‹ L'héroïne chrétienne du CanadaChapitre 183 sur 197 · PIERRE LE BER · texte numérisé non relu

PIERRE LE BER

tiva les arts d'agrément et spécialement la peinture. Ce n'est pas qu'il excellât dans cet art, tant pour la correction du dessein que pour le coloris. Mais il eut le mérite de procurer divers tableaux aux églises du pays, et c'est à son pinceau que nous devons le portrait de la sœur Bourgeoys, qui depuis a été peint et gravé plusieurs fois> d'après lui, par des artistes plus habiles. Dans l'inventaire des objets à son usage, trouvés après sa mort, on fait le dénombrement de divers instruments qui lui servaient pour la peinture tels qu'un chevalet, un marbre, diverses sortes de couleurs, des toiles imprimées. On mentionne aussi plusieurs tableaux peints par lui, où il avait représenté Sainte Thérèse, Saint Paul, la Ste. Vierge. Il mourut à l'âge de 38 ans, et fut inhumé le 2 Septembre

Il fut destiné par son père dès l'enfance au métier des armes, et envoyé en France, ainsi que nous l'avons dit. Dans cette profession, il paraît qu'il s'acquit, l'estime de ses chefs par ses qualités militaires, puisqu'il fut élevé au grade d'Aide de camp en l'année 1696 ; et ce fut vraisemblablement à lui, que M. Le Ber de Saint Paul son père, adressa en 1693 la Relation de la campagne, dont nous avons parlé. Mais nous ne pouvons dissimuler, que, parmi tous les enfants de M. Le Ber, il fut le seul qui lui donna de justes et graves sujets de plainte, tant pour sa conduite personnelle, que par la dissipation qu'il fit, de 40,000 livres Tournois, reçues en avancement d'hoirie. Aussi son père, pour conserver aux enfants de M. De Senneville, le reste de ses biens qui devaient leur écheoir, ne donna-t-il à son fils, par son testament, que la jouissance de tous les meubles et immeubles, qui pourraient lui revenir dans sa succession, spécialement de la seigneurie de Senneville, " la propri- " été de laquelle, dit-il, le Sieur de Senneville ne

" pourra vendre, aliéner, ni engager en quelque ° manière que ce soit, ni aucune chose des autres " biens du testateur tant meubles qu'immeubles. " Et en cas que Joseph Hippolyte Le Ber, Ecuyer, " fils de Jacques De Senneville vint à décéder " ayant son père, et que le sieur de Senneville ne 11 laissât pas d'autres enfants en loyal mariage, ou " que ceux-ci ayant des enfants, ils décédassent sans 11 postérité légitime : au dit cas le testateur veut u et entend que la propriété de la terre de Senne- 1 ' ville appartienne au Sieur Pierre Le Ber, Ecuyer, " fils du testateur et aux enfants de feu Louis Le " Ber, Ecuyer, Sieur de Saint Paul, aussi son fils, " leurs hoirs et ayant causes."

La conduite de M. Jacques de Senneville, et ces précautions sévères, que son père crut devoir prendre, expliquent pourquoi la Sœur Le Ber, dans toutes ses affaires temporelles avait recours, après la mort de son père, non à M. de Senneville, son frère ; mais à M. le Baron de Longueuil, son cousin germain, qui lui tenait lieu comme de tuteur; et pourquoi aussi, ce fut M. le Baron de Longueuil, que M. Pierre Le Ber désigna, pour son exécuteur testamentaire. Ces mesures que la sagesse et la prudence commandaient, n'empêchaient pas pourtant, que Mlle Jeanne Le Ber,

n'eut pour M. de Senneville, son frère, une affec-

tion sincère, désintéressée et vraiment géDéreuse. Elle lui en donna une dernière preuve le 18 Septembre 1713, eri renonçant en sa faveur, par un acte notarié, à toutes les prétentions qu'elle pouvait avoir dans la succession de M. Le Ber de Saint Paul son père et dans celle de son frère Pierre Le Ber. ;; Quand même, dit-elle, il se trouverait, que " dans leur testament, ils auraient disposé de leurs '•' biens, au préjudice de la dite demoiselle Le Ber, •'■ en faveur du dit Sieur de Senneville, contre la ••' Coutume de Paris, ou autrement; et à cette fin, " elle se démet de toutes ses prétentions, au profit " de Sieur de Senneville, son frère : voulant et " entendant, qu'il en soit mis en pleine possession ••' et jouissance, en vertu des présentes."

L'exemple de ce fils, qui ne marcha pas sur les traces de son vertueux père, est bien propre sinon à consoler, du moins à rassurer plusieurs pères de famille, qui après avoir fait tout ce qui était en leur pouvoir, pour élever chrétiennement leurs enfants, ont néanmoins à gémir sur leur conduite. M. Le Ber de Saint Paul fut donné de Dieu à tous les pères comme un modèle de la sollicitude qu'ils doivent à leurs enfants ; il offre donc encore ici, dans sa personne, un motif de résignation à ceux qui ne verraient pas les fruits qu'ils attendaient de leurs leçons et de leurs exemples.

