M. C. GAUTHIER DE
U rine.
On voit par ce tableau, que l’année 1760, Jean Baptiste Le Ber de Saint Paul avait déjà treize enfants, et on a pu remarquer par le tableau précédent, qu'en 1741, Joseph Hippolyte Le Ber, son père, en avait eu douze. Il est cependant bien surprenant que l’année 1761, toute cette famille fut éteinte, à la réserve d’une tante de M. Jean Baptiste Le Ber, le seul reste des Le Ber de Gaint Paul en Canada. Cette extinction si rapide ne fut pas particulière à la famille dont nous par- Jons : elle n’était qu’une suite des arrêts de la justice de Dieu, sur presque toute la Noblesse du
Pays, qui fut comme anéantie et disparut en peu de temps avec la domination française.
On a dit, dans l’ntroduction de cet ouvrage, qu'en formant la Colonie Canadienne, le dessein de la divine Providence, manifesté par ceux qu'elle chargea de l’exécuter, avait été de porter dans cette partie de l'A mérique, la foi et les mœurs de la véritable Eglise de Jésus-Curisr. Et, si cette même Providence avait élevé quelques-uns d’entre les premiers colons au-dessus des autres, par des titres, des honneurs, et des richesses: c'était afin de se servir de ceux-ci, pour attirer plus efficacement les autres à la pratique de leurs devoirs. Tel a été, en effet, le motif de l'inégalité des conditions parmi les hommes, et de l'institution du pouvoir public après le péché. Toutefois la Noblesse Canadienne, dépositaire de ce pouvoir et des distinctions dont le Souverain l'avait revêtue, n’usa pas de ces avantages conformément aux vues de Dieu. Au lieu de se servir du pouvoir et des titres d'honneur pour faire observer les lois divines et humaines : elle sembla n’en user au contraire que pour exciter les simples particuliers par son exemple, au mépris des obligations les plus sacrées.
Sans entrer ici dans un détail qui serait étranger à ces notices historiques sur la famille Le Ber,
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nous ferons remarquer, que pendant que la ville de Québec était assiégée par les Anglais, et qu'on y était réduit à la famine, des Gentilshommes ne laissaient pas dans cette ville, comme à Ville- Marie, et ailleurs, de se livrer aux dissipations les plus scandaleuses et à l'amour effréné des plaisirs. Immédiatement après la prise de Québec, un Prêtre du Séminaire de Ville-Marie déplorait ainsi ces scandales en s'adressant dans un sermon au peuple de cette dernière ville: ‘ Depuis “ cinq ou six ans que le feu de la guerre est allu- & mé, a-ton vu cette Colonie moins coupable et & moins criminelle ? Au contraire, les crimes, les & injustices s'y sont multipliés plus que jamais. & Malgré les cris et les exhortations des ministres & de Jésus-CrrisT, on a toujours vu continuer les & désordres : doit-on être surpris après cela, de voir & continuer les châtiments du Ciel? Depuis environ “ cinq mois, que notre armée était assemblée à Qué- & bec, pour la défense de cette capitale, dans le & temps même où nos ennemis nous cernaient de & tous côtés, où les feux de leurs canons et l’éclat de & ]eurs bombes, renversaient les maisons et rédui- & gaient ia ville en cendres : que de crimes et de bri- & gandages ! que de vols et de rapines ! que d’abomi- & nations et quel libertinage n’y commettait-on pas
“ publiquement!”
L'hiver qui précéda la prise de Québec, on se
livrait à Ville-Marie aux divertissements et aux plaisirs sans mesure; et ces scandales dans un temps de guerre et de calamité publique, malgré les exhortations les plus véhémentes des Ministres du Seigneur, montraient assez que l’iniquité était montée à son comble. En publiant un Mandement de M. de Pontbriant, qui ordonnait des prières publiques, un prêtre du Séminaire de Ville- Marie, disait aux citoyens de cette ville, le 6 Mai 1759 : “ Vous n'avez que trop imité l’ancien peu- ‘“ ple (le peuple Juif ) dans ses ingratitudes, ses ‘ infidélités, ses idolâtries. On n’a point vu, il est “ vrai, parmi vous, des idoles de pierre, de bois ou ‘“ de métal: mais combien y voit-on encore tous # les jours de ces idoles de chair, de ces idoles de # Ja vanité, plus parées que nos autels, qui sem- ‘ blent ne venir dans le temple de Dieu, que ‘ pour lui disputer ses adorateurs? Combien, ‘ parmi vous, qui offrent un encens sacrilèce aux ‘ idoles du monde, à l’idole de la fortune, à l’idole “du plaisir? Pleurez, pleurez vos péchés, et “ convertissez-vous au Seigneur. Retranchez ce “ Juxe de vos habits, qui semble augmenter de jour “ en jour, avec la misère publique. Renoncez à “ ces parties de plaisir, à ces veilles, à ces prome-
‘ nades nocturnes, si dangereuses pour les mœurs.
