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LES VAINCUS

Après Scipion, Rome, qui a déployé tant de vertus patriotiques pour acquérir la moitié de l'Italie, va avec moins d'efTorts abattre Carthage, l'Espagne, la Macédoine, la Grèce, l'Asie Mineure, la Gaule et l'Egypte. Elle le devra à la force d'impulsion que ses premières et peu brillantes conquêtes lui ont donnée, en se faisant si durement acheter, à sa savante organisation militaire, à ses fortes traditions politiques; pourtant ces succès laissent froid celui qui n'a pas l'admiration béate du succès. Si de l'unité romaine, par des lois mystérieuses, il est résulté un progrès pour l'humanité, le mérite n'en revient pas à Rome, qui ne le soupçonna point. Quel fut son but? Avoir des esclaves, des richesses, imposer sa volonté au monde entier. On ne doit pas lui tenir compte d'autre chose. De quelque façon qu'on envisage la puissante république, on trouve en elle l'in-

justice : d'abord, en bas, l'esclavage, des fantômes sans nombre qui ne comptent paf; partout, dans l'antiquité, l'esclavage existe, mais nulle part il n'atteint les mêmes proportions, la même brutalité. Au-dessus de cette plaie vivante, de ces affamés, de ces martyrisés saas nom, est la multitude des sujets, jouet des gouverneurs qu^on leur impose, puis la multitude romaine ayant pour privilège de payer de son sang la conquête et d'en voir les profits passer aux classes nobles qui la méprisent. Ces vices restaient voilés dans les premiers temps de la république; il y avait un vrai peuple au temps de Virginius, peuple agricole, pauvre, mais vivant de son travail. Le principe mauvais de la force a peu à peu tout vicié; la noblesse qui, à l'arrogance joignait la pureté des mœurs, y joint la corruption, que chaque jour lui apportent les civilisations morbides de TOrient asservi. La lutte subsiste entre elle et la démocratie, qui finira par vaincre ; ce sera un progrès, par certains côtés, que ce triomphe de la foule obtenant son droit à la vie ; mais le produit du passé étant une foule famélique, brutale, ignorante, son triomphe sera la chute de la liberté ; elle avilira avec elle ceux qui égoïstement la maintenaient abaissée ; la légalité oppressive à base oligarchique ne sera remplacée que par la tyrannie à base populaire ; il y avait des institutions lourdes aux misérables; il n'y aura plus d'institutions; rien que la fantaisie, selon l'heure, de la populace, de la soldatesque ou d'un maître, la force effrénée.

La république romaine finit en abîme ; c'est un tourbillon où la civilisation, les nationalités, les vertus, les crimes s'agitent un instant à la surface et dispa-

152 L'HEKOlSME.

raissent à jamais. C'est dans les débris entraînés que, parmi bien des fanges, V&a retrouve Théroïsme ; rien de juste ni de bon n'est désormais victorieux; dans quelques-uns des vaincus tressaille parfois une idée généreuse : vaincus de l'intérieur luttant contre la forme sociale, vaincus de Tcxtérieur luttant contre Tabsorption despotique; lesGracques qui veulent consoler les misérables, Spartacus qui veut affranchir les esclaves, Caton qui veut sauver la liberté de l'Etat, Vercingétorix qui veut maintenir l'indépendance d'un peuple.

Les Gracques firent à Rome un rêve analogue à celui d'Agisou de Cléomène à Sparte ; comme eux, ils voulurent rétablir la petite propriété, rendre à la patrie un peuple agricole, vivant librement de son travail; ik échouèrent de même .

Leur enfance est restée le type le plus pur et le plus élevé de la vie de famille ; la Grèce, où l'épouse obscure, inintelligente, joue un rôle effacé, où la femme qui brille par la culture de l'esprit est une courtisane, n'a pas de caractère à opposer à Cornélie leur mère, la femme sévère de mœurs, grave et en même temps ardente dans son culte du beau. Fille de Scipion l'Africain, elle avait, dès son berceau, vécu dans les idées de gloire, d'humanité, de dévouement et, s'étant un jour trouvée veuve avec douze enfants à élever, elle ne faillit pas à son devoir d'épouse et de mère. Un roi d'Egypte lui offrit de la faire reine en l'épousant ; elle refusa. Que faisait une couronne à une Romaine, fille de Scipion? N'eiit-elle pas craint de manquer à la mémoire d'un époux regretté, elle préféraft au vain faste d'un trône oriental l'éclat qui rejaillirait sur elle de la vertu

Cornélle et lei Graeques.

de ses enfants. Mais la mort vint l'éprouver dans sa mission maternelle ; de ses douze enfants il ne lui en resta que trois : une fille et les deux fils dont la gloire lit le malheur ; Tibérius et Caïus Gracchus, ses joyaux, comme elle les appelait, et qui, hélas ! Femperlèrent de leur sang I

Sous rinspiration d'une telle mère, ils acquirent au suprême degré les trois qualités dont la réunion fait le plus d'honneur à Thomme politique : le courage, l'éloquence, la générosité. Il leur manqua la modération et la patience.

Les deux figures de Tibérius et de Caïus se confondent généralement dans un même sentiment de blâme chez les uns, d'admiration chez les autres, selon qu*on les considère comme perturbateurs de l'ordre ou ennemis du mal organisé. Les nuances sont pourtant sensibles; peut-être est-ce le souvenir de son frère, tué d'une manière infâme par la noblesse, qui entraîna Caïus vers les excès-. Toujours est-il qu'il justifia par sa conduite violente les colères du sénat, sinon les outrages qui furent faits à son cadavre.

Rien de semblable dans Tibérius. Modéré dans ses demandes de réforme, il trouva en face de lui les résistances les plus perfides; s'il essaya, pour arriver à son but, de franchir les barrières légales qu'on lui opposait, du moins il ne recourut pas à la sédition; et cet homme qui périt dans une émeute de sénat, aussi honteuse que n'importe quelle émeute de populace, arrêta lui-même ses partisans prêts à combattre, pour soumettre l'incident aux magistrats, un jour où il avait pour lui la force et où on lui avait fait la plus flagrante injustice.

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Tibérius avait commencé sa vie par des succès militaires ; mais la recherche d'une autre gloire occupait son âme ; allant en Espagne, il était passé par rËtrurie et avait été pris d'une grande tristesse à voir tout le pays occupé par des troupeaux d'esclaves affamés, sauvages d'aspect, étrangers de langage, quand une population libre de petits agriculteurs romains aurait dû s y multiplier et en fertiliser la moindre parcelle. L'impression de ce dépeuplement lui resta amère et profonde; et c'est pour les raisons les plus pures, les plus hautes, sous rimpression du cœur et non de l'ambition, qu'il demanda, à son retour, le tribunat.

Il fut élu, mais pour se heurter aux difGcultés d'une réforme qu'il voulait opérer pacifiquement; haï des riches, auxquels il demandait l'abandon de terres usurpées, il finit par devenir suspect au peuple, qui blâmait ses efforts de transactions avec les classes privilégiées. Et ses ennemis du sénat, suivis d'une troupe armée de bâtons, vinrent facilement à bout de le tuer avec ses partisans, lors de sa présentation à son troi-s sième tribunat. A leur tête était ce Scipion Nasica qui, en plein forum, insultait un paysan : <« Marches-tu sur les mains? » lui demandait-il, en regardant les callosités que le travail y avait mises. Les vainqueurs, qui avaient tremblé un instant pour leurs richesses mal acquises, poussèrent la fureur jusqu'à refuser la sépulture aux cadavres. C'était la première sédition sanglante à Rome depuis l'expulsion des rois, et elle n'était pas venue du peuple, qui avait tant souffert.

Caïus Gracchus, beaucoup plus jeune que Tibérius, n'entra dans la lice que plusieurs années après. Il com-

mença, comme son frère, par servir sa patrie les armes à la main ; les hautes classes cherchaient à l'éloigner de Rome par des missions extérieures ; il déjoua leurs efforts, il résista même aux supplications de sa mère, qui ne voulait pas perdre son second fils sur ce champ de * bataille des assemblées, où le premier, épargné par la guerre, était venu périr. Le jour où il se présenta au tribunat, ce fut un tel enthousiasme que, le champ de Mars ne suffisant pas à contenir les votants, on monta., pour donner les voix, jusque sur les toits des maisons. Caïus,' d'une éloquence plus véhémente que celle de Tibérius, fit sur le peuple une immense impression ; il avait une sorte de rugissement qui emplissait le forum; il parcourait la tribune à grands pas, arrachant sa toge de ses épaules dans Tardeur de sa diction. Le souvenir de son frère assassiné le poussait sur le chemin des audaces. Voulant beaucoup de bien au peuple, le premier qui ait pensé non-seulement aux citoyens romains, mais aux Italiens, pour lesquels il demanda le droit de suffrage, il exerça son pouvoir avec les emportements de Tabsolutisme. La calomnie seule a peint Tibérius des couleurs d'un ambitieux. Il semble que Caïus fût devenu volontiers un tyran démocratique.