JACQtfES LE BER DE SENNE VILLE. 335

Le fief de Senneville, dont M. Jacques Le Ber avait la simple jouissance, consistait, d'abord, en 200 arpens de terre, concédés par M. Dollier de Casson à M. Sidrac du Gué, capitaine dans les troupes. M. Jacques Le Ber de Saint Paul, en étant devenu le possesseur, y ajouta quelques arpents de terre, qu'il avait acquis de deux particuliers. Enfin, en 1703, M. de Belmont, Supérieur du Séminaire, et successeur de M. Dollier de Casson, voulant accorder quelqu' avantage à M. de Senneville, ajouta à son Fief 39 arpents de terre, par acte du 15 février. Mais la clause qu'il mit dans ce contrat de concession, montre assez que M. de Senneville ne jouissait pas dans le public, de la réputation d'intégrité et de désintéressement, qu'avait laissée 31. Le Ber, son père. " Le pre- M neur promet surtout, pour lui, ses hoirs, ou ayant " cause, lit-on dans l'acte de ce jour, de ne traiter " aucune boisson enivrante aux Sauvages, directe- " ment ou indirectement, en quelque manière que " ce soit, à peine de décheoir de la présente Conu cession ; et de perdre, comme dès à présent il y u consent, tous les travaux et les bâtiments qui y " seraient faits, et qui retourneront, de plein droit, " au profit des Seigneurs de l'Ile, sans qu'ils " puissent être obligés à aucun remboursement, u pour les travaux et les bâtiments ainsi confisqués."

Si M. de Behnont inséra cette clause à la Concession, ce n'est pas que le Séminaire dût jamais en tirer avantage, en procédant contre M. de Senneville. selon toute la rigueur du droit. H en usa de la sorte, pour inspirer à ce gentilhomme des sentiments de crainte, et le retenir dans son devoir, à l'égard de la traite des boissons enivrantes, qu'il avait faite précédemment.

Du moins 31. de Ranizay, Gouverneur de Montréal, l'accusa à diverses reprises de violer, par son commerce illicite, les défenses du Roi. Le 30 Juin 1707. le Ministre, M. de Pontchartrain, en écrivait en ces termes à M. Raudot Intendant: u Le Sieur Le Ber de Senneville m'écrit, qu'il a " une terre considérable au bout de l'Ile de " Montréal, dans laquelle il a toujours joui du " droit de traite, et que M. de Ramzay prétend •' le troubler dans ce droit. Informez-vous de ce u que c'est, et faites-moi savoir ce que vous " apprendrez sur cela, avec votre avis." 3Iais ceux qui étaient chargés de réprimer les abus de la traite avec les Sauvages, n'étaient pas toujours fidèles à leurs devoirs, et l'exemple de M. Perrot, dont on a parlé, n'eut, parmi eux, qu'un trop grand nombre d'imitateurs. Pour faire ce commerce avec plus de profit et de licence, M. Perrot avait obtenu du Roi, sous prétexte d'avancer le

défrichement des terres, l'Ile appelée depuis Perrot du nom de ce Gouverneur. Cette Ile étant située au-dessus de Ville-Marie, lui donnait le moyen facile d'arrêter les Sauvages à leur passage et de trafiquer avec eux ; puisque par là ils étaient dispensés de descendre avec péril les rapides du Sault Saint Louis, pour aller vendre ensuite leurs pelletries à Montréal. Dans les mêmes vues, M. de Vaudreuil, Gouverneur-Général, avait obtenu l'Ile aux Tourtes, sans parler de la Seigneurie appelée depuis Vaudreuil, ni de celle de Rigault, Tune et l'autre plus éloignées encore de la ville. Enfin pour les mêmes motifs, M. de Beauliarnais, Gouverneur-Général, demanda celle qui a été appelée de son nom, et qui d'abord lui fut refusée, sur le soupçon qu'elle pourrait devenir un nouveau lieu de traite avec les Sauvages. (*)

De la part de pareils magistrats, la réponse que demandait M. de Pontchartrain, fut telle que M.

(*) Le Ministre écrivait à M. de Beauharnais le 24 Mai 1*728, en réponse à sa demande: " La concession " de l'Ile aux Tourtes, accordée à feu M. le Marquis de 11 Vaudreuil, a donné occasion pendant sa vie à des " plaintes continuelles, sur le commerce de l'eau-de-vie : " et ces plaintes étaient véritables. Le lieu où vous " demandez cette concession sera pour le moins, aussi " favorable à la fraude, que l'était l'Ile aux Tourtes.

de Senneville ne put être troublé dans son commerce frauduleux. " Il ne prétend autre chose, u écrivait l'Intendant à ce ministre, que la traite " avec les sauvages, domiciliés sur sa terre ; " et nous sommes obligés de vous dire, qu'il est " bien fondé dans sa prétention, qui n"est autre " que celle de tous les habitants de ce pays. La " difficulté que lui fait 31. de Ramzay, vient de ce " qu'il prétend, que sous prétexte de traite avec M les Sauvages domiciliés, il traite avec ceux qui u venant d'en haut, sont obligés d'aller faire leur " traite à Montréal, sans pouvoir la faire dans les " habitations du haut de l'Ile ; et sous ce prétexte, " il veut l'empêcher de recevoir le paiement des " dettes, que ces Sauvages ont contractées envers " lui, prétendant que ceux qui lui paient ainsi " leurs dettes, ne sont pas domiciliés."

