‹ L'héroïne chrétienne du CanadaChapitre 181 sur 197 · LE BER DE SAINT PAUL ET DE SENNEVILLE · texte numérisé non relu

LE BER DE SAINT PAUL ET DE SENNEVILLE

Jacques Le Ber, surnommé La Rose, et père de Jeanne Le Ber, consacra, comme il a été dit, ses services et sa personne, à l'établissement de la colonie de Ville-Marie. Il épousa, dans cette ville, le 7 janvier 1658, Jeanne Lemoyne, native de Dieppe en Normandie, sœur de Jacques Lemoyne, et de Charles Lemoyne de Longueuil, qui laissèrent l'un et l'autre, aussi bien que Jacques Le Ber, de nombreux descendants en Canada.

' 1659. Louis Le Ber de Saint Paul. Voyez sa notice p. 326.

1662. Jeanne Le Ber, dont on a donné la Vie dans cet ouvrage.

1663. Jacques Le Ber de Senneville. Voyez sa notice p. 332.

1666. Jean Vincent Le Ber Du Chesne, blessé mortellement au combat de la Prairie, voyez p.

122 et suiv.

1669. Pierre Le Ber, écuyer, dont on a parlé, p. 126, 160 et suiv.

Voyez aussi sa notice, p. 329.

Pour achever de faire connaître ces personnages, nous donnerons ici, sous forme de Notices, les traits relatifs à la plupart d'entre eux, qui n'ont pu entrer dans la Vie de MUe Le Ber.

Enfants de Jacq. Le Ber <(

et de J. Lemoyne.

Parmi les simples particuliers, Jacques Le Ber fut, sans contredit, l'un de ceux qui contribuèrent le plus efficacement, au solide affermissement de la Colonie et au bonheur des colons. Dans ce pays nouveau, où l'on était contraint de faire venir d'Europe, la plupart des choses nécessaires à la vie; il servit utilement ses concitoyens, en les leur procurant, à des prix modérés, par l'intelligence et le désintéressement de ses entreprises commerciales. Pour cela, il envoyait en France un vaisseau, qui lui appartenait en propre; et avait établi â la Rochelle son fils aine, en le chargeant de tous les envois. C'est ce qui fait dire à M. Dollier de Casson : " M. Le Ber, l'un des plus 11 riches et des plus honnêtes marchands qu'il y " ait à Ville-Marie, et même dans tout le Canada, " a beaucoup servi le public, et lui a été d'un 11 grand secours, par la manière aisée et commode u avec laquelle il a fait son commerce."

Cette parfaite intégrité et ce désintéressement, sont en effet d'autant plus dignes d'éloges, qu'ils étaient alors plus rares, surtout (nous regrettons drêtre contraint de le dire) parmi les Gentilshommes commerçants, dont plusieurs même, ne craignaient pas d'abuser de l'autorité du Roi, qu'ils exerçaient dans le pays, pour s'enrichir par les moyens les plus iniques. M. Perrot, gouverneur de l'île de Montréal, malgré les Ordonnances qui interdisaient la vente des boissons enivrantes aux Sauvages et le commerce aux Magistrats, avait un magasin ouvert à Ville-Marie, où on le voyait lui-même remplir des barriques d'eau de vie, et vendre toutes sortes de marchandises aux Sauvages, les forçant même quelquefois, de ne vendre qu'à lui seul leurs pelleteries. Enfin, il trafiquait d'une manière si indigne de son caractère, qu'un jour il vendit à un Sauvage, son chapeau, son habit, son baudrier, son épée, jusqu'à ses rubans, ses bas et ses souliers ; et qu'au lieu de rougir de ce commerce honteux, il s'applaudissait ensuite, d'avoir gagné 30 pistoles à ce marché, tandis que le Sauvage paraissait dans la place publique, vêtu en Gouverneur.