Il se brisa, comme son frère, aux éléments contradictoires des réformes à faire et, sans avoir toujours su, comme lui, éviter la violence, il dut se faire tuer par un esclave pour échapper à ses ennemis.

Le peuple, revenu de sa consternation, ne tarda pas à révérer comme des dieux ceux qu'il avait mal défendus^. Aux lieux où ils périrent, des temples furent bâtis où un grand nombre de citoyens allaient, à chaque sai-

SOU, porter des offrandes. Cornélie, daus le malheur, eut une force digne de son père, digne de ses fils. Dans une villa près de Misène, elle resta, recevant des amis, des étrangers, surtout des Grecs, et conversant avec fierté, sans larmes, des maux glorieux que ses fils avaient soufferts pour le peuple.

Tout esprit imbu des idées romaines, même le généreux esprit des Gracques, se fût étonné que, près des défenseurs de la foule libre, on plaçât un de ces êtres obscurs, un de ces esclaves qui tentèrent d'affranchir leurs frères, de détruire la grande iniquité d'autrefois. Les siècles ont fait leur œuvre, et ceux qui tournèrent les meules, creusèrent les carrières sous le fouet, comptent devant l'humanité nouvelle. Pas un homme libre, dans le monde antique, ne prit leur défense. Les gouvernements établirent des règlements plus ou moins doux, selon leur organisation ; les maîtres les observèrent avec plus ou moins de sévérité, selon leur cai*actère ; mais regarder l'esclavage comme une violation du droit, nul n'y songea. Aussi les chefs des insurrections d'es^ claves, nés eux-mêmes forcément de l'esclavage, viciés, énervés par le joug qui pesait sur eux, furent-ils rarement autre chose, même en disposant de milliers d'hommes, que des meneurs vulgaires. La trahison, la lâcheté, la recherche bestiale des voluptés viennent attrister ces <Jrames des profondeurs sociales qui s'appellent les guerres serviles. Un esclave pourtant se dressa contre Rome, qui fut assez pur de caractère, assez vaste d'intelligence, assez noble de cœur, pour qu'il puisse être mis au nombre des héros. Et il semble qu'une clarté doive monter de notre monde au ciel, quand la justice

tardive mais infaillible chasse hors de la vraie gloire les orgueilleux, les Émilien, les Lucullus, les Sylla, avec leurs manteaux de pourpre, leurs fronts superbes, leurs mains sanglantes, pour mettre à la place un de ces apôtres du droit, foulés dans la poussière par les préjugés de leur époque.

Un homme qui se crut un sage et qui ne fut guère qu'un excentrique, Caton TAiicien, la bouche pleine du mot vertu, conseillait, dans un traité économique, de se défaire des vieux bœufs, des vieilles charrettes, des vieilles ferrailles, des esclaves vieux, infirmes ou malades. C'était le système des hommes austères, des Romains cherchant à revenir aux traditions des temps primitifs ; le système des Romains civilisés, prodigues, ardents à savourer toutes les ivresses que le monde pouvait leur verser, c'était d'avoir des esclaves nombreux, vigoureux, bien nourris, habiles à manier les armes, pour se donner le plaisir de les faire s'entre-tuer en représentation publique. L'esclave Spartacus était dans cette catégorie, faisait partie des gladiateurs, jouets vivants de3tinés à Tamusement du peuple-roi. La révolte fut commencée par soixante-dix esclaves qui, partis de Capoue, se réfugièrent dans les montagnes et le prirent comme chef. C'était un homme chez lequel la force herculéenne et le courage sans bornes n'excluaient pas ia douceur. Habile stratégiste, il battit tous les généraux envoyés contre lui, et, maître d'une partie de l'Italie, se contenta d'en tirer la subsistance de son armée, sans laisser commettre un seul meurtre. Il faut d'autant plus admirer cette modération qu'il n'était pas Italien, n'avait aucun ménagement à garder envers des maîtres

lUO I. IIËIIOISXE.

sans pitié, vX (|ue, de plus, c'était au lendemain des guerres furieuses de Sylla et de Marius, où les hommes libres venaient de faire charrier tous les crimes à l'Italie changée en (leuve de sang.

Spartacus ne se faisait pas illusion, il n'espérait pas abattre Rome ; il voulait rassembler autour de lui tout ce qu'il trouverait d'esclaves, remonter l'Italie, puis, cette multitude une fois sortie des griffes romaines, rendre chacun à sa nationalité. Mais les victoires qu'il remportait inspiraient trop de confiance à des hommes présomptueux par ignorance ; on le contraignit à redescendre dans le sud et à suivre, pièce à pièce, l'effondrement de son rcve, sans qu'il eût ni assez d'illusion pour rien espérer ni assez de pouvoir pour rien empêcher. Restait la ressource de mourir; il se fit tuer.

Au moment où cet obscur gladiateur trouvait la liberté dans la tombe, un roi illustre, un homme de génie, agitait contre Rome l'Asie, comme Annibal avait agité l'Europe. Pas plus qu 'Annibal pourtant, ce colosse, admirable par certains côtés, n'eut cette pureté de caractère que demande l'héroïsme. Ces athlètes de résistance manquent de points sympathiques ; ils ont, avec le génie, l'atrocité ; leur patriotisme douteux est étouffé par les herbes parasites de l'ambition. Annibal veut acquérir par ses soldats la toute-puissance, Mithridate veut conserver la sienne. Partout, dans ces tristes pages de l'histoire, on se heurte aux pillages, aux égorgements furieux. Le pauvre, l'homme qui mène la charrue, fait le commerce, forme la masse inconnue des armées, est méprisé, foulé aux pieds des maîtres, consuls romains ou chefs étrangers La mort de Mithridate

LX RÉPUBUQUE ROMAINE — LES VAINCUS. i6i

condamne l'Asie sans retour à la domination de Rome ; mais qu'eûtelle gagné à rester la propriété de Mithridate? En spoliation, en cruauté, comme en grandeur, les antac^onistes se valaient. Si on laisse de côté les éclairs de la Grèce mourante, c'est plutôt à l'Occident, dans des pays à moitié sauvages, qu'on trouve des hommes dont le mobile semble avoir été non une ambition, mais un amour : eu Espagne, Yiriathe ; en Gaule, Vercingétorix.

Yiriathe n'était qu'un pâtre de Lusitanie, quand, voyant ses compatriotes victimes de la perfidie romaine, il les appela à une guerre d'embuscades dans les rochers et les broussailles ; cinq préteurs et un consul furent battus. Supérieur à sa naissance, remplaçant la science politique par l'intuition, il voulait faire oublier aux diverses races de VEspagne leurs haines séculaires. Le fier sénat romain le fit assassiner pendant son sommeil. Mais, dans cette figure entrevue, dans ce caractère arrêté avant son développement, trop peu de traits sont accusés ; ce n'est guère qu'une ombre qui passe, frémissante et poignardée.

En défendant la. cause de sa patrie, Vercingétorix déploie les vertus du héros et les facultés de l'homme de génie. La lutte fut courte et terrible. D'un côté, des peuplades ardentes, méprisant la mort, rebelles à la servitude, avec un chef qui sut un instant faire battre en elles un seul cœur et créer l'unité nationale ; de l'autre, l'élite des légions romaines, ayant cette rapidité de mouvements, cette puissance d'action que donnentlatactique, la discipline, la cohésion parfaite,

quand un chef sait en user. Et leur chef était César.

iOl L'JIËROÏSME.

Quand les Romains triomphèrent, Yercingétorix dut être saisi d*une grande douleur, peut-être d'un remords. N'était-ce pas lui qui avait pris la responsabilité d'entraîner à leur perte tant de milliers d*hommes? n*avait-il pas fait voter à la confédération, sublime de désintéressement, l'incendie des cités pour affamer l'ennemi? n'avait-il pas été jusqu'à condamner au supplice les lâches qui refuseraient de prendre les armes? Dans son propre pays, au siège d'Alésia chez les Mandubicns, n'avait-il pas du laisser mourir, entre la ville et le camp romain, les vieillards, les femmes, les enfants chassés delà ville faute de vivres? Et pour tant de malheurs, tant de sang versé, tant de cadavres livrés aux loups et aux corbeaux, qu'avait-il obtenu? Yercingétorix voulut au moins tenter de détourner sur lui la colère de l'ennemi : informé que les conditions de César pour pardonner étaient d'avoir les chefs en son pouvoir, il prit son plus beau cheval, sa plus riche armure, et vint droit au camp romain. César siégeait sur un tribunal; Yercingétorix fît tourner son cheval en cercle autour de son vainqueur, jeta ses armes et se livra sans une parole. Couvert de chaînes, il «attendit, six ans,, le jour du triomphe de César, et fut tué par le bourreau le lendemain.

