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LES VAINQUEURS

A peine la Grèce, sous la main des législateurs, avait* e Ile mis au jour ses deux plus puissantes physionomies de peuple, les Athéniens et les Spartiates, qu'elle était arrivée à l'apogée de sa gloire par les guerres médiques. En Italie, dans une contrée sauvage, dans un paysage austère, au temps intermédiaire entre Lycurgue et Selon, un peuple s'était constitué qui, passant des siècles à lutter avec des voisins obscurs, n'imposait encore le respect à personne par delà la Sicile, alors qu'Alexandre faisait retentir du nom de la Grècie toute l'Asie, mais qui, par sa ténacité, par ses progrès lents et sûrs, atteignit cet empire du monde rêvé par le conquérant macédonien. Rien de grand ne se fait sans une vertu. Celle des Romains fut le patriotisme, qu'ils poussèrent aussi loin que les Gref», en y joignant une persistance de ligne politique que

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les cités rivales de la Grèce libre ne connurent pas, que l'unité macédonienne, viciée par un principe despotique, fut impuissante à créer. Mais il ne faut pas chercher dans la cité romaine le charme de la civilisation hellénique (Sparte la sauvage exceptée), ce sens exquis u beau, cette mansuétude de mœurs, qui firent des ommes complets comme Ëpaminondas ou Solon. Le patriotisme romain a le dévouement, le désintéressement, le courage, la force d'âme ; il n'a ni générosité ni grâce. A l'admiration qu'on ne peut lui refuser pour les grands événements qu'il a préparés, se joint la répulsion pour son aspect farouche, pour 1^ cruauté, la déloyauté même devant lesquelles il n'a pas reculé. Rome allia deux choses qui se contredisent d'ordinaire, l'agriculture et le brigandage. Au lieu de rechercher la paix, comme la plupart des populations qui cultivent des plaines, elle accepta le risque de perdre ses moissons pour faire du butin. De là, pour elle, un grand avantage militaire sur les autres races de plaine s'efféminant volontiers, un grand avantage aussi sur les races de montagne, belliqueuses et pillardes comme elle, mais n'ayant pas les ressources de concentration d'une grande ville, l'appui d'un sol se prêtant à une population compacte. Mais, si là fut sa puissance, là ne fut pas son honneur. 11 manquait à cette force une impulsion autre que l'intérêt ou l'ambition . Ce qu'il y eut de meilleur dans Rome, ce furent quelques grands efforts vers la liberté et le droit que ses citoyens firent à l'intérieur. C'était une contradiction avec son système de conquête. Pourquoi, dans un pays où la loi acceptée par tous contre les pays voisins était la domination et l'exploitation, le fort

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n'eût-il pas cherclié à dominer, à exploiter le faible? Mais les hommes sont plutôt passionnés que logiques. Les Romains, dans l'association de tous aux mêmes dangers, puisèrent, bien que d'une manière imparfaite, restreinte à la cité, le sentiment de la dignité humaine. Et c'est dans les combats livrés par eux pour[cette cause, i\ l'exclusion du fracas de leurs guerres ,* qu'il faut «•hercher trace d'héroïsme.

Rome commença par la monarchie. Elle eut, dit-on, sept rois qui, tous hommes supérieurs, ne furent pas inutiles à l'ébauche de ses destinées. Le dernier d'entre ?,ux, Tarquin le Superbe, joignit à des vues larges un faible pour la civilisation étrusque, à laquelle il appartenait par ses ancêtres. Méconnaissant le génie delà jeune cité, il menaçait de la traîner à la remorque des vieux systèmes, de renscvelir sous un linceul théocratique dont il eut tenu les bouts. Il rêvait la monarchie à la façon mystique, avec le faste et l'isolement pour lui, avec l'obliga-tion pour la foule asservie de se sacrifier à lui conquérir une ville ou à lui bâtir un temple. Il avait de l'ambition, de la grandeur, et, sans scrupule sur les moyens, employait, pour étendre son pouvoir, la perfidie non moins que les armes. Mais les Romains supportaient impatiemment le joug, et un homme de cœur attendait dans l'ombre l'occasion de frapper au cœur la tyrannie. Ayant vu périr les citoyens les plus distingués et son frère lui-même, par les ordres du roi, il s'était mis un masque sur l'àme ; il avait feint Timbécillité, il avait abandonné, pour mieux tromper les soupçons, sa fortune au caprice du maitre. On riait, on l'appelait d'un sobriquet injurieux : Rrutus. Mais de ce sobriquet il allait

faire un de ces noms que les peuples libres n'oublient jamais.