On conçoit qu'un magistrat de ce caractère, voyait comme la censure de sa conduite, dans celle de M. Le Ber; aussi dans plus d'une circonstance le traita-t-il de la manière la plus violente. De sa

propre autorité et sans aucune forme de justice, M. Perrot faisait mettre en prison tous ceux qui lui déplaisaient. En 1674, M. de Frontenac, Gouverneur-général du Canada, ayant envoyé à Ville- Marie, le sieur Bizard, lieutenant de ses gardes : M. Perrot escorté de sa garnison, vint lui faire insulte dans la maison de M, Le Ber, où Bizard se trouvait alors. On dressa incontinent un procèsverbal de cet affront ; et M. Le Ber comme témoin, ne crut pas devoir refuser de le signer. C'en fut assez pour exciter contre lui, la colère de M. Perrot, qui le fit mettre dans les prisons publiques. Cet événement devait affliger tous les gens de bien, surtout les amis de M. Le Ber. Madame Le Ber, son épouse, en ressentit une telle émotion, qu'elle contracta une fièvre continue qui la retint au lit ; et pendant tout le temps de la détention de M. Le Ber, son commerce demeura suspendu : François Le Ber, son frère, étant absent pour le service du Boi, et Madame Le Ber détenue au lit par la maladie.

Comme rien n'était plus nuisible que les violences tyranniques de M. Perrot, au bien de la Colonie et à son augmentation, M. Le Ber en était vivement affligé et s'en plaignait quelques fois par lettres à M. Tronson, supérieur du Séminaire de Saint Sulpice de Paris. Celui-ci lui écrivait pour

l'encourager et le consoler tout à la fois ; "Je " souhaiterais que nos Messieurs de Montréal, " fussent satisfaits de Celui dont vous me parlez " dans votre lettre. Quoiqu'il ne vous paraisse " guères de disposition de sa part, il ne faut pas " vous décourager. J'espère que Notre-Seigneur " aura pitié de ce pays et qu'il y mettra enfin la " paix et l'union. Je ne saurais vous dire coni- " bien je le désire, soit pour l'avantage de la " Colonie, soit pour votre satisfaction particulière, " à laquelle je serai toujours ravi de pouvoir " contribuer. M. De Seignelay aura égard à " l'état où l'Ile a été réduite, et à la misère qui la " désole; et il y a lieu de croire qu'il achèvera de " donner le repos et la Hberté à ses habitants." Ce fut en effet ce que ce Ministre procura en partie, par la destitution de M. Perrot.

La traite des boissons enivrantes, qu'un grand nombre ne craignaient pas d'aller faire avec les sauvages dans les bois, malgré les défenses du Roi les plus sévères, et celles de l'Evêque de Québec, était un sujet de douleur très sensible pour M. Le Ber ; et ce qui l'affligeait davantage encore, c'est que les Officiers du Gouvernement étaient souvent de connivence avec les traiteurs et les favorisaient sous main. Outre que ce commerce criminel, mettait un obstacle presqu'insurmontable à la con-

version des Sauvages, car, dans leur ivresse, ils se portaient aux excès les plus monstrueux et les plus cruels; il était encore la ruine des familles qui s'y adonnaient, au lieu de s'appliquer à la culture des terres, et une source pour elles de désordres, inséparables de leur vagabondage dans les bois. Enfin, sur les observations contradictoires qui lui étaient faites, touchant l'opportunité ou les désavantages de ce commerce, Louis XIV ordonna que le Gouverneur-général, l'Intendant et le Conseil-Souverain fissent une assemblée des principaux et des plus anciens citoyens du Canada, au nombre de vingt, pour avoir là-dessus leurs avis. Malheureusement, la plupart de ceux qui furent choisis, étaient des propagateurs ou des fauteurs de ce pernicieux commerce, d'où il arriva que quinze parmi eux répondirent, au mois d'Octobre 1678, qu'il était absolument nécessaire au bien de la Colonie.

Quant à M. Le Ber, il parla dans cette circonstance solennelle, avec la liberté, la sagesse et la modération, qu'on devait attendre d'un homme de son caractère. Il convint qu'on pouvait autoriser cette traite dans les maisons Françaises, pourvu qu'elle s'y fit toujours en petite quantité. Mais il soutint qu'il était du bien public d'empêcher les Français de porter des liqueurs dans les

bois, et le3 Sauvages d'en emporter dans leurs cabanes. Et comme plusieurs avaient avancé pour colorer leur cupidité, que cette traite était un moyen d'amener les Sauvages à la Foi, et de maintenir le commerce des pelleteries : il soutint qu'il était plutôt un obstacle à leur conversion ; et qu'enfin le commerce des pelleteries avec eux, ne dépendait pas de cette traite: assurant que, soit qu'on leur donnât des boissons, soit qu'on les leur refusât, le commerce avec eux serait toujours le même, et que leurs pelleteries tomberaient également entre les mains des Canadiens.