Purifîé par le malheur des violences où l'exemple de ce qui Tentourait avait entraîné son patriotisme sauvage, il devint et restera le héros de la Gaule druidique aux forets mystérieuses, aux vierges prophétiques, aux bardes belliqueux, où, sous des pratiques religieuses, parfois sanglantes, se cachait l'aspiration idéale d'âmea qui avaient foi en l'immortalité.

U RÉPUBUQUE ROIJUKE ^ LK$ VAIM.lvS. m

Quant au vainqueur, il fit une IActioU\ imliguo ih son génie, le jour où il donna Tordre de tuer celui qui Tavait dominé un instant. Dans d^autre» eireouManeeK^ le même César se montra généreux : <( Snuvnx leM citoyen» romains! » disait-il, après la victoire de Plinriinle remportée sur ses ennemis de l'intérieur. Mai» cNHnil pour ne pas gâter, ne pas assombrir sa gloire aux yeux (^ ceux dont il voulait Tacclamation ; il ne Mongea \mn mia pardon d'un barbare qui, devant Home, ne comptait pas.

César, incontestablement un géant, eni aux héron m que certaines lones rouges, à Taspect énorme irl nininifë^ sont aux disques sereins des belles nuits. Il est injiisli^ d*exalter cet égoïste ; voir la bonne cause dtim mn m- Demis serait également injuste. Brrine en ^»it h m point OQ les ynaà^e% posés par la rnnt^Hfy ntrhmi h leur dédaetioD forcée : le mal^^ n'ïtffpfptU mma^ii Ytm s'orinie. Qnoid^ Taioqweiir 6^ la t^h^ efc^ k %Htm àm parti iiwmfi rfiye^ César^ ifftt ^^ ^Hhmi^^ Pnê^. le» ÇjJiiii èeHsmm ses ierTftew»^ eivl AMH^è k ptfHê

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164 L'HËROlSME.

là. L'injustice de Rome envers tant d'opprimés, il ne songeait pas à la réparer. 11 voulait une contradiction : Rome maîtresse de l'univers et n'ayant pas de maître, une liberté au-dessus d'une servitude. César voyait de plus haut ; il incorporait dans ses troupes les plus braves des ennemis qu'il avait vaincus, il installait jusque dans le sénat ses amis de race gauloise, il ordonnait la reconstruction des villes détruites : Carthage, Capoue, Corinthe. Il projetait de donner à tout l'empire un code unique, une administration semblable. Mais s'il fit faire des progrès au bien-être matériel du peuple et des provinces, il n'en fit faire nulle part à la beauté morale dont, à Rome, il précipita la chute.

A ce large génie Caton n'opposa qu'une vertu rétrograde. Il fut le rocher, et César les grandes eaux. Il resta debout sans rien empêcher ; la vague en fit le tour et passa.

Quand, en Afrique, il eut vu s'évanouir ses dernières espérances par l'incapacité de ceux qui soutenaient la même cause, il s'occupa d'assurer le salut de ses amis, de sauvegarder les intérêls de la ville où il s'était réfugié ; puis, après avoir lu le Dialogue de Platon sur l'âme, il se tua, c< se proclamant vainqueur autant qu'il le voulait, puisqu'il avait sur César l'immense avantage du droit ^ »

L'ardente horreur de Caton pour le despotisme passa à sa fille Porcie, à son gendre Brutus, avec des couleurs plus sombres. Caton n'avait pas subi de maître, Brutus en eut un, fut même son obligé, l'assassina malgré les

* Plut arque.

devoirs de la reconnaissance, par amour pour la patrie, et mourut impuissant, flétri, désabusé de tout, même de lui. Nulle figure n'est plus triste.

Ce n'était pas un misérable disposé aux trahisons, aux machinations ténébreuses; nourri de maximes stoïciennes, il avait cette vertu forte qui brave les revers, et César, qui Taimait et qui le craignait, le comblait de ses faveurs. 11 dut se faire en lui un vaste déchirement avant qu'il se décidât à frapper son bienfaiteur; mais César ne se contentait pas du pouvoir, il en rêvait les apparences monarchiques. Au Forum, il s'était fait offrir un diadème et, bien qu'il Teût repoussé, les tribuns ayant accusé ceux qui l'appelaient du nom de roi, il cassa les tribuns. Or une loi existait depuis le commencement de la république, qui autorisait à mettre à mort quiconque prendrait ce titre. Tous les mécontents de Rome, connaissant l'âme exaltée de Brutus, l'excitaient. « Tu dors,'Brutus, lut-il sur un billet anonyme ; non tu n'es pas Brutus. » Son nom même semblait lui faire un devoir de sauver la république. Il se mit à la tête d'une conjuration où entrèrent un grand nombre de sénateurs, mais la plupart, pour des raisons de plate vengeance ; Brutus était le seul qui, dans le crime, portât les sentiments de la vertu. C'est alors que sa femme Porcie, devinant son projet à son trouble, se fît à la cuisse une profonde blessure pour s'assurer de son courage à se taire dans l'éventualité de la torture, et, n'ayant pas failli dans cette épreuve, demanda à son époux de partager son secret et ses périls.

L'assassinat de César n*eut pas la Gère audace, la beauté, si on ose le dire, du meurtre d'Uippias. Des

«66 L'IIËROlSlIE.

sénateurs, réunis pour frapper un homme désarmé, sV charnent sur un cadavre jusqu'à se blesser les uns les autres, puis une terreur panique les met en fuite. En vain Brutus veut les retenir, les faire délibérer ; ils ont peur, ils se sauvent. Ce qui maintient Brutus grand, c*est qu*il n*y eut en lui ni égoïsme ni défaillance, rien qu'un dévouement sans bornes aux institutions de Rome. Aux yeux de la loi, il frappait incontestablement* dans César un criminel et pouvait se croire absous par la Némcsis des causes justes. Son erreur est d'avoir été un anachronisme, d'avoir cru à la vertu du sénat, à l'amour de la liberté dans le peuple ; ayant horreur du sang et ne voyant d'obstacle à la république que César, il ne songea même pas à frapper les chefs militaires sur lesquels s'appuyait son despotisme. Les chefs militaires se hâtèrent de frapper la liberté. Antoine, le meilleur des lieutenants de César, se rendit théâtralement au Forum avec les vêtements ensanglantés du maître, et souleva contre le sénat les colères du peuple qui regrettait le donneur de fêtes, de l'armée qui regrettait le gagneur de batailles. Les meurtriers furent forcés de quitter Rome ; la tyrannie reparut avec trois têtes, sous la forme d'un triumvirat qui pouvait faire prévoir une guerre civile, le jour où la coalition des ambitieux aurait écrasé les derniers hommes de cœur.

L'écrasement se fit sans peine. Le plus grand orateur de Rome, Cicéron, qui, dans une série de discours, avait courageusement démasqué au sénat les projets d'Antoine, paya son patriotisme de la vie. Fulvie, femme d'Antoine, se fit apporter cette tête où avait

résidé le génie, et perça sa langue d'une aiguille. Cicéron n'avait été ni un grand caractère, ni un grand politique, mais un grand homme de bien. S'il avaif eu des faiblesses de vanité, des tergiversations, des défaillances, il avait eu aussi de courageuses indignations contre te crime puissant, et il sut mourir pour la cause de la vertu. Tendre en amitié, se complaisant aux affections de famille, il avait étendu son cœur jusqu'à la patrie, plus loin même que la patrie, et, sans eu embrasser peut-être toute la portée, il écrivit, dans un ouvrage philosophique, cette expression d'une nouveauté sublime : « l'amour du genre humain : caritas generis humani. »