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& Qortez de ces académies de jeu, également con- 4 traires aux loix de l’Eglis. et de l'Etat; et abs- “ tenez-vous de ces vols, de ces rapines, de ces “ fraudes, de ces injustices, si criantes devant “ Dreu et devant les hommes.”
Pendant le carnaval de l’année 1758, lorsque, par suite de la disette, les vivres se vendaient à des prix exorbitants, par exemple, le blé à quinze livres le minot, les pois à vingt-quatre, la farine jusqu'à cent livres le quintal, et toujours en espèces sonnantes; qu’enfin, le peuple était contraint de se nourrir en partie de viande de cheval: M. Bigot, Intendart, osa Len donner trois grands bals à Québec ; et avec tant de scandale, qu? l’on y jouait encore le lendemain jusqu'à sept où huit heures du matin, aux jeux de hazard. Pendant un mois tous les jours, ces sortes de jeux furent portés à des excès qu’on aurait peine à croire : il y eut jusqu'à 900 louis joués en un seul coup; et à la fin du carnaval, M. Bigot avoua qu'il avait perdu, pour sa part 50,000 livres; quoiqu’au dire du publie, il eut perdu 50,000 écus.
On ne comprendrait pas comment M. Bigot, avec ses modiques appointements d’'Intendant, pouvait néanmoins faire de telles pertes, si une lettre de M. de Montcalm au Maréchal de Bélille ne nous expliquait ce secret: “M. Bigot, dit-il, ne
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paraît occupé, que de faire une grande fortune, pour lui et ses adhérents, et ses complaisants. L'avidité a gagné les Officiers, les garde-magasins, les Commis. Vers la Rivière St, Jean, vers l'Ohio, ou auprès des Sauvages dans les Pays d'en haut, tous font des fortunes étonnantes. Ce n'es que certificats faux, admis légalement. Le moindre Cadet, un sergent, un canonier reviennent avec vingt, trente mille livres, en certificats, pour marchandises livrées
aux Sauvages, pour le compte de Sa Majesté.
‘ Si les Sauvages avaient le quart de ce que l’on
suppose dépensé pour eux: le Roi aurait tous
ceux de l'Amérique, et les Anglais aucuns. Ces
‘ dépenses qu'on a payées à Québec, par le Tréso-
‘ rier de la Colonie, vont à vingt-quatre millions ;
l'année d’auparavant, elles n'avaient été que de douze à treize: cette année elles iront environ à trente-six. J'ai parlé souvent, avec respect sur ces dépenses à M. de Vaudreuil, à M. Bigot: chacun en rejette la faute su: son collèoue. Il paraît que tous se hâtent de faire leur fortune avant la perte de la Colonie, que plusieurs peutêtre désirent, comme un voile impénétrable de leur conduite.”
M. Jean-Baptiste Le Ber de Saint Paul, ne
pouvait se faire illusion, sur le péril que courait
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la Colonie, de passer au pouvoir des Anglais; et songeait déjà, en 1758, à préparer les voies, pour son passage en France, où il avait dessein de se fixer avec sa famille, Dans cette vue, il vendit, le 13 Mai 1757, à un habitant de la paroisse de Saint Laurent, Jean Baptiste Crevier, son fief de Senneville ; (*) et le 11 Août ie l'année suivante, il vendit, de concert avee Marie Anne Le Ber de Senneville, sa sœur, la Seigneurie de Saint Paul, à M. Ferdinand Feltz, chirurgien major des troupes. Elle consistait en 552 ou 555 arpents de terre, qu'ils lui cédèrent aveu tous les bâtiments meubles, animaux et les instruments d'agriculture, pour la somme de 75,000 livres, dont 35,000 leur furent payées comptant, Comme M. Le Ber de Saint Paul avait résolu de quitter le Canada: il
fut stipulé dans le contrat de cette vente, que les
(*) En 1765, Jean Baptiste Crevier, désirant de conserver l'égalité entre ses enfants, dans le partage qu'il devait leur faire de ses biens ; et étant bien aise d’ailleurs d'éviter le droit de Quint, dù pour ce Fief, qui relevait de la Seigneurie de Montréal, en pleine foi et hommage : M. de Montgolfier, Supérieur du Séminaire et représentant des Seigneurs, lui fit la remise de cette somme qu’il aurait pu exiger, et le fief de Senneville fut
mis alors en roture.