Sextus, fils de Tarquin, fit précisément surgir l'occasion longtemps attendue. A là faveur des lois d'hospitalité, il pénétra chez une feiûme de haut rang dont la beauté puisait un charme particulier dans l'austère simplicité de ses mœurs, et, après avoir en vain cherché à la séduire, il préféra user de violence que de souffrir un échec à sa volonté princière. Lucrèce appela son mari, ses parents, leur raconta ce qui s'était passé et, ne pouvant survivre à la perte, même involontaire, de l'honneur, s'enfonça un couteau dans la poitrine. Son père et son époux pleuraient ; Brutus, présent à cette scène, tira de la blessure de Lucrèce le fer teint de sang et l'éleva dans les airs : « Par ce sang si pur avant l'attentat du prince, s'écria-t-il, jejure, et vous, dieux, je vous prends à témoin de ce serment, je jure de poursuivre par le fer, par le feu, par tous les moyens qui sont en mon pouvoir, Tarquin le Superbe avec sa criminelle épouse et toute sa postérité, et de ne jamais souffrir que ni lui ni d'autres régnent dans Rome. «Ville, campagne, armée, tout subit l'ascendant de ce fou transformé où se révélait soudainement un héros. Tarquin dut se réfugier en Étrurie.

On eût dit que Brutus n'avait d'àme que pour la liberté romaine. Tarquin envoyaàRome des ambassadeurs, en apparence, pour obtenir la restitution de ses richesses, en fait, pour nouer un complot avec les jeunes gens de l'aristocratie, qui regrettaient la vie dissolue de l'ancienne cour. Les fils de Brutus, au mépris de la gloire paternelle, se mirent parmi ceux qui s'engageaient i

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ouvrir secrètement, pendant la nuit, les portes de Rome. Surpris par Tesclave Yindicius, le complot fut révélé aux consuls, et on arrêta les coupables. A Brutus un devoir cruel s'imposait ; il le remplit. Par res* pect pour sa dignité, pour les services qu'il avait rendus, on eût peut-être fermé les yeux sur l'affaire, au détriment des lois et de la sécurité publique. Lui-même, im nom de l'autorité paternelle, fit battre de verges et décapiter SCS fils par les licteurs. Puis il se retira, laissant à son collègue le soin de châtier les autres coupables. La rigidité poussée à un tel point ne sort-elle pas des limites de la vertu? Sans doute le consul qui, plus tard, au nom de la discipline, fit tuer son fils, vainqaenr malgré son ordre, poussa le devoir jusqu'à la férocité* Mais Brutus avait à punir le crime le plus odieux ; la ré* publique avait été sur le point de périr par suite dn complot. Elit-on réussi, les représailles d'un tyran courroucé eussent fait couler le meilleur du sang romain. Faiblir, c'était encourager des intrigues incessantes, plus périlleuses que la guerre. Pour donner l'exemple du chAlimcnt, alors que cet exemple était nécessaire au salut de la patrie, il triompha de ses affeclions personnelles, de l'espoir d'une postérité. Brutus mérita Fadiniration que lui voua la république.

Tarquin, déçu de ses espérances, songea, comme tous les rois chassés, à s'appuyer sur l'étranger. Il ralluma en Ëtrurie les haines contre Rome et finit par obtenir une assez forte armée. Brutus et Valérius marchèrent rapidement à sa rencontre. Aruns, fils de Tarquin, ayant dans la mêlée aperçu Brutus, ne put contenir sa fureur contre l'ennemi de sa famille, et le provoqua en

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combat singulier. Si impétueux fut le clioc qu'ayant négligé l'usage du bouclier, les adversaires se percèrent mutuellement de leurs lances et tombèrent de cheval, expirants, sans lâcher prise. Les Étrusques finirent par battre en retraite, et ce fut en vainqueur que rentra Vaiérius avec le corps de son collègue. II fut le premier pour lequel on institua cette cérémonie du triomphe qui exalta si fort Fàme des généraux romains, mais qui, lorsque les rois d'Asie défilaient derrière le char du consul avec des trésors immenses et des esclaves sans nombre, eut moins de grandeur réelle qu'au temps où, sur un char à quatre chevaux, sans autre pompe, Vaiérius acclamé parcourait Rome libre.