M. Le Ber aurait pu justifier son opinion, par la prospérité de son propre commerce. Il l'exerça toujours en vrai chrétien; mais bien loin que sa constante fidélité à ses devoirs, dût lui porter quelque préjudice dans ses entreprises, il devint au contraire, en peu de temps, le plus riche des négociants de la Nouvelle France; tandis qu'un grand nombre d'autres, et presque tous, au lieu de s'enrichir par les moyens iniques qu'ils employaient, se virent toujours dans la médiocrité ou dans la gêne. La droiture de sa conscience était même si inflexible, qu'un jour ayant entendu l'un de ses domestiques, blasphémer le Saint Nom de Dieu : il alla le dénoncer lui-même à la Justice, et le fit

mettre en prison, pour qu'il fut puni conformément aux ordonnances du Boi contre les blasphémateurs. Ceux qui ne connaitraient 31. Le Ber, que par ces traits de vertu, ou par ceux qui ont été rapportés dans la Vie de Jeanne Le Ber sa fille, pourraient peut-être se le représenter, comme un fervent chrétien, tout à fait étranger aux affaires de ce monde, et qui ne goûtait que la dévotion et ne prenait feu que pour elle. Ce serait se faire de 31. Le Ber une très fausse idée, et ne pas rendre à cet homme recommandable la justice et les hommages que la postérité lui doit, pour son dévouement et son courage, à procurer aux dépens de sa fortune et même au péril de sa vie, la conservation de la Colonie et la vie de ses concitoyens. Car 31. Le Ber n'était pas moins un courageux et intrépide guerrier, qu'un fervent et pariait chrétien. En 1663, il s'enrôla avec 31. Charles Lemoyne son beau-frère, dans la milice de la Sainte Famille, où ils faisaient partie de la huitième escouade. Il prit part à toutes les guerres qui eurent lieu de son temps en Canada, et s'y distingua toujours par sa bravoure. C'est le témoignage que lui ont rendu les Gouverneurs et les Intendants du pays, et dont on trouve une nouvelle preuve dans les lettres du Roi qui font foi de sa Noblesse. S'il prit part à ces mouvements de guerre, ce ne fut pas en effet

comme le commun y prend part ; mais en s'exposant volontairement à des périls imminents, pour les faire éviter aux autres et procurer le bien public. Dans les premiers temps surtout de Ville-Marie, il eut fréquemment occasion de faire paraître son courage, sa sagesse et son intrépidité. " De tous " côtés, rapporte M. Dollier de Casson, dans son " Histoire du Montréal, on était en crainte, à " cause des embuscades, (que nous tendaient les " ennemis). Si on voulait faire savoir à Québec " ou aux Trois-Rivières, des nouvelles importantes u à la guerre, il fallait chercher les meilleurs cano- " teurs, les faire partir de nuit ; et ceux-ci avec tl une diligence extrême, qu'aujourd'hui on aurait " de la peine à croire, tâchaient de se rendre au " lieu désigné et d'éviter par leur vitesse la renu contre des ennemis. M. Jacques Le Ber a " rendu en cela de grands services à la Colonie, u pour laquelle il s'est souvent exposé, soit en 11 canot, soit sur les glaces, ou au travers des bois, '' pour donner lui-même ces avis."

Ce ne fut pas seulement pendant sa jeunesse, qu'il déploya tant de courage et de résolution. Il en donna des témoignages tout le cours de sa vie, et même dans une vieillesse déjà avancée. En 1693, il se joignit à un parti de guerre, qui au eœur de l'hiver, alla attaquer les Iroquois dans

leur pays. Ce parti se composait de 300 Canadiens, de 100 soldats choisis parmi toutes les troupes, et de 230 Sauvages chrétiens du Sault St. Louis ou de la Montagne, à l'exception de 30, venus de Québec. Après environ un mois de marche, au milieu des neiges et des glaces, étant arrivés à Agnié, ils s'emparèrent de ce village et d'un autre, dans lesquels ils firent 200 prisonniers. M. Le Ber avait conduit avec lui dans cette campagne, le Sauvage qu'on lui avait donné en 1691, pour tenir la place de son fils du Chesne, blessé mortellement au combat de la Prairie ; et ce Sauvage qui, par les avis de son vertueux Maître, était devenu chrétien, avait entrepris cette campagne dans l'espérance de procurer à ses parents infidèles demeurant dans ces villages, le bonheur qu'il avait trouvé lui-même dans sa captivité. (*) L'histoire détaillée de cette