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40,000 livres restant, lui seraient payées, à lui ou à son procureur, dans la ville de la Rochelle, le 15 Mai 1761, en espèces d’or et d'argent, ayant cours en France.
Enfin Québec fut pris, comme l'avait annoncé M. de Montcalm, et la colonie française passa entre les mains des Anglais. Il fut convenu alors entre les deux couronnes, que tous les Canadiens, qui voudraient prêter serment de fidélité à l’Angleterre, pourraient conserver leurs propriétés; et que dans l’autre cas, ils devraient les vendre, dans un temps déterminé, à des sujets de Sa Majesté Britannique. Cette clause contraignit la plupart des Gentilshommes canadiens à quitter le pays, et à vendre, à vil prix, leurs maisons et leurs terres. Ainsi les seigneuries, auxquelles ils avaient donné leurs noms, et qu’eux-mêmes, ou leurs devanciers avaient établies à grands frais, passèrent, de leur consentement, entre les mains de leurs vassaux, et quelquefois de leurs fermiers, qui prirent leur place, et furent investis des mêmes priviléges. Bien plus, plusieurs de ces gentilshommes faisaient même crier leurs Seigneuries aux portes des églises sans que personne se présentât pour les acquérir.
Dans ces circonstances impérieuses, M. Jean- Baptiste Le Ber de Saint Paul, alors lieutenant dans les troupes, vendit le 26 Septembre 1761, à
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Réné Cartier fils, la seigneurie qu'il avait obtenue en 1751, comme il a été dit, et qui fut appelée depuis de la Salle. Mais quoique cette terre s’étendit depuis Ja seigneurie de Villechauve, jusqu’à celle de la Prairie de la Madeleine, et qu’elle eut une lieue et demie de profondeur dans toute cette étendue, il la mit à si bas prix, qu'il la céda pour la somme de 10,000 livres, en donnant même à l'acquéreur douze ans pour la payer, et encore ne devait-il commencer ce payement, qu'à partir du ler Janvier 1764. La nécessité où il se voyait réduit de quitter promptement le pays, l’obligea d'accepter de pareilles conditions; et immédiatement après, il partit pour Québec, afin de s’embarquer dans le vaisseau l’Auguste, sur lequel un grand nombre de gentilshommes Canadiens devaient monter aussi, pour passer en France. Il conduisit avec lui, Madamo Le Ber de Saint Paul, son épouse, Marie Anne de Senneville sa sœur, et ses deux fils encore jeunes, M. de Senneville et M. de Saint Paul, l’un et l’autre cadets à l’aiguillette, les seuls enfants qui lui restaient alors. Enfin, après avoir été retenu, dans la rade de Québec pendant trois jours, par un gros vent de Nord-Est, le batiment partit, le 15 Octobre 1761. Il portait une partie de l'élite de la Noblesse canadienne : Le Chevalier de Lacorne, MM. de Por-
neuf, de Varenne, de Laverendrye, de Saint Bin, de Contrecœur, de Ladurantaie, Godefroy de la Perrière, et beaucoup d'autres, ainsi qu'un certain nombre de soldats ; plusieurs dumes et demoiselles de qualité ; enfin quelques riches marchands qui passaient aussi en France, Il paraît que la réupion de toutes ces personnes, leur fit perdre de vue dès le départ, leur infortune et le motif qui les obligeait d'abandonner ainsi le sol canadien. Du moins, à voir la gaicté et les procédés beaucoup trop libres de plusieurs d’entre eux, on ne les eût pas pris pour des fugitifs obligés d'abandonner leurs amis et leurs domaines. Cependant, une furieuse tempête qui dura 48 heures, leur fit prendre à tous, des manières plus graves et leur inspira des sentiments plus chrétiens. Pendant cette tourmente, ils se virent à deux doigts de leur perte; plusieurs mêmes furent blessés ou estropiés par les valises, les malles et les autres objets de transport, qui roulaient de tous côtés: les secousses brusques et violentes que la tempête imprimait au navire, ayant rompu les liens qui tenaient d’abord tous ces objets assujettis. Le danger où ils se virent alors réduits les porta à faire à Dieu bien des vœux et bien des promesses.