Pendant que Cicéron était égorgé,. Brutus errait en Grèce, cherchant des hommes pour tenter un dernier combat, s'acharnant après les plus nobles chimères, mais ce n'étaient pourtant que des chimères. Brutlis est repoussé par la logique du cortège sacré qui le voudrait dans ses rangs, qui lui tend les bras malgré tout ; car, pour ne pas être consolé, il a trop souffert. Né pour les belles actions limpides, il vécut dans les choses troubles, qui ne lui donnèrent pas un jour de bonheur. Dans la lutte même qu'il soutint contre les partisans de César, il vit, lui l'homme intègre qui, gouverneur de province, avait fait bénir le nom romain, sa cause servir de prétexte aux exactions et aux pillages. Dans le silence d'une nuit obscure, il était seul sous sa tente éclairée par une vacillante lumière, quand un fantôme entra. Brutus lui demanda qui il était, et l'autre répondit : «Je suis ton mauvais génie. » En effet, un mauvais génie présida à la vie de cet homme, et il est

cruel de penser qu'il fut égaré dans des solitudes stériles en poursuivant un mirage de vertu. Par degrés, le mirage s'affaiblit, il s'évanouit enfin pour Brutus vaincu, et, par une nuit pleine d*étoiles, se faisant tendre la pointe d'une épée, le meurtrier de César s'y précipita, après avoir poussé, les mains levées vers le ciel, ce cri désespéré, pris àlaMédée d'Euripide : « Vertu, tu n'es qu'un vain mot ! » Les ténèbres qui se faisaient sur la conscience du monde avaient pénétré jusque dans cette àme. La verlu, qui ne dépend ni des victoires ni des désastres, prouva sa réalité et sortit de ces ténèbres. La république romaine y resta.

stoïciens et chrétiens

La victoire a succédé aux incertitudes du combat, le despotisme Ta emporté sans retour. Il a commencé par la gloire mêlée de crimes, César, Auguste ; puis le crime est resté seul maître avec Tibère. L'immense territoire conquis par les légions avait une tête qui était Rome ; Rome a une tête qui est Tempereur. Du principe de la force la conséquence s'est rigoureusement déduite. Il faut une volonté personnelle qui maintienne ces éléments disparates d'où nulle volonté collective ne peut se dégager. Quelques conquérants, au milieu d'une masse de nations conquises, n'ont pu constituer un peuple. Dès lors, plus d'opinion publique, plus de contre-poids à la violence ; les armées, qui ont l'unité de la discipline, sont devenues prépondérantes et ont créé un monde fait comme elles, s'annihilent dans un chef. Ce sont elles qui nomment les empereurs; souvent celles de Germanie en choisiront un, celles de Syrie un autre. Alors bataille. Le sénat ratifie le

choix des vainqueurs ; que pourrait-il faire autre chose? Pourquoi ces Gaulois, ces Germains, ces Espagnols, ces Grecs, qui forment la majeure partie des légions, sHnquiéteraient-ils de la volonté d'une assemblée? Autrefois, pour les anciens laboureurs de Rome, le sénat représentait la patrie ; il n'y a plus de laboureurs dans le Latium ; il y a des esclaves et des riches voluptueux. Ce n'est pas contre le principe autocratique, c'est contre tel ou tel maître que les rares honnêtes gens se révolteront ; et cette acceptation d'un maître n'est pas le fait des lâches, des gens bornés ; le plus grand historien de tous les siècles, l'homme qui a eu le plus en horreur les crimes et la tyrannie. Tacite, s'y est soumis, flétrissant les meurtres, ne se rattachant jamais, dans la pratique, aux institutions républicaines qu'il aime, a La foule est prête à toutes les servitudes, » s'écrie-t-il avec mépris et douleur. Le bien n'est pas impossible avec quelques grands hommes ; il est même plus facile peutêtre, mais cette masse qu'ils plient à leur volonté se pliera aussi facilement, le lendemain, aux fantaisies d'un monstre ; c'est de la boue qui se laisse pétrir avec indifférence par le pied du crime ou celui de la vertu. Nul ne peut la faire sortir de cette malléabilité, la solidifier dans une forme. Moralité de l'histoire pour les peuples avides de conquêtes ! l'empire romain a eu ses héros guerriers, législateurs, philosophes ; le mot qui les résume tous, c'est Timpuissance. Les plus glorieux d'entre eux passent sous la pourpre, l'air abattu ; on sent des athlètes qui, d'une épaule robuste, ont soutenu un moment un mur qui s'écroule, comprenant qu'eux partis l'écroulement allait continuer. A l'intérieur, ra-

STOÏCIENS ET CHRÉTIENS. i71

menaient-ils la justice, la modération dans le gouvernement des provinces, l'honorabilité dans les délibérations du sénat, l'humanité dans les soldats et le peuple, ni le sénat, ni l'administration, ni l'armée, ni le peuple, n'avaient dans le cœur le sentiment de l'œuvre entreprise; on suivait simplement le désir du prince ; à l'extérieur, chassaient-ils les barbares, qui, sur le Rhin, le Danube, le Pont-Euxin, TEuphrate, pressaient de toutes parts l'empire, les barbares revenaient sans cesse plus nombreux, plus indomptables ; comme ennemis, ils changeaient les frontières en solitudes; comme amis, ils envahissaient les légions, Rome même ; ils finirent par atteindre jusqu'au sceptre impérial. Vouloir conquérir les Germains, les Slaves, les Scythes, les Parthes, c'était un rêve que nul n'osa faire depuis César. On ne pouvait que se heurter à l'immense inconnu ou fermer les yeux pour l'oublier.

Au temps où la Grèce, tombant sous la domination macédonienne, douta de la justice dont les dieux désertaient la cause, un philosophe, cherchant à mettre l'homme au-dessus des événements, l'honneur au-dessus du succès, la vertu au-dessus de la prospérité, avait fait consister exclusivement le bonheur danç la sagesse et le malheur dans le vice. S'affranchir de toutes les passions, dominer toutes les craintes et toutes les faiblesses, dédaigner les voluptés comme les douleurs, tel était, selon lui, Tidéal à poursuivre dans la vie. Toutes les âmes humaines n'étaient que des émanations momentanément individualisées d'une âme unique qui donnait la vie au monde. Mourir, si on n'avait point rendu la réunion impossible par des souillures, ce né-

17S LHËAOISMK.

tait qu'aller de nouveau se confondre avec cette âme universelle. Pour enseigner cette doctrine à Athènes, Zenon avait choisi un portique marqué d'infamie et, comme tel, laissé inoccupé depuisque les Trente y avaient fait décapiter par le bourreau quatorze cents citoyens rebelles à leur tyrannie. Pour Zenon, le lieu, que le préjugé croyait souillé par Teffusion du sang était, au contraire, ce qu'il y a de plus glorieux, de plus divin, le sanctuaire de la justice persécutée ; et son école, à Fétemelle confusion des oppresseurs, se fit une auréole du nom de Portique, en grec stoa^ d'où stoïcisme.

Dans la décadence de la Grèce, beaucoup d'âmes trouvèrent leur consolation dans ces doctrines qui, le reste fût-il néant, laissaient à Thomme de bien une base indestructible en lui-même. Mais la décadence de la belle nation garda toujours une certaine douceur; ce fut un crépuscule. La décadence romaine, violente, monstrueuse, eut un bien autre besoin du refuge stoïque. Déjà c'était la doctrine de Zenon qui avait nourri de sa moelle les âmes de Caton et de Brutus. C'est elle qui, la lutte reconnue impossible, donna aux belles âmes, sous Néron, la force de supporter les, tortures les plus horribles avec résignation, et les fit mourir, quand il le fallut, sans courber ni contracter leur tête impassible.

Rien n'irrita plus les despotes que cette vertu muette qui, par le contraste seul, était un reproche à leur ignominie; ceux qui étaient assez haut placés pour devenir un exemple étaient, par cette seule raison, supprimés à l'aide d'un rapide supplice. Ainsi mourut Thraséas, coupable d'être sorti du sénat pendant la délibération

OÙ Ton justi6a Néron du meurtre de sa mère, et ironiquement condamné dans toutes les formes légales.

Caton, Porcie, Brutus avaient déjà montré la vertu groupée dans une famille. On la vit se concentrer de même dans Pétus, Arria, Thraséas. Pétus Cécina, dont Thraséas était gendre, ayant été impliqué dans une conspiration contre l'imbécile empereur Claude, avait reçu de sa femme l'exemple de la délivrance par la mort. Elle s'était frappée du poignard la première, et, s'arrachant là lame du cœur, l'avait tendue à l'époux, en lui disant, souriante : « Cela ne fait point de mal. » La fille fut digne de sa mère ; elle voulut aussi mourir. Thraséas l'en empêcha, en lui montrant leur enfant, qui allait se trouver sans appui dans le monde. Et, désirant la mort, elle eut le courage de vivre.

Quant à lui, voyant arriver le questeur qui lui annonçait la nouvelle de sa condamnation, a il le reçut d'un air presque joyeux parce qu'il venait d'apprendre . que son gendre Helvidius n'était que banni d'Italie. Quand on lui eut remis l'arrêt du sénat, il fit entrer Helvidius et Démétrius dans sa chambre, et présenta au fer ses deux bras à la fois. Aussitôt que le sang coula, il en répandit sur la terre, et, priant le questeur d'approcher : « Faisons, dit-il, cette libation à Jupiter libé- <c rateur. Regarde, jeune homme, et puissent les dieux c< détourner ce présage ! Mais tu es né dans un temps où H il convient de fortifier son âme par des exemples de <c fermeté. » La mork était lente à venir, et Thraséas souffrait de cruelles douleurs ; se tournant vers Démétrius... »

Ici le temps a mis une lacune dans le récit de Tacite ;

174 L'HÉROlSME.

comme ces statues dont l'imagination cherche à reconstituer les membres détruits, la fin de Thraséas est incomplète. On ne le voit pas mourir ; il semble que le sang de ce juste continue éternellement de couler.