Les funérailles de celui qui avait sacrifié sa vie et plus que sa vie au devoir, furent héroïquement célébrées ; Vaiérius prononça son oraison funèbre, et les dames romaines portèrent un an son deuil, comme celui d'un père.

Les traditions, peu de temps après, font surgir une guerre dans laquelle un roi d'Étrurie, Porsenna, aurait guidé lui-même une armée pour défendre la cause des Tarquins. La critique historique a des motifs sérieux pour douter de l'authenticité des récits rattachés à cette guerre^ Mais la légende, sous l'incertitude des faits, a sa vérité, qui est de représenter le caractère intime d'une époque. La guerre de Porsenna est, de cette façon, le meilleur guide à travers les luttes de Rome primitive. C'est là que Horatius Codés défend, à lui seul, un pont du Tibre, pour laisser à ses concitoyens le temps de le détruire, et ne fait sa retraite, en se précipitant tout

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armé dans les flots, que lorsque le pont 8*écroule. C'est là queMuciu3, menacé du supplice pour avoir essayé d'assassiner le roi d'Étrurie, met sa main sur un brasier, prouve son mépris des souffrances en laissant le feu la consumer, et gagne ainsi le surnom de Scœvola (gaucher) .

Dans ces figures, ce qui domine, c'est l'énergie; il n'y a même 'que de Ténergie. Appelée par les Romains un exploit, la tentative de Mucius ressemble fort à une perfidie de brigand et ne se ^auve de la vulgarité que par le brasier. Plus vivante, plus belle est l'histoire des caractères, où s'accuse un esprit vraiment républicain, l'histoire de Brutus ou de Publicola. Ce dernier, après avoir été quatre fois consul, mourut si pauvre que l'Etat dut se charger de ses funérailles. Dans cette vertu, plutôt que dans la sauvagerie de Mucius, était l'héroïsme, était aussi la vitalité de Rome.

La république n'avait plus à craindre le retour des Tarquins ; elle avait toujours à redouter les ravages de l'ennemi, elle avait plus encore à se défendre contre les agitations intérieures qu'excitait l'arrogance des patriciens. Cette noblesse, plus brave que juste, se servait du peuple pour gagner des victoires et refusait de lui ac-corder aucune puissance. Elle fut tombée dès le début si, en défendant des privilèges injustes, elle n'eût imposé le respect par le désintéressement avec lequel la plupart de ses membres gouvernaient l'Etat. Presque tous les grands hommes des premiers temps de la république moururent pauvres. Alternant entre la charrue et le glaive, ils cultivaient eux-mêmes leurs champs jusqu'au jour de commander une armée.

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Cette simplicité héroïque a inspiré à Pline une belle pensée, à propos du général Cincinnatus, laboureur de quatre arpents de terre, la veille et le lendemain d'une dictature victorieuse : « La terre, osons le croire, s'oiivrait avec complaisance sous une charrue couverte de lauriers et conduite par des mains triomphantes ; soit que les grands hommes prissent autant de soin des semailles que de la guerre et qu'ils préparassent les cultures avec la même attention qu'un camp ; soit que tout fructifie mieux sous des mains honnêtes parce que tout se fait plus scrupuleusement. »

De telles vertus maintenaient dans le peuple Testimc pour les patriciens ; elles ne l'empêchaient pas d'être misérable, rongé par l'usure, et de désirer mieux. Il est certains mots qu*on ne prononce pas en vain. Les gens qui avaient chassé les Tarquins pour outrage fait aux lois, pour attentat à la liberté, ne pouvaient espérer maintenir dans une oppression humiliante des hommes libres, leurs frères, ceux qui mouraient avec eux dans les combats. De là un peuple revendiquant sans cesse ses droits, dans la conscience de sa grandeur.