(*) C'était l'avantage, que M. Le Ber avait le plus à cœur de procurer à ceux qui, privés du bienfait de la foi, s'attachaient au service de sa personne. Ainsi, vojons-nous, qu'en 1694, un nègre natif de la Guinée, âgé d'environ trente-six ans, qui depuis deux ans servait M. Le Ber, reçut solennellement le baptême, le jour du Samedi-Saint, et ensuite le sacrement de Confirmation des main3 de M. de Saint-Valier, qui se trouvait alors à Ville-Marie. M. Pierre Le Ber tint le néophite

Campagne, a été écrite par M. Le Ber lui-même, et on en trouve une copie, peut-être même l'original, parmi les manuscrits de la Bibliothèque Royale à Paris. Quoique le style en soit simple et Tortograpne assez négligée, cet écrit décèle dans

sur les fonts sacrés, et lui donna le nom de Jacques Le Ber, son père.

Pareillement, Jean Cahè, né à Tollo, en Irlande, et attaché à la secte des Puritains, ayant été pris en 1695 sur les Flamands de Corlar, et étant entré au service de M. Le Ber, fit solennellement abjuration de son hérésie à l'âge de vingt-six ans le 19 Mars 1696, entre les mains de M. Henry Antoine de Mériel, prêtre du Séminaire, qui possédant la connaissance de l'anglais, s'occupait spécialement de la conversion des hérétiques, qui ne parlaient pas d'autre langue.

En 1705 Samuel "Williams, âgé d'environ seize ans, fils de John Williams, ministre indépendant à Dearfield pris au commencement de 1704, et amené en Canada, fut reçu dans la maison de M. Le Ber, et fit solennellement son abjuration le 21 Décembre de l'année suivante, entre les mains de M. Mériel qui suppléa pour lui les cérémonies du baptême. Il est à remarquer, que, pour donner à la Sœur Le Ber, la satisfaction d'assister à une cérémonie si touchante, sans qu'elle quittât pourtant sa solitude, M. Le Ber son père, voulut qu'elle eut lieu dans l'Eglise même de la Congrégation, où elle demeurait alors.

l'Auteur un esprit vif, solide et judicieux, un cœur martial et un écrivain familiarisé avec les termes et les façons de parler de Fart militaire. Il écrivit cette Relation vers la fin de l'année 1693 avant le départ des vaisseaux, et l'envoya à l'un de ses fils

On en avait usé déjà de la sorte, eu 1696, à l'occasion de l'abjuration, que fit de l'hérésie protestante, une jeune anglaise, âgée de vingt-deux ans, et à qui on suppléa les cérémonies du baptême. C'était Lydia Longloy, née à Grotten, à deux lieues de Boston, qui avait été prise, en guerre, au mois de Juillet 1694, par des Sauvages Abénaquis. La cérémonie de son baptême avait été fixée au 14 Avril de cette année 1696 ; et pour s'y préparer prochainement, elle passa environ un mois dans la maison des Sœurs de la Congrégation. Elle eut pour marraine, Madame Lemoyne de Maricourt, cousine de la Sœur Le Ber, Marie Madeleine du Pont, qui la nomma Lydie Madeleine ; et pour parrain, M. Le Ber s et ce fut lui, sans doute, qui pour la satisfaction de sa fille, demanda et obtint que la cérémonie eut lieu dans cette Eglise, où elle s'était mise en réclusion depuis peu de temps. C'est ce qu'on peut raisonnablement conclure de ces paroles, ajoutées sur le registre de la paroisse : " Elle a été faite dans la chapelle des « Sœurs de la Congrégation, pour certaines raisons, et " cela par une permission particulière de M. François " Dollier de Casson, Grand-Yicaire du diocèse. "

alors en France. Parlant du Sauvage qu'on lui avait donné, il dit : " Quand les ennemis furent " arrivés, ils s'avançaient pour joindre nos gens " dont ils croyaient la défaite immanquable; mais " ils furent arrêtés par le lac du Saint Sacrement, u qui s'était dépris, sitôt que nos gens l'eurent " passé. Xotre Sauvage, que l'on m'avait donné " en la place de mon fils du Chesne, n'ayant pu u suivre nos gens, à cause de sa famille qu'il ameu nait chargée d'équipages, d'enfants et de vieillards : u les ennemis le joignirent et lui cassèrent la tête. " J'ai bien du regret de la mort de ce brave homme. 11 Le pays fait une perte considérable : c'était un " guerrier intrépide, qui s'était distingué dans 11 toutes les occasions où il s'était trouvé."