Le courage devant la mort est beau quand il affirme une vertu, une conviction. Même en dehors de ses formes habituelles, il apparut héroïque à la Rome impériale, le jour où Pline TAncien, après avoir toute sa vie cherché la vérité scientifique, voulut observer une éruption formidable du Vésuve, et périt, étouffe par les cendres. Mais, quoique ce soit le fait de la mort qui attire d'abord les yeux, ce n'est pas elle, qui n'est quhin résultat, c*est la cause dont elle dérive qu'il faut regarder. Si on négligeait de prendre en main cette lumière, on risquerait de glisser dans le cloaque sanglant de l'empire romain, où le courage, privé de sens moral, n'a pas * manqué. Pour avoir des richesses, des jouissances, des honneurs, on descend à toutes les flatteries, à toutes les lâchetés. Mais, s'il arrive que l'on soit pris entre deux intrigues, on n'a plus qu'à mourir, on cherche à mourir le plus doucement possible ; comme Pétrone, on s'ouvre les veines, sans effroi, dans un bain tiède et parfumé ; on ne s'élève vers aucune idée, on plaisante devant la mort. La corruption, par d'autres voies, singe ainsi le stoïcisme. De même, chez le sol- * dat, le culte du drapeau, l'esprit purement militaire engendrent des exploits semblables à ceux qui illustrent les défenseurs d'une patrie ou d'une idée. Les prétoriens qui, pour des raisons de cupidité et de licence, soutinrent Yitellius, l'empereur-pourceau, refusèrent de se rendre au parti honorable qui remportait et leur of-

frait le pardon. « Quand les portes furent brisées, ce qui n'avait pas encore péri se serra en peloton et fit face au vainqueur ; il n'y en eut . pas un qui ne tombât en frappant lui-même, et le visage tourné vers l'ennemi. )>

Que faut-il croire? Pétrone, favori de Néron, les prétoriens, sicaires de Titellius, se rapprochent-ils des héros par des similitudes de courage ? Tout au plus, on a le droit de soupçonner, dans ces hommes, des natures bien douées qu'un contact impur a viciées, de regretter qu'ils ne soient pas nés à des époques où leur énergie eût pu être tournée vers le bien par l'esprit public; tels qu'ils sont, ils restent misérables et dégradés. On ne discerne en eux, si bas qu'on y plonge, aucun mobile noble. Indifférents à la vie, ils l'étaient à toutes choses, à la patrie, à Thumanité, à Dieu. Ce qui des stoïciens fait des héros, c'est qu'indifférents à la vie, ils ne l'étaient pas au bien et au beau. Les voluptueux faisaient un jeu de leur être ; eux en faisaient un devoir.

Les deux plus grands stoïciens de l'antiquité vécurent aux deux extrémités du monde romain. L'un fut un esclave, Épictète ; l'autre, un empereur, Marc Aurèle. L'esclave vint le premier, souffrit obscurément dans l'ombre, mourut sur un grabat, léguant à la vertu, pour la fortifier, un petit volume de maximes ; l'empereur, à travers les courtisans, les armées, les peuples, alla, tout au fond des classes sociales, chercher le livre de l'esclave pour s'en faire l'écho dans un autre livre. Ces deux hommes, sous une énorme apparence d'inégalité, furent frères par l'âme, et ce serait mal les comprendre que de ne pas réunir dans l'histoire, au-

176 L'UÉROÏSME.

dessus des jeux de la fortune, ceux qui se sont réunis dansTidéal.

Ëpictèle finit par gagner la liberté, non l'aisance ; il ne la souhaita pas du reste. La misère n*efirayait pas un stoîcien. Etendu sur une paillasse, dans une chambre dont la porte fermait à peine, il ne remarquait ni l'humidité froide de sa demeure, ni la dureté de sa couche, encore moins la cruche d*cau qui pour lui remplaçait le vin, le pain noir qui devait faire son repas ; car, à la lueur chétive d'une lampe de terre, il écrivait des pensées qui rendaient l'âme inaccessible aux vicissitudes du destin.

Les beaux caractères ont leur prosélytisme, et l'on peut dire que le pauvre esclave boiteux Épictète contribua à créer l'empereur Marc Aurèle. Dans ses pensées, l'empereur parle souvent de Tesclave; il déclare qu'une de ses plus grandes dettes de reconnaissance est envers son précepteur Rusticus, pour lui avoir fait lire les ouvrages du grand stoïcien qui venait de mourir. Depuis quelque temps déjà, l'empire romain respirait. A défaut d'une grande et forte société ne subissant pas de maîtres, s'était établie la domination d'hommes d'intelligence et de cœur ; et, sans perdre sa pauvreté, sans chercher les rôles politiques, Epictète avait obtenu Testime des chefs de l'État ; mais il ne vécut pas assez pour voir sa pensée philosophique s'épanouir dans la pourpre avec le plus grand de tous. Marc Aurèle. Pour-, quoi plus grand ? L'empire fut plus glorieux sous Trajan, plus heureux sous Antonin. Marc Aurèle eut à lutter davantage. Sans avoir les goûts belliqueux de Trajan, il fit, dans les circonstances les plus graves, son devoir de défenseur d'empire aussi courageusement que

GUtne de Hsrc Auréle au Capilole-

pa3 un; il eut le cœur d'Ântonin, sans être aidé, comme lui, par le calme et la prospérité. Antonin est un des rares gouvernants de ce monde qui aient eu le repos en donnant le bonheur; il avait trouvé l'empire admirablement organisé par un prédécesseur habile, il continua à faire mouvoir les mêmes rouages ; il avait trouvé l'empire en paix, et rien ne l'obligea à rompre cette paix. Ces éclaircies dans le ciel romain ne pouvaient durer. Un homme, dont le caractère joignit des clartés à plus d'une tache, avait déjà senti la lourdeur d'un tel sceptre. Vespasien, dans son agonie, s'était levé, disant : « Un empereur doit mourir debout. » Mais ce fut surtout pour Marc Aurèle que le trône fut sans pitié. Il eût voulu s'occuper d'améliorer le gouvernement, d'élever les âmes, d'assurer partout la protection aux faibles, de réunir plus intimement les éléments épars de l'empire romain. Des calamités non interrompues ne lui permirent qu'une lutte au jour le jour avec tous les fléaux, depuis la guerre jusqu'à la peste.

En Bretagne, sur le Danube, sur l'Euphrate, les menaces des Écossais, des Germains-, des Parthcs demandaient la présence de chefs habiles. Marc Aurcle ne put suffire à la tache. Il fut obligé de donner à Lucius Vérus, son frère adoptif, l'Orient à protéger contre les ravages des Parthes. Pour lui-même, il prit le plus rude, l'Occident, les peuples du Danube, Marcomans et Quades ; et, après une guerre pénible au milieu d'immenses marécages, il revint à Rome avec deux con-^ quêtes : une paix honorable et un recueil de pensées.

C'est pendant les nuits qu'il avait ainsi philosophé,

veillant seul dans sa tente ; les jours, il les avait passés à faire des marches à pied, en tête de ses soldats, à leur donner Texemple du courage dcvaiit les privations et les périls, à maintenir la discipline, sans rigueur, par la seule force de sa parole persuasive. Dans de telles circonstances, il avait encore plus de mérite à proclamer la justice divine, à prétendre que <c la mort et la vie, la gloire et l'infamie, la douleur et le plaisir, la richesse et la^pauvreté , toutes ces choses sont distribuées indilTéremment aux hommes de bien et aux méchants, parce qu'il n'y a là ni biens ni maux véritables. »

Cette conviction lui était indispensable pour lui faire supporter patiemment son destin. A peine la guerre étrangère finie, une guerre civile éclata, suscitée par un traître auquel il s'était confié, le général des légions de Syrie, Avidius Cassius. Au départ, il fit à ses troupes une admirable harangue où il mit son cœur : amertume de vivre dans une époque avilie, désir du bien, respect du droit, tendresse profonde même pour les méchants.

c( N'est-il pas pénible et indigne avant toutes choses, disait-il, qu'il n'y ait aucune bonne foi dans les hommes, que des embûches me viennent de l'homme le plus ami, et que, malgré moi, sans aucune injustice commise, sans aucun crime accompli, il me faille en venir aux mains? »

Puis, avec sincérité, lui, le maître, il émet ce vœu, par respect pour la volonté des citoyens : « Je voudrais, si cela était possible, mander Cassius et, avec lui, discuter nos droits réciproques soit devant vous, soit

devant le sénat. Alors, sans combat, je lui céderais volontiers Tempire , si cela paraissait servir le bien général. » Prévoyant à Tavance la défaite du rebelle, il cherche à le sauver, défend un meurtre qui lui enlèverait la faculté de pardonner à son ennemi : « Le seul avantage que je pourrais retirer des maux présents serait, ayant mené à bonne fin la chose, .de montrer à tous les hommes qu'on peut bien user même des guerres civiles. »

Ces paroles ne purent sauver Avidius Cassius, abandonné et tué par ses propres soldats. Marc Aurèle ne punit aucune des nations associées à la sédition, ni personne parmi les révoltés humbles ou illustres, et il recommanda au sénat d'imiter à Rome sa clémence.

