LIVRE I. — CHAPITRE I
nom, que celui de Jeanne, qu'elle-même portait ; et ce fut le seul nom, sous lequel la jeune Le Ber fut désignée, depuis dans sa famille. Il n'est pas inutile de remarquer ici l'esprit de sagesse et de religion, qui dirigeait alors les parents, dans le choix des noms qu'ils donnaient à leurs enfants. Les personnes les plus illustres, aussi bien que celles du commun, se faisaient gloire de porter les noms des saints, qui avaient été les plus chers à Notre-Seigneur, ou à la Très-Sainte Vierge, sa mère. Elles choisissaient de préférence ceux des Saints Apôtres, Ou des Saints qui eurent le bonheur d'être alliés ou amis de la Sainte Famille, et que l'Église honore pour cela d'un culte plus éclatant, que celui qu'elle rend à la plupart des autres Saints. M. de Maisonneuve, d'une noble famille de Champagne, avait reçu au baptême le nom de Paul.
Mlle Mance, très considérée de la reine régente, mère de Louis XIV, et des dames de la cour, et issue d'une famille noble, s'honorait du nom de Jeanne; et la reine qui lui témoignait cette estime, se glorifiait
elle-même d'avoir reçu au baptême le nom d'Anne, comme étant celui de l'aïeule du Sauveur. (*)
À mesure que la jeune Le Ber fit paraître les premières étincelles de sa raison, la grâce du baptême produisait en elle des effets assez surprenants. C'est que sa pieuse mère, fidèle aux devoirs de son état, ne négligeait rien pour développer et pour
(*) Aujourd'hui, par une conduite bien différente, beaucoup de parents, qui n'ont aucun éclat de naissance, de fortune ou de talents, semblent rougir de donner à leurs enfants, les noms de ces saints si vénérés et si illustres. S'ils consentent à leur imposer le nom de quelque saint, comme l'église le désire, ils affectent, par un esprit de faste et d'ambition imaginaire, de leur en donner d'autres de leur invention, souvent inouis, quelquefois même indécents et ridicules. Ils s'imaginent par là se distinguer de la foule ; et ils ne font pas attention, qu'ils se confondent au contraire avec le vulgaire, qui est seul abusé par cette folle illusion de l'orgueil. Car si ces personnes se distinguent comme elles le prétendent; ce n'est pas de la foule, mais bien de la classe la plus honorable et la plus élevée de la société, qui de nos jours, en France, aussi bien qu'autrefois, continue de donner aux enfants, ces mêmes noms de Saint3, que le commun rebute et dédaigne.