Ce qu'on ose alléguer ici, que M. de Senneville, ne traitait qu'avec les Sauvages domiciliés sur sa terre, était manifestement contraire à la vérité : puisque sur le Fief de Senneville, il ne résidait point de Sauvages. D'ailleurs, les dettes contrac-

11 Tl serait plus convenable pour tous de demander " cette concession, dans un endroit exempt de tout " soupçon, et qui vous serait peut-être, plus utile dans " la suite.;:

tées envers lui, par des Sauvages venus des Pays d'en haut, semblaient prouver assez clairement, qu'il leur avait fait quelque traite ; quoique dans sa défense il assurât n'avoir jamais traité avec aucun d'eux. L'Intendant concluait néanmoins ainsi son rapport : " Nous aurons attention à con- " server le droit du Sieur de Senneville, et à " empêcher qu'il ne fasse d'autre commerce que " celui qui lui est permis." Dans une lettre subséquente, M. de Pontchartrain, ayant rappelé cette distinction à l'Intendant, en lui recommandant d'y tenir la main : toute frivole qu'elle était, cette distinction servit de prétexte à M. de Vaudreuil, et à M. Kaudot, pour demander encore, en faveur de M. de Senneville, le commandement d'une Compagnie dans les troupes, comme pour le dédommager d'une perte qu'il eût faite. Ils lui écrivaient en 1708: " Le Sieur de Senneville " possède un Fort de pierres, au haut de l'Ile de " Montréal ; comme on a jugé à propos de défen- " dre de faire aucune traite, en ce lieu, avec les " Sauvages : cela lui porte un grand préjudice. u Ils supplient, pour le dédommager, de lui aecor- " der une Compagnie en Canada; il a servi en " France en qualité d'Aide de camp, et l'un de " ses frères a été tué à la guerre." Sur cette recommandation, M. de Senneville fut en effet

nommé Capitaine d'une Compagnie du détachement de la Marine ; et c'est le titre qu'il a toujours porté depuis jusqu'à sa mort, sans cesser pourtant de se livrer toujours au commerce.

Il ouvrit même un magasin à Tille-Marie, où il vendait des marchandises auxEquipeurs de canots. En 1731, il fit avec Toussaint Pothier fils, une société de commerce, qui était assez considérable pour ce temps : car M. de Senneville étant mort en 1735, on voit par l'inventaire qui fut dressé alors, que la Société avait plus de 64,000 livres en caisse, ses dettes payées. Pour favoriser l'établissement de la Colonie, Louis XIT avait permis aux gentilshommes, d'exercer le commerce, sans déroger pour cela ; et cette facilité qui les autorisait à avoir des marchandises avec eux et à trafiquer, fut l'occasion qui entraîna la plupart d'entre eux, à faire en cachette la traite prohibée avec les

M. Jacques Le Ber de Senneville laissa plusieurs enfants. Il avait épousé d'abord Marie Anne Claude de Lacour de Mathieu, et de ce mariage naquit, Joseph Hippolyte Le Ber de Senneville, dont nous parlerons bientôt. En 1722, il épousa en secondes noces, Marie Louise de Myré de Largenterie, de laquelle il eut quatre enfants : Jeanne Marguerite Le Ber de Senneville née en 1723,

qui se sentant de l'attrait pour la vie religieuse, entra à la Congrégation, où elle mourut postulante, âgée de vingt-trois ans et huit mois, et fut inhumée, le 24 Février, 1747 ; Marie Louise de Senneville née en 1724; qui épousa le 11 Novembre 1743, Antoine G-abriel François Benoit, de la paroisse de Saint Sulpice à Paris, alors Enseigne et dans la suite Capitaine d'infanterie, et Chevalier de Saint Louis ; nous aurons encore occasion de parler d'elle à la fin de ces Notices ; Louis Marie de Senneville, né en 1729, qui mourut en bas âge, ainsi que son frère Jacques de Senneville, né en 1728. Jacques Le Ber de Senneville mourut à l'âge de soixante-douze ans, et fut inhumé le 9 Mai 1735. Marie Louise de Largenterie, son épouse, lui survécut plusieurs années, comme il parait par le mariage de sa fille avec M. Benoit, auquel elle se trouva présente.

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