Après cette pacification, il espérait pouvoir se livrer aux travaux plus féconds de la paix ; il venait de régulariser le droit de cité, quand les barbares du Danube recommencèrent leurs incursions. Il reprit, résigné mais accablé, le chemin de la frontière, et il y mourut. Toutes ses espérances avaient été déçues, tout ce dont il avait cherché à se faire un appui lui avait manqué dans la main. Lucius Vérus, sur lequel il avait compté pour l'alléger d'une partie de l'empire, n'avait fait que s'enfermer dans Antioche, loin des troupes confiées à ses lieutenants, et se tuer de débauches. Avidius Cassius, qui avait montré des talents militaires précieux, les avait employés d'une manière perfide et funeste. Même les affections pures du foyer domestique, vivement cherchées par lui, avaient manqué à Marc Aurèle. Sa femme Faustine descendit jusqu'à la passion des gladiateurs. Son fils Commode, beau de visage, séduisant de ma-

niùrcs, dissimulait sous ces charmes exlcricurs les plus fiirouches passions. Par bonheur pour lui-même, Marc Aurèlc, disposé à croire au bien, ne vit pas ces laideurs qu'on dissimulait ; occupé de guerres, d'administration, sans cesse loin de Rome, il crut à des calomnies sur sa femme, sur Lucius Vérus ; il ne devina pas Commode, dont l'adolescence ne faisait que commencer à sa mort. Il vécut enfin d'illusions sur les siens. Les eût-il perdues, il n*eût pu empêcher, même par une répression cruelle, la boue qui inondait le monde, de salir son palais ; en les conservant, il fut consolé, soutenu, il eut la force d'arrêter quelques années l'explosion des férocités et des ignominies prêtes à surgir. On a dit que Marc Âurèle n'eût pas dû léguer l'empire à son fils, aussi sanguinaire que lâche, et corrompu que faible. Commode, il est vrai, fut tout cela; mais, douze ans plus tard, le monstre étant assassiné, ne voit-on pas l'empire mis à l'encan par les soldats ? Marc Aurèle n'est vraiment pas responsable de Commode, qu'il fit élever dans la vertu et la science par les meilleurs maîtres ; si le fils déshonore son héritage, c'est que la corruption publique définitivement l'emportait.

Quant à lui, comme Ta fait remarquer M. Paul de Saint-Victor dans son beau livre d'Hommes etDieuXy il s'est symbolisé, le jour où, après une de ses rudes campagnes du Danube si fièrement conduites, le sénat l'ayant appelé aux honneurs du triomphe, il eut le désir touchant d'associer ses filles à sa gloire, en les prenant, près de lui, sur son char. Il savait agir et penser; il avait besoin d'aimer.

Si la philosophie, la pensée abstraite sans images.

sans légendes parlant à l'imagination, arrivait à s'emparer de Tesprit des multitudes, des hommes comme Ëpictète ou Marc Aurèle auraient, par leur exemple, pu régénérer le monde romain. Ils restèrent impuissants, groupant sans doute des admirateurs et des adeptes, n'en ayant pas moins un isolement d'âme qui les obligeait à chercher, pour eux, Tidéal, sans espoir d'y rattacher l'humanité. Ils eurent de l'influence sur la législation civile, que, par un singulier contraste, des jurisconsultes amélioraient, dans l'affaissement de la société; mais cela ne suffisait ni à régénérer ni à consoler un monde pourri et calamiteux; il fallait une réaction violente, une pureté, une spiritualité, une félicité infinies, affirmées dans une croyance sans peut-être philosophique. Le christianisme, avec son Dieu né d'une vierge, avec ses essaims d'anges et d'âmes, avec son paradis éternellement éclairé du regard de l'Être divin, fut le baume et le salut du monde.

Par cette harmonie progressive des événements, qui, a côté d'un grand mal, met toujours un plus grand bien, le chef de la religion nouvelle avait surgi au temps où la liberté s'éteignait au vent de l'épée de César. Il était né au sein de ce peuple juif qui avait déjà reçu de Moïse la formule de l'unité de Dieu, mais qui, en la défendant ardemment, n'avait su que la garder, sans force de prosélytisme, plutôt comme un dépôt que comme une source ; il avait appelé à lui et vivifié par ses doctrines les faibles, les souffrants, les affamés de justice et d'amour; et le jour où une populace ignorante, poussée par des théologiens étroits, avait voulu son supplice, il s'était refusé à la résistance par le glaive, il s'était

184 L*HKROlSM£.

laissé clouer sur la croix des esclaves, offrant chacune des soufl'rances de sa longue agonie, chaque goutte de son sang sublime pour la régénération de l'humanité.

Cette croix, dressée par une escouade de soldats sur une colline de Judée, n'avait même pas obtenu d'abord un regard du sénat romain ; mais, une fois la potence abattue et le cadavre enseveli , l'idée grandit, couvrant peu à peu d'une ombre éternelle le monde antique; Jésus-Christ, le crucifié, apparut sous des traits divins, montrant pour loi à l'avenir sa parole formulée par ses disciples dans les quatre livres de l'Évangile.

Le christianisme fut avant tout une justice et une espérance ; il réhabilitait les misérables par l'égalité des hommes devant Dieu; aux esclaves, aux opprimés, il ne disait pas : Révoltez-vous, soyez libres sur la terre. Il leur ouvrait un horizon bien autrement vaste, il leur disait : Supportez paliemment Tinjustice sur la terre où l'existence ne dure qu'un jour, et, après cette vie vous serez jugés par Dieu, aux yeux de qui les humbles, s'ils ont suivi la loi du bien, sont les premiers. Ces idées n'étaient pas sans analogie avec le stoïcisme; mais le stoïcisme, qui ne donnait à l'homme d'autre appui que lui-même, ne pouvait convenir qu'aux forts, et encore les laissait-il tristes, gonflés d'amertume. Le christianisme étayait les âmes avec la foi dans les récompenses divines. Aussi les stoïciens persécutés moururent-ils, comme Thraséas, tranquilles, inébranlables, mais sombres. Les chrétiens, quand leurs principes de pureté et de fraternité parurent aux gouvernants romains un reproche contre la corruption et le despotisme, quand on les jeta aux bêtes fauves, ne se con-

stoïciens et chrétiens. 185

tentèrent pas de dédaigner, ils appelèrent à eux, ils savourèrent comme une ivresse la torture dont chaque aiguillon les pénétrait de Dieu.

Peut-être les stoïciens, à certains yeux, sembleront-ils plus grands, soutenus par le seul respect d'eux-mêmes, sans espoir de récompense ; pourtant, si cet espoir contribua à exciter la multitude des martyrs chrétiens, si la mère de saint Symphorien, emmené par les bourreaux, lui criait comme motif pour ne pas faiblir cette parole sublime mais personnelle : « Mon fils, on ne te prend pas la vie, on te la change pour une meilleure, » d'autres s'immolèrent surtout par bonheur de se dévouer à une cause piire, d'acquitter, en souffrant pour lui, la dette contractée envers le maître crucifié. D'autres encore, et ce sont ceux-là qui rentrent le plus dans le cadre des héros, se réjouirent de leur sang versé comme d'une semence de fraternité et de justice sur la terre.

Dans toutes les religions, il y a eu des fanatiques qui se sont fait hacher en morceaux ; mais ' les premiers chrétiens, s'ils avaient des esclaves, les affranchissaient, s'ils étaient riches, partageaient leurs biens avec les pauvres, enfin soignaient les malades, recueillaient les orphelins, érigeaient en principe la protection du faible, contrairement à la règle ancienne, la loi du plus fort. Le sublime est d'avoir couru à la mort pour de telles idées.

Parmi les martyrs des premiers siècles, quelques-uns se distinguent par leur intelligence, par leur caractère pendant leur vie ; tous furent égaux en enthousiasme devant la mort, ainsi que l'Évangile les proclamait égaux devant Dieu. Le courage religieux fut chez eux collectif.