On ne saurait trop admirer la retraite des plébéiens sur le mont Sacré ; justice leur était refusée. Sans se porter à la violence contre des concitoyens, ils se retirèrent tous ensemble, laissant aux grands leurs richesses, leur gloire, leur orgueil, se contentant pour toute vengeance d'une scission pacifique qui allait rendre les chefs impuissants, en leur supprimant les soldats. Pas une maison pillée. Le respect de la propriété et de la loi. Les patriciens durent céder. C'était

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un code contre l'arbitraire que voulait avant tout le peuple. Sous sa pression, dix magistrats furent nommés avec pleins pouvoirs, toute autre charge sus- |>endue, pour donner à Rome des lois écrites. Le code fut fait selon le génie romain, clair, précis, dur. Le peuple n'en demandait pas davantage, et nul ne protesta contre l'institution nouvelle. Quand Appius Claudius, le plus important des décemvirs, voulut abuser de Pinfluence que lui donnait sa position pour se changer en tyran, le peuple garda l'œuvre et brisa riiomme.

On retrouve dans cette révolte le grand souffle qui a balayé les Tarquins. Mais, cette fois, ce ne sont pas les patriciens qui dirigent le mouvement ; ménagés par les décemvirs, satisfaits de voir le peuple souffrir de la |)uissance qu'il a lui-même créée, ils s'abstiennent. Les plébéiens qui fournissent les victimes suffiront aussi à fournir les vengeurs.

La violence contre une femme alluma encore la révolte. Appius, à l'aide d'un faux témoin, veut faire passer pour son esclave la fille d'un légionnaire, laissée sans défense par son père en campagne au service de la patrie. Ce que Virginie dut s'écrier, un poète italien qui a eu une àme indomptée et généreuse au milieu d'illogiques excès de passion, Âlfieri, l'a retrouvé et inscrit dans quelques vers d'une tragédie :

« Un défenseur s'élèvera pour moi. Certes je suis fille de mon noble père; car je sens palpiter dans mon cœur une âme libre et romaine. J'aurais une autre âme, si je n'étais pas née de lui. »

La multitude se soulève, mais Appius domine la mul-

titude avec ses gardes. Virginius n'arrive, couvert de poussière, que pour perdre toute espérance. Alors, ne pouvant supporter pour sa ûlle l'idée de déshonneur et de servitude, il saisit un couteau de boucher : a C'est, ma fille, le seul moyen qui me reste d'assurer ta liberté. » Et il lui perce le cœur. Puis, se tournant vers te tribunal : « Appius, je dévoue par ce sang ta tète aux dieux infernaux. » Aux cris qu'excite une action si terrible, Appius ordonne de saisir Virginius; mais partout il se fraye un chemin par le fer*.

La scène de Lucrèce morte se renouvelle aux portes de la ville. Le corps inanimé de la jeune fille est offert aux regards de la multitude. Les femmes se lamentent; « elles demandent si c'est pour cette destinée qu'elles mettent des enfants au jour, si c'est là le prix réservé à la chasteté. » Les hommes s'animent au souvenir de leurs libertés détruites. Dans son camp, l'armée se soulève à la voix de Virginius, saisit ses étendards et marche sur Rome, où elle décide le triomphe de la liberté en fraternisant avec les autres citoyens.

L'acte de Virginius tuant sa fille pour ne pas la voir esclave, comme l'acte de Brutus tuant son fils rebelle aux lois, est d'une sublimité tragique qui fait hésiter un instant l'admiration devant son apparence farouche. Virginius est loin de pouvoir être considéré comme un héros. Il manque de hauteur d'esprit, de portée intellectuelle ; et pourtant il y a, dans sa protestation spontanée en faveur de la liberté et de la justice, le reflet des grands caractères. Comme les figures po-

* Tite Live.

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pulaires, il perd sa personnalité dans un mouvement ; sa colère devant l'outrage, son invincible haine de la servitude symbolisent, sous le nom de Yirginius, la démocratie tout entière.

11 y eut, dans les temps qui suivirent, des fanatiques de patriotisme. Les deux Décius, pour apaiser la Divinité par un sacrifice volontaire, se firent tuer dans les combats, comme Codrus. Curtius, voyant un gouffre s'ouvrir, sans doute quelque fissure volcanique, s'y précipite tout armé avec son cheval, dans l'espoir d'éloigner de Rome le danger. Régulus, prisonnier des Carthaginois et envoyé à Rome pour faire ratifier un traité funeste à la patrie, demande à rester seul responsable de ce traité signé par lui et retourne mourir dans les supplices horribles que la colère de l'ennemi lui réserve. Les trois cent six Fabius, voyant Rome s'arrêter dans ses conquêtes contre l'Étrurie, partent, résolus à continuer seuls la guerre et à doter la cité de ce qu'elle renonce il conquérir. Trop peu nombreux, ils sont surpris, mais se tirent à leur honneur du désastre, en mourant tous.

