JACQUES HIPPOLTTE LE BER
et si effrayants, que tous les passagers craignaient; à chaque instant, de le voir s'ouvrir sous leurs pieds ; et avec d'autant plus de raison, que l'eau entrait dans le navire avec abondance. Un danger si imminent ôta bientôt la présence d'esprit à la moitié des passagers et des gens de l'équipage. On n'était qu'à un quart de lieu de la terre. La chaloupe ayant été mise à l'eau, avec vingt personnes, ils coururent les plus grands risques d'être submergés; et peu après deux vagues qui couvrirent la chaloupe, y laissèrent de l'eau jusqu'au genou. Le père Crespel, récolet, l'un de ceux que portait la chaloupe, donna alors l'absolution générale, à tous ses compagnons d'infortune, lorsqu'enfin, un tourbillon de vent les poussa brusquement à terre. Le canot vint ensuite, avec six hommes ; et le lendemain il ramena les autres qui étaient restés sur le bâtiment, au nombre de dixsept.
On n'avait de vivres que pour cinq semaines, et les navires français qui auraient pu en procurer, ne devaient passer qu'au bout de six ou sept mois. Et encore à une si grande distance de cette île, qu'il était très douteux s'ils pourraient apercevoir de là, les signaux qu'on leur ferait. Enfin, la neige, qui cette année s'éleva à la hauteur de six pieds, les glaces, la maladie, tous ces fléaux réunis,
annonçaient aux naufragés, une mort prochaine et inévitable, sans parler encore du froid, qui leur causait à tous une insomnie continuelle. On résolut donc d'envoyer une partie des naufragés à Migan, à la Grande Terre du Nord, où des Français hivernaient, pour la pèche du loup marin, avec promesse d'envoyer des vivres aux autres. Le jeune de Senneville, qui savait les langues sauvages, fut de ce nombre, afin de servir d'interprète en cas qu'on rencontrât des Indiens dans cette île.
Il y avait douze lieues de haute mer à traverser ; le 27 Novembre, 13 hommes se mirent donc sur le canot, et 17 dans la chaloupe, où se trouvait Le Ber de Senneville avec le Père Crespel. Mais la mer étant devenue affreuse, on perdit de vue le canot ; et les autres, après avoir essuyé* des contretemps infinis, et avoir été contraints de jeter à la mer, une partie de ce qui chargeait la chaloupe, se virent bientôt au milieu de glaces, furieusement agitées, qui se brisaient contre eux. Enfin ce ne fut qu'en se mettant dans l'eau jusqu'à la ceinture, ou au genou, qu'ils purent gagner la terre. Pendant la nuit qui suivit, toute la Baie se glaça ; en sorte qu'il fut impossible de dégager la chaloupe ; et pour surcroît d'infortune, un vent furieux, qui brisa les glaces de la Baie, emporta la chaloupe dans la mer.