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comme le courage patriotique chez les Grecs des guerres médiques. Après une sie de prédications orageuses, où, tantôt lapidé, tantôt battu de verges, hué par les uns, couvert de boue par les autres, il avait profité de ses emprisonnements pour convertir ses geôliers, de ses souffrances pour répandre la doctrine évangélique, le plus célèbre des apôtres du christianisme, le philosophe éloquent qui le dégagea de la forme juive pour le rendre plus accessible aux autres peuples, saint Paul, vint s'attaquer à Rome même. C'était sous le règne horrible de Néron ; on le laissa pourtant prêcher en liberté jusqu'au jour où il convertit à la foi nouvelle une courtisane aimée de Tempereùr. Elle se complaisait dans les raffinements de la volupté, elle regardait avec indifférence couler dans le cirque le sang des captifs, elle était prête à toutes les dégradations de l'âme et du corps, quand elle vit soudain apparaître cette lumière de pureté et de dévouement. Elle tourna ses yeux vers le ciel, et repoussa la coupe d'or que lui tendait Néron. L'empereur, irrité contre l'homme qui lui arrachait son jouet, fit décapiter saint Paul ; mais ni sa mort ni celle de l'apôtre Pierre, crucifié le même jour la tête en bas, ni la transformation en torches vivantes des chrétiens enduits de poix, pour éclairer une fête de nuit dans les jardins impériaux ne purent extirper l'idée nouvelle à peine entrevue.

Partout, pendant les premiers siècles, ce fut avec la perspective de supplices pareils que l'on fit la propagande, que Ton assista, dans des souterrains ou des déserts aux cérémonies du culte. Même les empereurs

qui passaient pour modérés voyaient avec ombrage cette sorte de société secrète, ramifiée dans tout l'empire au point qu'un chrétien pouvait partir des Gaules et aller jusqu'en Asie, avec la certitude de trouver partout asile et protection chez des frères. L'association avait bien enseigné Tobéissance à César, la soumission passive au glaive : le despotisme n'en prenait pas moins ombrage de ce détachement de la terre, de ce mépris de la mort qu'inspiraient à des peuples entiers les doctrines nouvelles. La superstition populaire faisait aussi pression près des gouvernants contre les chrétiens, ennemis des traditions païennes, des anciens rîtes auxquels on rattachait la fortune de Rome. On allait jusqu'à les accuser de comploter, dans leurs assemblées mystérieuses, l'empoisonnement des fontaines ou le meurtre des enfants.

Trajan, un grand général et un grand esprit, ne sut pas résister à ces préventions. Il défendit le zèle dans la répression, mais laissa à l'état de crime capital la' manifestation publique du christianisme. Il s'entretint lui-même avec Ignace, évêque d'Antioche, et, ne voyant en lui qu'un perturbateur de l'ordre, le fit condamner aux lions. L'histoire de ce martyr est celle de la plupart des évéques de ce temps ; il avait passé sa vie à prêcher païens et fidèles pour convertir les uns, affermir et améliorer les autres ; il avait, dans les persécutions précédentes, encouragé les martyrs, consolé leurs familles, protégé autant qu'il avait pu, son troupeau contre la brutalité. Maintenant son rôle est terminé, il est envoyé à Rome pour distraire, en mourant sous la griffe des bêtes, les 300,000 spectateurs du Co-

Usée. Tout le long de la route, les chrétiens viennent s'entretenir avec lui ; les peuples antiques, plus cruels que les modernes, n'avaient pas, en revanche, cette recherche de l'étouffement qui confisque la personnalité du condamné ; ils lui laissaient la lumière. A tous ceux qui pleuraient sur son sort, Ignace répondait avec une ferveur presque sauvage : «Laissez-moi être la nourriture des fauves par lesquels il est donné d'arriver à Dieu. » Je suis le froment de Dieu et les dents des bêtes me mordront pour que je sois trouvé le pain sans tache du Christ. Caressez plutôt les bêtes afin qu'elles me soient un tombeau et que rien ne reste de mon corps. Laissezmoi jouir des bêtes féroces*... »

Marc Aurèle fut doux aux chrétiens, ou du moins il se contenta de critiquer quelques-unes de leurs doctrines sans vouloir, en vrai philosophe, qu'on persécutât des idées. Par malheur, ses prescriptions ne furent pas toujours observées et il était encore empereur quand, à Rome même, fut mis à mort Justin, chrétien philosophe qui, après avoir demandé la vérité à tous les systèmes antiques, s'était laissé gagner par la beauté des prières évangéliques, le courage et la pureté des martyrs. Il n'avait pas rejeté sa philosophie préférée, celle de Platon; il l'avait plutôt doublée d'une religion. Quand, au risque de sa vie, il écrivit en faveur des chrétiens, il assimila les persécutions exercées contre eux à la persécution contre Socrate.

Mais son éloquence ardente frappait trop juste. Les juges crurent se laver de leurs crimes en punissant ce-

* Actes des martyrs.

lui qui les flétrissait. Justin fut envoyé au supplice. Il est triste qu'une telle ombre soit venue, contre ses intentions, obscurcir le règne d'un sage.

Bientôt le nombre des chrétiens, les talents et T influence de leurs chefs amenèrent un ambitieux à cette réflexion, que s'appuyer sur eux serait un excellent moyen pour arriver à l'empire. Aussitôt les rôles changèrent, la religion nouvelle domina, et, il faut l'avouer, se hâta de se montrer aussi intolérante qu'elle s'était montrée inébranlable dans le martyre. Elle ne se contenta point de renverser les plus beaux temples romains et grecs, elle tourna sa force contre elle-même et, divisée en une foule de sectes qui interprétaient diversement TËvangile, versa le sang pour tâcher de rétablir Tunité.

Ce désordre, cette violence du christianisme expliquent comment un des derniers empereurs, en qui se retrouvent quelques traits des anciens héros, Julien, laissa les rites chrétiens dans lesquels on l'avait élevé pour revenir à la philosophie païenne qui lui apparaissait plus sérieuse et plus calme. Pour cet abandon de sa première croyance, il fut surnommé TApostat, et les chrétiens ont longtemps flétri sa mémoire. Il eut tort sans doute de ne pas voir la beauté de la doctrine sous les passions qui la ternissaient, tort de renouer sa philosophie aux formes usées de l'ancien culte. Ce qui rachète bien des erreurs, c'est que' Julien, dans cet essai de restauration où des idées morales de l'ordre le plus élevé s'efforçaient de s'ajuster les vêtements païens, fut le plus modéré des utopistes.

Une des preuves les plus éclatantes de sa tolérance

190 L*U£ROlSME.

fut sa conduite envers les habitants chrétiens d'Antioche ; ils avaient tourné en dérision sa barbe inculte, ses vêtements sombres, l'exagération stoïcienne par laquelle il s'efforçait de résister à 1 enervcment de son époque. L'empereur se contenta de répondre à la satire par une satire, le Misopogon^ à la parole par la parole. Et cela se passait dans le sanglant empire romain. Et Julien n'était pas un empereur faible et débonnaire, mais un général de premier ordre devant l'ennemi. Comme défenseur de l'empire romain, il joua le rôle ingrat où tout génie s'épuisait : repousser les invasions des Germains sur le Rhin et le Danube, des Parthes en Orient.

En vain deux génies despotiques, mais organisateurs, Dioclétienet Constantin, avaient essayé d'étayer l'empire, il ne tenait plus. Avant eux, un homme moins remarqué, plus grand capitaine pourtant et plus gêné-* reux esprit, Probus, avait vaincu l'ennemi, mais il avait succombé devant le mal intérieur. Tandis que les autres n'avaient fait que mettre l'ordre dans la décadence, il avait cherché à régénérer ; on avait toléré, célébré les autres; lui, ses soldats l'avaient tué. C'était pourtant de l'armée qu'il était sorti, soldat de fortune, parvenu illyrien, au corps couvert de blessures et de distinctions militaires. Vêtu d'une casaque de lainegrise, par dédain de la pourpre impériale tombée trop bas, se contentant d'un plat de fèves, au lendemain des orgies de Vitellius, il avait « fait quatre fois autant de chemin que Napoléon* » pour protéger toutes les frontières par des paix glorieuses.

^ * ProudhoD, Études histofiqties.

