chez moi ce soir ; il n y a pas un moment à perdre; nous nous concerterons pour mettre fin à cette tracasserie qui me donne de vives inquiétudes. » Autre billet : « Ces messieurs partent demain dans la soirée. J’ai mille affaires, et je suis obligé de vous réunir dès l’aube du jour. Je vous attends donc, dans mon cabinet, à six heures précises. » Et encore un : « Mon cher ami , nos trois provinciales exigent que nous les conduisions demain au Vaudeville. Ainsi nous dînerons ensemble. Soyez chez moi à cinq heures; nous partagerons une corvée dont il n’y a pas moyen de se dispenser. » Si je reste au logis, j’y trouve encore une sécurité parfaite. On frappe à ma porte, et je réponds d’une voix pleine : « Entrez , « sans ressentir le moindre effroi; car ce ne sera ni un emprunteur , ni un fâcheux , ni un

UN MOIS de misanthropie. ig

créancier, ni une invitation. « Monsieur, me dit un valet de l’auberge , la voiture est avancée.... le dîner est servi. ... voilà des billets de loge, >» ou bien : « Monsieur prendra-t-il du tbé ce soir? » J’aime assez ces sortes de dérangemens , parce

qu’ils sont tous prévus.

Ainsi, je vas, je viens, savourant les delices du désœuvrement ; ce mot répond mal à ma pensée. Un flâneur qui observe le matin, et qui écrit le soir , est moins désœuvré que bien des gens dont l’esprit sommeille tandis que leurs jambes sont très-actives. Mon cours de misanthropie durera un mois; c’est bien peu. Craignant de violer cet engagement, presque toujours je me fais servir dans ma chambre pour éviter les connaissances de table d’hôte. Cependant , lorsque par hasard j’y dîne , si je m’aperçois que mon air d’étrangeté ou de bonhomie m’attire les tendres regards d’un convive, j’étouffe aussitôt ce germe de sympathie en rembrunissant ma figure ; cela me réussit ; le charme s’évapore et l’on me néglige.

Le matin , je me lance dans les quartiers populeux , les places, les marchés, les bazars; je m’insinue airplus épais de la foule , avec l’assurance d’un Russe né dans la grande Millionne ;

je cherche à demêler le caractère national sous ces moustaches , ces barbes épaisses et ce haut bonnet qui ombrage des traits souvent mâles et doux. Un fond de gaîté, de malice et d’insouciance, caractérisé ce peuple; en l’examinant , on comprend les miracles de civilisation que les grands princes peuvent obtenir de lui. Je regarde les costumes , les marchandises , les chevaux , la forme des chars , des harnais , des fouets , celle des voitures de campagne; j’écoute le cri des vendeurs , les complaintes des acheteurs ; rien n’est perdu pour moi. La signification des mots m’échappe , mais je devine les sentimens, et mon oreille prend plaisir à la mélodie du dialecte national , même dans ces bouches vulgaires .

Après dîner, je change le théâtre de mes amusemens. Mon domestique me sert de cicérone; il sait le russe, le français et l’allemand: de plus , il connaît tout le monde ; c’est trèscommode. Il inc. suit dans les réunions champêtres de la haute volée. Je puis me croire à mille lieues du pays où je me promenais ce matin ; nouveau langage , nouveaux cosïtimes , mentons rasés , bonne compagnie. Kresiowsky est la région des grâces; on y parle français

UN MOIS DE MISANTHROPIE. 21 aVec pureté , et presque sans accent , les femmes sont vêtues avec élégance et bon goût. Je vois une foule d’officiers de tous grades, depuis le lieutenant-général jusqu’à l’enseigne. Mon cicérone me nomme presque tous les promeneurs; dans le nombre il y a plusieurs personnes pour lesquelles j’ai des lettres de recommandation; je les examine attentivement: c’est à merveille. En rentrant chez moi, je brûleraiquelques-unes de ces lettres: il ne faut pas jeter sa poudre aux moineaux, et’ )’ai le bonheur ou le malheur d’être bon physionomiste. En attendant , je jouis du plaisir de me perdre dans la foule , et de passer incognito au milieu de gens avec lesquels je me promènerai quand j’aurai jeté mon domino .Je ramasse çà et là les propos frivoles et décousus des conversations ambulantes. A la quantité de phrases qui débutent par ces mots:

« Mon prince , princesse , cher comte , madame la comtesse » il m’est aisé de voir que je suis sur une ferre classique des humaines grandeurs; elles pullulent ici. Aimez-vous les excellences ? an en a mis partout. Le général le plus modeste et le comte le moins illustre sont des excellences, sans exception de leurs femmes : j’ignore sj cela gagne les barons , mais j’en ai peur.

Cet été, Pétersbourg n’a rien à envier au royaume de Naples : les environs me semblent enchanteurs; les gazons luttent avec la brillante verdure d’Angleterre. Cette capitale surpasse peut-être toutes les autres par le luxe des jardins ; ils sont gracieux avec originalité : le voyageur qui peut rester froid devant ces merveilles de l’art , est un homme qni doit retourner dans son village.

Cette existence me plaît ; vivre en sauvage au milieu de quatre cent mille personnes ■; a je ne sais quoi de reposant pour le cœur et l’esprit ; cette manière d'être encourage l’estime pour soi-même et pour tout le genre humain. Voilà huit jours que je n’ai pas eu l’occasion d’une médisance, et que je n’ai encouragé un diseur de malices. Je passe près d’un sot ou d’un méchant , s’il y en a ici , sans m'en douter. Ainsi , un homme qui courrait le monde, en s’abstenant de toute liaison, s’élèverait à la perfection de l’optimisme ; il trouverait que tout est beau et bon. La plupart de nos malheurs et de nos fautes viennent de l’exemple et du besoin de faire comme tout le monde ; je ne m donne plus , qu’en général , les hermites soient si honnêtes gens.

VVVVVVVVVVVX^VVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV^VWVW.VVV

Page 1