Au-dessus de ces hommes qu'un trait détaché rendit célèbres, auxquels il manque une cause sympathique, — car les Romains, combattant les Volsques ou les Carthaginois, valent leurs ennemis, et leurs ennemis les valent, — apparaissent les vrais grands hommes, les patriotes d'intelligence et de cœur, Camille, Fabricius et Scipion.

Peut-être l'orgueil romain a-t-il embelli de couleurs légendaires les exploits du Camille ou de Fabricius. Lors de la prise de Rome par les Gaulois, les pro-

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habilités historiques sont pour un tribut payé, et non pour Camille faisant remplacer l'or par le fer. De-même, les traits de générosité et d'intégrité de Fabricius arrachant un cri d'admiration à l'ennemi du moment, Pyrrhus, roi d'Épire, portent le cachet de l'imagination, travaillant après coup, plus que de la réalité*. Mais la fermeté dans les revers, le mépris de l'or, le sentiment de la grandeur de Rome sont bien les traits généraux de l'époque. Et le sénat, au lendemain d'une défaite, a pu très-bien, dédaignant les éléphants, la stratégie du roi grec victorieux, refuser de signer la paix avec Pyrrhus, tant qu'il ne serait pas sorti d'Italie.

La même grandeur collective, la plus rare, la plus importante dans un pays, puisque la mort des individualités n'y change rien, se retrouve, soixante ans plus tard, dans des conditions encore plus critiques. Un homme de génie, le plus grand chef d'armée qu'ait peutêtre produit le monde, le cruel Carthaginois Annibal, comprenant que sa patrie ou Rome devait disparaître pour céder la prépondérance à l'autre, avait, par des chemins nouveaux, frayés à travers les Alpes, envahi l'Italie et battu les troupes romaines bien plus complètement que Pyrrhus. 11 n'y avait pas surprise, car c'était la troisième victoire qu'il remportait sur elles depuis un an. Plus de troupes, un des consuls tués. Varron, le survivant, revenait piteusement avec dix mille hommes qu'il avait ralliés à grand'peine. Issu du peuple et nommé par lui en opposition au sénat, il avait, par

* Niebuhr.

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un cntrainenieiit plus généreux que prudent, défendu le territoire des pays alliés, engagé le combat malgré son collègue, et causé la défaite. Le sénat pouvait facilement s'en prendre à Télu des plébéiens, tirer du malheur commun la triste satisfaction de Porgueil de caste ; il jugea qu'il valait mieux assurer l'unioD de tous les citoyens, relever les courages. En corps, il marche à la rencontre du consul malheureux, pour le remercier solennellement de n'avoir pas désespéré de la république.

C'est à cette école que se forme Scipion l'Africain, une belle figure dont le relief gagne à s'accuser dans la lumière de la certitude. Après avoir, par sa noblesse de caractère autant que par son courage, arraché l'Espagne aux Carthaginois, il combattit Ânnibal par sa propre propre méthode, se porta sur Carthage, tandis que le vieux général, manquant de troupes, se maintenait quand même en Italie.

Rappelé par sa patrie menacée, Annibal fut battu à Xama, et Rome devint sans rivale dans le monde. La lin de celui qui décida de la fortune de Rome ne fut pas heureuse ; il eut le tort de se laisser éblouir par le souvenir de ses victoires, de se faire le défenseur des privilèges aristocratiques, de se croire au-dessus des lois, de vouloir dominer enfin. Les tribuns du peuple, alarmés pour la liberté, le combattirent par des accusations injustes, comme celle de malversation dans son ambassade d'Asie, où il n'y avait eu qu'abus d'autorité. Scipion froissé se retira en Campanie, après avoir prouvé son intégrité par sa pauvreté, et fit écrire sur sa tombe : « Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os. » Garder cette

rancunie dans la mort, c'était, après tant de clarté, s'incliner vers l'ombre; ombre d'orgueil, d'ambition personnelle, qui, dans les Romains des siècles suivants, ira s'épaississant jusqu'au jour où les vertus civiques seront mortes. Scipion, malgré sa pureté, touche au point fatal où les individualités l'emporteront sur les institutions.

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