Un aussi fervent chrétien que l'était M. Le Ber, ne pouvait, dans sa relation, passer sous silence, les circonstances honorables à la piété des Canadiens. Après avoir fait le récit général de cette campagne, il dit à son fils : " Il faut présen- " tement vous faire le détail des particularités. " Les trois chefs, M. Manthet, M. Courtemanche et "M. Lanoue, Canadiens, furent fort unis, et u toutes leurs troupes les imitèrent. Dieu fut " servi pendant toute cette Campagne, comme si " c'avait été une Communauté de Religieux. Il ne u faut pas que j'oublie la manière avec laquelle M.

" Gay, Ecclésiastique de la Montagne s'est signalé. " Il a agi en Apôtre et en Général d'armée. Dans " la seconde sortie que l'on fit, il s'aperçut qu'une " partie de nos gens lâchaient pied, il courut à " eux leur criant : Vous ne faites donc pas "réflexion, que vous avez à votre tête, la Sainte il Vierge que nous avons prise pour notre protec- " trice; que nous avons déjà reçu d'elle tant de " marques de son assistance, et qu'elle est votre " bouclier ? Que craignez-vous ? Nous avons " affaire à des infidèles, qui n'ont que la jigure 11 d'homme ; et ne vous souvenez-vous pas que vous " êtes les sujets du Roi de France, dont le nom "fait trembler toute l'Europe? Voudriez-vous u ternir la gloire de votre Monarque, par une 11 lâcheté, indigne du nom Français f Ce discours " remit le courage à beaucoup de nos gens, qui " retournèrent au combat. Il ne s'est point fait " de parti de guerre, où M. Gay n'ait été présent, " et où il ne se soit fait aimer des Français et des " Sauvages par son zèle, et par sa charité, qui n'a " pas de bornes."

Quoique M. Le Ber eut pris part à toutes ces entreprises militaires contre les Sauvages Iroquois, ennemis de la France, il est cependant bien étonnant que ces mêmes Iroquois, l'ayent adopté, et

pris solennellement pour leur Protecteur, après la

mort de M, Charles Lenioyne, son beau-frère. Celui-ci, qui avait été fait prisonnier par eux, s'était acquis tant d'estime de leur part dans sa captivité, qu'ils l'avaient choisi pour leur Protecteur auprès du Gouvernement Français ; et cette qualité était, depuis, héréditaire, dans sa famille. Il faut donc que la probité, la bonté de cœur et le courage de M. Le Ber lui eussent entièrement gagné les cœurs de tous ces barbares, pour qu'ils aient pu l'adopter ainsi, et le choisir pour leur médiateur et leur appui. Ce fut ce qu'ils déclarèrent, le 23 Mai 1694, dans le Conseil assemblé à Québec. Il était composé des députés des Cinq Nations Iroquoises, des principaux Chefs du Sault St. Louis et de la Montagne, et des personnages les plus considérables, tant ecclésiastiques que séculiers. M. de Frontenac, Gouverneur-général, répondant aux paroles du sixième Collier des Cinq Nations, leur dit : " Je suis très content, que vous " m'ayez fait savoir, que vous avez continué d'ai: dopter le Sieur Le Ber et ses neveux, Lemoyne " de Longueuil, et Lemoyne de Maricourt, à la " place du Sieur Lemoyne, leur père. Si dans la " suite, j'ai quelque chose à vous faire savoir, j'en " chargerai volontiers l'un des deux derniers : puis- " que vous m'assurez, qu'ils seront bien reçus, qu'on " aura confiance en eux, et que vos Cabanes le sou-

" haitent." M. de Frontenac ne parle ici que de MM. de Longueuil et de Maricourt, pour leur interpréter ses intentions, dans le besoin : c'est que M. Le Ber, leur oncle, ne possédait pas, comme eux, la connaissance de la langue Iroquoise ; et cette circonstance montre de plus en plus dans quelle estime il était auprès de ces barbares, et la confiance singulière, qu'il avait su leur inspirer.

Non content de partager les périls de la guerre, et d'exposer fréquemment sa propre vie, pour procurer le bien public, M. Le Ber destina au métier des armes, deux de ses fils, Jean Le Ber du Chesne comme on l'a vu déjà, et Jacques Le Ber de Senneville, dont nous parlerons bientôt. Pour préparer dans la personne de ce dernier, un défenseur à la Patrie, il eut même soin de l'envoyer en France, afin qu'il y fit son apprentissage dans le métier des armes, et qu'il fut par là, plus en état dans la suite, de défendre son pays.