Mais le calme ayant succédé à l'orage, fit bientôt oublier à la plupart, non seulement le danger qu'ils
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avaient couru, mais encore toutes les promesses et les vœux qu'ils venaient de faire, Car il paraît qu'ils ne craignirent pas de se laisser aller alors à des dissipations et à des amusements que la décence condamne et que la religion réprouve, Du moins, M. St. Luc de Lacorne, l'un d'eux, s'exprime ainsi, en rappelant le péril auquel ils venaient d’'échapper: ‘“ Que de vœux au ciel! que de pro- “ messes !...... le dirai-je ? combien de parjures ! Mais Dreu exauça, pour cette fois, les prières que € les bons lui offraient, et nous fûmes délivrés par sa ‘“ main puissante, de la mort que nous croyions iné- “ vitable. ”
Toutefois, sortis de ce danger, ils se virent bientôt au moment de périr par le feu, qui, de la cuisine prit au bâtiment; car, sans la diligence du capitaine et celle des passagers, tous fussent devenus la proie des flammes. Les cris des femmes éplorées, les lamentations de plusieurs d’entre les hommes, répandirent dès ce moment, dans les cœurs de tous, une terreur que rien ne put dissiper. Comme le vaisseau avait été considérablement endommagé par l'incendie, et qu’il n’était plus possible d'y faire la cuisine: chacun fut contraint de vivre au biscuit. Mais le défaut de toute autre nourriture, eut bientôt épuisé leurs forces; et en outre,
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le mal de mer avait réduit tous les passagers à un état de prostration, qui semblait les anéantir.
Le vent d'Est, qui souffla avec une violencé extrême, renouvela peu après leurs premières alarmes; et il aurait infailliblement jeté le vaisseau sur la côte, sans les efforts intelligents des marins qui prévinrent assez tôt ce darger. Mais dans la nuit du 13 au 14 Novembre, le ciel demeurant constamment couvert, et la pluie tombant avec abondance, toutes les manœuvres se faisaient sans connaissance du lieu où l’on était. L’incertitude de la route, le défaut de nourriture, l’accablement de l'équipage, qui consistait en 15 hommes seulement, y compris même le capitaine, le lieutenant, le cuisinier et les mousses, dont deux étaient estropiés: toutes ces circonstances remplirent les passagers de la pius sombre tristesse, et la consternation était générale. Le navire voguait ainsi au gré des vents et de l’orage; la tempête augmentait: lorsqu’enfin les hommes de l’équipage perdirent courage, et prirent la résolution désespérée de se mettre sur le hamac, ce qui causa la perte du vaisseau. En vain le capitaine employa-t-il les raisons les plus pressantes pour les déterminer à faire un dernier effort. Tout fut inutile, et jusqu’au moyen extrême employé par le lieutenant, de les faire sortir de leur hamac à coups de bâton. Ces hommes
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étaient, pour ainsi dire, déjà morts; la fatigue, l'aspect d’un naufrage certain, les ayant tous comme anéantis.
M. St. Luc de Lacorne, qui était monté sur le pont, apprenant du capitaine et du lieutenant, qu’il n'y avait plus d'espoir, et que la dernière ressource était de faire côte, descendit incontinent, et annonça à tous les passagers, le parti désespéré qu’on était contraint de prendre. Ils adressèrent alors de nouvelles prières à DIEU, firent encore des vœux et des promesses. Mais déjà le navire était poussé vers la côte par les vagues les plus impétueuses, qui semblaient à chaque instant l’élever jusqu'aux nues, et l’engloutir ensuite au fond des abîmes, Enfin, au milieu de cette tourmente il échoua, et par la furie de la mer, il tourna sur le côté, à 120 ou 150 pieds de la terre.
Tous les passagers montèrent alors sur le pont. Plusieurs épouvantés par le danger, se jetèrent à l'eau, croyant arriver à terre, et périrent misérablenient. Les autres s’accrochant aux haubans, s’efforçaient de résister aux vagues, qui se succédaient ; plusieurs furent néanmoins enlevés et périrent dans les eaux. Le navire qui faisait eau de toutes parts, était déjà à moitié plein; il ne restait plus d’autres ressources que deux chaloupes : lorsqu'une vague furieuse enleva la plus grande,
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