STOÏCIEiNS ET CHRÉTIENS. 191

Julien, quand vint son tour d'agir, débuta en héros. La veille, occupé de philosophie et de lettres dans les écoles d'Athènes, il fut envoyé pour combattre en Gaule, avec une poignée d'hommes, au milieu de pièges de toutes sortes ; il triompha à force de grandeur d'âme et de tactique improvisée. A sa mort, même héroïsme ; il expira, comme Épaminondas, en apprenant la nouvelle de sa victoire. Ses dernières paroles furent empreintes de la beauté éternelle : « J'ai cherché la modération dans le gouvernement civil, et ce n'esl qu'après avoir examiné mes droits, que j'ai entrepris ou repoussé la guerre... J'ai cherché à écarter de toutes mes actions cette licence arbitraire qui corrompt également les choses et les mœurs. » Plus circonspect que Marc Aurèle, il ajouta : « Je crois prudent de ne point influencer votre choix dans la nomination d'un empereur, je pourrais ne point reconnaître le plus digne ; je pourrais exposer celui que j'indiquerais à vos suffrages, si vous n'approuviez pas mon choix. »

Cette sagesse ne porta pas ses fruits ; celui que choisit l'armée conclut un traité désastreux avec le roi des Parthes. Le dernier homme grand par les idées antiques était mort, et Theure suprême de la société qu'il représentait allait sonner. C'est quelques années après Julien, que l'invasion des barbares, composée jusqu'alors dans ses agitations les plus redoutables, de mouvements partiels, prit l'aspect d'un déluge d'hommes où toutes les races se mêlèrent ; et c'est alors que les prêtres du chri- .stianisme, impuissants à refaire des citoyens romains, hâtant plutôt qu'attardant la dissolution de l'empire par les doctrines du détachement ascétique et du cos-

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mopolitisme en Dieu, montrèrent en revanche, devant la furie de la guerre, autant de dévouement aux hommes qu'ils en avaient montré à Dieu devant la persécution intérieure. Quand Tennemi, le fer d'une main, la torche de l'autre, arrivait innombrable, irrésistible près d'une ville, ayant fait un désert de tout le pays environnant, l'évêque sortait sans armes, vêtu de ses vêtements sacerdotaux, et demandait la vie sauve pour son troupeau ; quelquefois il ne réussisisait qu'à se faire égorger, quelquefois il triomphait. Quand le Hun conquérant Attila, repoussé de la Gaule, marcha sur l'Italie, le pape saint Léon, avec tout son clergé, vint au-devant de lui. Rome fut sauvée de l'humiliation de voir, après tant de siècles de triomphes, l'ennemi entrer dans ses murs. Quelques années après, un autre barbare, Genséric, fut moins respectueux qu'Altila; mais saint Léon, qui était toujours pape, obtint au moins que pas une maison ne serait brûlée, pas un habitant mis à mort.

Avant ce cataclysme, quand l'édifice romain, prêt à s'effondrer, avait encore son apparence majestueuse, saint Ambroise, évéque de Milan, avait fait plus pour le genre humain que de sauver des richesses et des existences. Il avait incliné le front impérial lui-même sous le joug du devoir. L'empereur Théodose, ayant châtié la sédition d'une ville par le massacre de tous ses habitants, saint Ambroise, en punition de ce mouvement de colère, lui interdit l'entrée de son église. Ce prêtre, sans autre arme que l'idée d'un Dieu juste, venant dominer la toute-puissance terrestre, cette interdiction à un empereur des droits laissés aux esclaves vaut les plus

belles actions démocratiques. Grand aussi fut le maitre qui accepta l'expiation.

Saint Ambroise méritait d'inspirer de grandes âmes ; ce fut lui qui convertit saint Augustin. Jusque-là, ce futur saint avait été une âme inquiète, cherchant dans les raffinements du plaisir, dans une corruption lettrée un apaisement qu'il n'y trouvait pas.

Sa mère, sainte Monique, chrétienne enthousiaste, s'affligeait de le voir si bien doué et usant si mal de luimême. Un évéque lui avait dit, comme consolation, cette touchante parole : « Il est impossible qu^un fils tant pleuré soit perdu !» En effet, saint Ambroise fit jaillir la source d'idéal étouffée au fond de ce cœur. Retournant en Afrique, son pays natal, saint Augustin ne songea plus qu'à purifier et adoucir les mœurs corrompues et sanguinaires de ses compatriotes. Les discordes civiles, les combats de gladiateurs, partout où pénétra son influence d'évêque, furent remplacés par des hospices pour les étrangers, le soin des pauvres et des esclaves. Lui-même, en même temps qu'il élevait, dans l'ensemble de ses écrits, un grand monument théologique, vendait jusqu'aux ornements d'église pour payer le] rachat de captifs. Quand l'invasion barbare poussa les Vandales en Afrique, il fut, dans Hippone assiégée, la consolation, la force d'àme des habitants. Il mourut avant la prise de la ville, et la vue des calamités suspendues sur son pays lui fut ainsi épargnée.

La Grèce, comme nation libre, était morte depuis plusieurs siècles ; mais les poètes, les orateurs, les sages du monde romain avaient conservé soigneusement son

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àine, la faisant vivre et en vivant. Maintenant, après le corps, Tàme mourait — sauf à laisser une empreinte éternelle. Le christianisme l'emportait sur Tingénieuse fantaisie de son culte, sur les rêves abstraits de sa philosophie ; mais celle qui avait toujours été belle eut une beauté dans son dernier souffle. La fille d'un savant d'Alexandrie, splendide d'intelligence, et splendide de forme, Uypatie, s'éprit de l'idée païenne délaissée ; elle ne l'enferma pas dans une étroite superstition ; elle lui donna pour couronnement la croyance à l'immortalité, l'aspiration vers Dieu des philosophes platoniciens, elle adopta seulement ses cérémonies comme le plus délicat des symbolismes. Au premier siècle, quand on jetait les chrétiens aux bétes, il est probable que cette vierge eût couru au martyre pour confesser l'idéal opprimé. Maintenant les chrétiens, devenus multitude, menaçaient les derniers adorateurs des temples, des statues, des poëmcs du paganisme. Insoucieuse des clameurs, elle récita les vers d'Homère, et tint école des beautés qui lui semblaient une lumière nécessaire au monde.

Toujours, des dieux vaincus embrassant la fortune, Un grand cœur les défend du sort injurieux *.

Parée à la façon des prêtresses, elle passait sur un char attelé de chevaux blancs, quand des moines firent massacrer par le peuple ignorant la rêveuse attardée dans le passé.

Que dire de ces passions excessives ? le moine Télémaquc se faisait, d'autre part, tuer dans l'arène des gladiateurs, pour empêcher leurs monstrueux égorgements.

* Lecontc de Lislc.

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Donc rien d'absolu. Honneur partout au bien et au beau !

Finir comme une muse était ce qui convenait à la Grèce; mais la puissance belliqueuse entre toutes, Rome, ne pouvait finir sans un dernier rayon de gloire militaire ; quand il n'y eut plus ni citoyens ni soldats, le prestige de son nom resta encore debout quelque temps, fascinant les barbares qui se trouvaient le plus près d'elle, transformant en défenseurs acharnés ses ennemis de la veille. Le Vandale Stilicon, le Scythe Aélius, élevés dans la civilisation romaine, y puisèrent une science stratégique qui illustra le règne d'empereurs imbéciles. Dans Stilicon, on retrouve encore le culte des grandes ombres, du sénat, du peuple romain. Cet étranger chercha à organiser non des mercenaires, mais une armée appuyée sur une nation; il rêva le réveil d'une force patriotique. Dans la seconde partie de sa vie surtout, quand l'Orient fut trahi, livré aux barbares, Stilicon, se concentrant sur l'Italie et lui faisant de quelques légions une ceinture inexpugnable, s'éleva au-dessus de son temps par le génie et par le cœur.

De bas intrigants finirent par le rendre odieux à l'empereur; on jeta la division dans ses troupes; il y eut même une collision sanglante entre celles qui étaient d'origine italienne et les alliés barbares. Ceuxci voulurent donner à Stilicon le pouvoir suprême. Comprenant pour Rome le danger d'une guerre civile, et plus dévoué à la cause de l'Etat que ses défenseurs naturels, « il refusa leurs offres ; il avertit même les cités romaines de se tenir en garde contre les soldats fédérés, et, se rendant directement à Ravenne, il s'assit au

pied de la grande église, invoquant la sauvegarde de la superstition, à défaut de celle de la reconnaissance; mais il ne put se dérober au sort que la lâcheté sur le trône réserve à la grandeur d'un sujet. Le comte Héraclius, envoyé par l'empereur pour l'arrêter, se serait fait scrupule de violer l'asile du sanctuaire, il ne s'en fil aucun de tromper l'évéque de Ravenne par un faux serment, et, s'étant fait livrer Stilicon, il lui abattit la tête de son épée devant la porte de l'église ^ »

Quelques années plus tard, les assassins laissèrent Àlaric entrer dans Rome, qu'ils ne défendirent même pas.

* Sismondi.

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