Il fit plus encore, il construisit à la tête de l'Ile de Montréal, un Fort de pierres, qui put contribuer à la mettre à couvert des insultes des Barbares. Il fut ainsi le premier ou plutôt le seul, d'entre les particuliers, qui sacrifia une partie de sa fortune à la sécurité publique. Déjà, MM. du Séminaire, pour fortifier cette Ile contre les Iroquois,avaient accordé un certain nombre de Fiefs

nobles, sans droit de justice, à des Officiers des troupes du Roi, dans l'espérance qu'ils s'y établiraient, et y feraient les constructions nécessaires pour s'y défendre, en cas d'attaque, tels : les Fiefs du Gué, d'Ailleboust, de Chailly, du Puy, de St. André, de Carillon, de Morel. M. Le Ber, et Charles Lenioyne, son beau-frère, ayant acquis de M. du Gué. en 1679, pour la somme de 1768 livres le Fief qui lui avait été concédé, au haut de File de Montréal : ils le possédèrent en commun, ainsi que le Fief de Chateauguay et une maison à Québec, jusqu'à ce que, Tannée 1683, dans le partage de ces immeubles, le Fief dont nous parlons fut attribué à M. Le Ber. Il avait été surnommé de Bois Briant, par 31. du Gué ; et M. Le Ber qui le destinait à l'un de ses fils, l'appela alors De Senneville.

Désirant donc d'en faire un poste militaire, qui put protéger la Colonie; et voulant pour cela réunir tout autour, des habitants: il demanda à M. Dollier de Casson, l'autorisation d'y construire un moulin, absolument nécessaire pour la subsistance de ceux qu'il voulait y attirer. Il exposa le même dessein à M. De Denonville, Gouverneurgénéral du Canada. Celui-ci et M. Dollier de Casson, considérant que la demande de M. Le Ber tendait à procurer le bien public de l'Ile de Mont-

réal, l'avancement de la Colonie Française et la sûreté du Pays dans cette extrémité de l'Ile, plus exposée qu'aucun autre lieu aux incursions des Barbares, approuvèrent volontiers ce dessein et donnèrent à M. Le Ber toutes les permissions nécessaires. Dans l'acte de cette concession du 18 Août 1686, M. Dollier déclare " qu'ayant une u parfaite connaissance du grand bien que M. Le " Ber avait fait depuis plusieurs années à ce pays, " et de celui qu'il y faisait encore journellement ; " et qu'étant très avantageux d'attirer des habi- " tants, dans cette extrémité de l'Ile, pour la forti- " fier: il accordait de l'avis des MM. du Sémiu naire, à M. Le Ber l'autorisation de bâtir un " moulin sur son Fief de Senneville, et d'en jouir u lui et les siens en toute propriété." Le Fort fut donc construit, immédiatement après cette concession. Brûlé par les Iroquois en 1691, il fut reconstruit ensuite par M. Le Ber ; et dans un inventaire de l'année 1693, on voit qu'il était muni de diverses pièces d'artillerie, entr'autres de petits canons appelés pierriers et de boites à pierriers. Enfin, sous l'année 1701, nous y trouvons une garnison établie, commandée par le Sieur De Mondion : aussi quelques années plus tard, M. De Vaudreuil, Gouverneur -général du Canada et M. Baudot, en écrivant au Ministre, lui apprenaient

" que le Fort de Senneville construit en pierres au " haut de l'Ile de Montréal, mettait en effet la " Colonie à couvert de ce côté là, de l'invasion des " Sauvages."

Ce poste appelé depuis par eux Tiotenatohte c'est-à-dire là où finissent les cabanes, ou les maisons ; pour indiquer par là l'extrémité de l'Ile, fut surnommé De Senneville par les canadiens, du nom du Fief, où il fut établi. Il est pourtant désigné sur plusieurs anciennes cartes, sous le nom de Fort Saint Paul, du titre que M. Le Ber avait pris, de la Seigneurie de l'Ile de ce nom, dont il était en possession, depuis longtemps.

S'étant trouvé à Paris en 1664, avec M. Robutel de Saint André et Jean de Lavigne : ils avaient obtenu de Àl. Jean de Lauzon, comme tuteur des enfants de son fils, Grand Sénéchal de la Nouvelle France, l'Ile de Saint Paul pour en jouir en Fief noble, sous la réserve d'une rente de six minots de blé, avec faculté pour eux, de la diviser en trois Fiefs. Cette Ile fut en effet divisée de la sorte. Quelques années après, Jean de Lavigne, (*) résolu

(*) Jean de Lavigne fut un des plus courageux colons, qui se dévouèrent à la défense de Yille-Marie, dans ces premiers temps. En 1663, il fut le premier qui s'offrit à M. de Haisonneuve pour faire partie de la

de quitter le monde, pour embrasser l'Etat Religieux, avait fait donation de son Fief, par acte privé du 9 octobre 1667, à Marie Le Ber, sœur de celui qui est l'objet de cette notice ; et étant ensuite entré dans la Communauté des Frères de la Charité, établie sur la paroisse de Saint Sulpice à Paris, il avait ratifié, par un acte notarié, passé dans cette ville le 14 Février 1669, la donation qu'il avait faite à Marie Le Ber. Mais celle-ci, qui n'avait suivi ses deux frères en Canada, que pour se sanctifier en ce pays, et y contribuer à l'édification publique, songeait alors à se retirer elle-même du monde, pour suivre l'Institut des Ursulines, à Québec. Le 11 Octobre 1668, elle céda par acte passé dans cette ville, sa Seigneurie à Jacques Le Ber, tant pour reconnaître les services qu'il lui avait déjà rendus, en fournissant à tous ses besoins, que pour le dédommager de la générosité avec laquelle il venait de s'engager à donner aux Ursulines, ce qui était nécessaire pour son Noviciat et sa Profession religieuse. (*)

Milice de la Sainte Famille ; du moins sou nom est inscrit le premier dans le rôle de cette milice, où il parait comme caporal de la lre Escouade.

(*) Dans les pièces et documents relatifs à la tenure seigneuriale, 1853, p. 125, il est dit, que Marie Le Ber fit

Par cette donation Jacques Le Ber se tronva donc propriétaire des deux tiers de l'Ile Saint Paul. Mais comme la Seigneurie de la Cythière, de laquelle l'Ile Saint Paul relevait primitivement n'existait plus, et avait même été réunie au Domaine du Roi, il fit réformer son titre de possession par M. Duchesneau, Intendant, le 18 Juillet 1G76. Ce magistrat réunit les deux Fiefs, possédés par M. Le Ber, en un seul, en déclarant qu'il serait nommé à l'avenir Fief de Saint Paul et possédé avec tous droits de Seigneurie et de Justice, par M. Le Ber et ses descendants. Louis XIV confirma cette réunion par un brevet signé de sa main à Versailles, le 23 Avril 1700, en exemptant M. Le Ber de payer

cette donation au mois d'Août 1669, comme on le lit en effet dans les lettres de M. Duchesneau qui sont reproduites dans cet ouvrage. Mais il paraîtrait que les secrétaires de cet intendant auraient confondu l'acte par lequel Marie Le Ber accepta au mois d!Août 1669, la donation de Jean de Lavigne en sa faveur, avec celui de la donation qu'elle fit elle-même de son fief à Jacques Le Ber, son frère, par devant Romain Becquet notaire à Québec, le 11 octobre 1669 : du moins une copie authentique de ce même acte que nou3 avons entre les mains, signée par Becquet, porte la date que nous donnons ici. Celui de l'acceptation faite par Marie

aucune somme pour les droits de Sa Majesté. Il n'y avait alors dans ce Fief, qu'environ 50 arpens en culture, sans comprendre 13 ou 14 arpens défrichés, par deux tenanciers.

Déjà Louis XIV, sur la demande de M. de Frontenac, avait donné des lettres de noblesse à M. Le Ber, en 1696 ; et quoiqu'elles lui eussent été accordées moyennant la somme de 6,000 livres; on voit par tout ce que nous avons dit dans cette Notice, que M. Le Ber avait justement mérité cet honneur. Ces lettres eurent pour fin d'anoblir aussi tous les descendants de M. Jacques Le Ber. (*) Nous allons les faire connaître par les Kotices suivantes.

Le Ber fut passé et signé dans le parloir des Religieuses Ursulines chez lesquelles elle se trouvait alors. Elle entra au Noviciat, le 14 Octobre 1GG8, âgée de vingt-cinq ans ; " prit l'habit religieux, le 14 Janvier suivant, et fit profession le 15 Octobre 1670, sous le nom de Sœur Marie de V Annonciation. Elle mourut, le 2 Octobre 1714, chargée de mérites, emportant les regrets de toutes ses Sœurs, et laissant une réputation de vertu, qui l'a toujours fait considérer depuis, comme l'une des religieuses Ursulines de Québec, les plus distinguées, à cette époque.

(*) Il mourut à l'âge de soixante-seize ans, et fut inhumé, le 25 Novembre 1706.

LOUIS LE BER

Louis Le Ber, fils de Jacques Le Ber et de Jeanne Lenioyne, était qualifié de Saint Paul, dès l'année 1677, comme étant l'aîné de la famille et destiné à posséder le Fief de ce nom. Son père l'associa de bonne heure à ses affaires commerciales, et l'envoya plusieurs fois en France, comme son Agent. En 1680, le Supérieur de Saint Sulpice le chargea, malgré sa jeunesse et son inexpérience, d'engager en France, où il se trouvait alors, des hommes pour le Séminaire de Ville-Marie ; et de faire les provisions nécessaires à cette maison. '•' Xous sommes obligés à M. De Saint Paul votre " fils, écrivait l'année suivante. M. Tronson à 31. " Le Ber, du soin qu'il prend, à La Rochelle, " pour nos affaires. Nos 3131. de 3Iontréal en " ont été très satisfaits." Lorsque 31. Le Ber, son père, fit construire, sur le Fief de Senneville, le Fort dont on a parlé : 31. Louis Le Ber de Saint Paul, à qui son père réservait la Seigneurie de l'Ile de ce nom, fit un acte de désintéressement bien remarquable. Comme l'aîné de sa famille,

LOUIS LE BER. 327

il renonça aux droits que cet avantage lui donnait sur le Fief de Senneville, voulant que la succession de son père fut divisée en portions égales entre tous ses enfants et spécialement le Fief dont nous parlons ici.

On trouve dans les Archives judiciaires du Baillage de Ville-Marie, sous l'année 1683, une procédure aussi singulière que plaisante, sur un différend survenu, entre Messieurs Le Ber de Saint Paul, Lemoyne de Longueil, Lemoyne de Maricourt, et un individu nommé Jean, que sur sa demande ils avaient pris pour domestique, dans un voyage qu'ils firent à Québec, au fort de l'hiver. Au retour, s'étant arrêtés aux Trois-Riviôres, pour en saluer le Gouverneur, M. de Yarennes : celui-ci les retint à souper et à coucher. Selon la coutume de ce temps, ils voyageaient sur des traînes, chargées de leurs vivres et conduites par des chiens ; et au besoin, ils se servaient de raquettes, dans leur marche. Le lendemain de leur arrivée aux Trois-Rivières, Jean qui désirait de retourner promptement à Ville-Marie, partit avant eux, avec leurs traînes, leurs vivres, leurs raquettes, leurs couvertures, leurs mîtaines et leurs chaussures de voyage, se persuadant d'abord que ces jeunes Messieurs, qui apparemment différaient trop, à son gré, de partir, l'auraient bientôt atteint.

Mais, quelque diligence qu'ils fissent, ils ne purent le rejoindre, et n'arrivèrent à Ville-Marie, qu'après avoir enduré des fatigues excessives dans leur marche, et de rudes privations. De plus, dans sa fuite. Jean avait emporté avec lui, sans le savoir, des lettres du Gouverneur-Général, pour les Trois- Rivières, que ces Messieurs furent obligés d'y renvoyer ensuite par des porteurs, à leurs propres frais. Cité enfin, devant le Bailli, il dit pour sa défense : Que craignant d'avoir encouru leur disgrâce de ce qu'il était parti sans les attendre, il avait doublé le pas, pour n'être pas atteint par eux, mais qu"il en était très marri, et qu'il leur demandait pardon, de tout son cœur, de cette petite faute. 11 fut, en effet, condamné à demander son pardon à chacun, conduit chez eux par un Huissier et en outre à 20 livres de dédommagement, à une légère amende et aux frais de la procédure.

M. Le Ber de Saint Paul se fixa ensuite à La Rochelle, et épousa Marie Grignion. Xous ignorons la date de sa mort ; mais nous voyons, par le testament de M. Le Ber, son père, fait en 1701, qu'il était déjà décédé, et avait laissé des enfants résidant à La Rochelle, sous la tutelle de leur mère. En 1717 ceux-ci se joignirent à M. Jacques Le Ber de Senneville, leur oncle, pour demander la confirmation de leur Noblesse, qu'ils obtinrent en effet.

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