DU SERVICE DE DEUX ANS
A l'heure où j'écris, M. Raymond Poincaré préside, pour la première fois, le Conseil des ministres. Il le préside, le cœur encore vibrant des acclamations de la population parisienne, en qui, durant cette journée, s'est incarnée la pensée même de la nation. Conseil solennel, entre tous, qui n'est point, comme à l'ordinaire, une simple revue des affaires courantes, mais oîi s'agitera la plus urgente, la plus grave des questions, celle d'ori dépend la vie même de la France. Ainsi, par une fortune singulière, le premier usage que le Président de la République fera de sa préro-
' ig février iQiS,
IXSLFFISANCl:: DKS DEUX ANS l8l
gative, sera de prononcer la parole décisive, allendue par le pays avec une anxieuse espérance.
Car c'est le devoir essentiel de sa charge, et nul ne saurait douter qu'il ne soit prêt à le remplir. Le Temps d'hier a annoncé les graves résolutions, préparées par le Conseil ; s'il est vrai, comme on l'a dit depuis, que l'accord ne soit pas absolu entre les ministres, c'est au chef de l'Etat, gardien de la défense nationale, qu'il appartient de les départager.
Pour le faire, il n'a qu'à écouter, à la fois, avec l'appel de son cceur, celui de l'opinion toute entière. Lundi, à la Chambre, il y eut une manifestation éclatante. M. Chéron, rapporteur général du budget, avait dit: « La Commission du budget consentira tout l'effort nécessaire pour assurer la sécurité de la patrie ». La Chambre, presque entière, éclata en applaudissements, et ils redoublèrent, quand M. Chéron insista : ce II n'y a pas un bon Français qui ne consentirait ici tous les sacrifices nécessaires, pour assurer la sécurité et l'intégrité du pays ».
Quelques heures après, le Temps pubHait les résolutions du gouvernement. Ce matin, j'ai parcouru les journaux. Aucun ne proteste, ni même ne s'étonne. U Humanité essaye bien de
i82 l'tîeurk décisive
montrer, dans les milices armées, le seul moyen de parer au danger, mais ce danger, que si longtemps elle a nie, il faut bien qu'elle l'avoue: (( L'accroissement immédiat et si rapide de l'armée-caserne de l'empire d'Allemagne cause une douloureuse surprise », dit- elle, et elle ajoute: « Dans cette épreuve redoutable, la France républicaine a besoin de tout son sangfroid ».
C'est à ce sang-froid, au sang-froid de toute la France, que, moi aussi, je veux faire appel. Nul, parmi ceux qui ont suivi mes articles, ne peut me soupçonner de tenter ici, à propos du péril national, une œuvre de parti. Scrupuleusement, je me suis interdit de chercher les responsabilités et d'accuser les coupables. Je n'ai ni le temps, ni le goût de ces polémiques. Une seule idée me presse et m'obsède, la défense du sol national. Et, si, derrière les vivais, M. Poincaré a essayé de discerner la pensée populaire, c'est celle-là qui lui est apparue, dominant toutes les autres.
Or, la défense nationale n'est pas assurée : c'est le fait brutal, certain, qui saute à tous les yeux. Le premier effet du sang-froid, qui donne
INSUFFISANCK D !• S DEUX AXS I (S3
la maîtrise de soi, est de regarder en face la vérité et les résolutions qu'elle commande. La défense de la patrie n'est pas assurée, pour une raison qui domine tout, l'insuffisance des effectifs. Gela est. désormais, comme un coin, entré dans tous les esprits. Je ne parle pas seulement de la situation qui résultera de l'immense effort que l'Allemagne va faire et dont le détail est encore ignoré. Dès cette année, elle aura une armée active de 65o.ooo hommes. C'est l'effectif que la loi de 191 2 prévoyait pour 19 15: il sera atteint immédiatement par rincorporalion de VErsalz-Reserv. A ces G5o.ooo hommes, la France, avec sa loi de deux ans, en oppose, déduction faite des troupes d'Algérie, de Tunisie et du Maroc, environ /'i 80. 000.
A oila, en hloc, la situation. Ln seul remède peut la changer, en l'état déplorahle de notre natalité, le retour à la loi de trois ans. J'ai écrit, clans mon dernier article, que j'hésitais, malgré ma conviction profonde et ancienne, à le demander pour tout le monde, heureux, déjà, si nous l'obtenions pour la cavalerie. Je donnais, de cette hésitation, une seule raison, l'incertitude oij j'étais encore des résolutions du gouvernement, dont, en un tel sujet, l'initiative est indispensable. L'incertitude est dissipée. La question
l8i L'HEURE DÉCISIVE
a été posée nettement, courageusement, au Conseil des ministres. Dès qu'elle est posée, elle est résolue. Car, pour la trancher négativement, il faudrait avouer la peur des électeurs, et qui l'osera .►^ qui osera mettre en balance 1 intérêt électoral avec le salul de ia France ?
Pourquoi, d'ailleurs, ce mépris du pays? Pourquoi se défier de lui, si on lui parle franchement, loyalement, en invoquant son patriotisQie? M. Cliéron a raison, quand il dit qu'aucun bon Français ne reculerait devant les sacrifices nécessaires. En 1905, il est vrai, beaucoup de députés ont voté la loi de deux ans, et quelques-uns de ceux qui ont eu le courage de la repousser, ont perdu leur siège. Mais quel ministre, quelle autorité parlementaire, quelle autorité militaire même avait éclairé le Parlement el la nation? L'un et l'autre ont été trompés, voilà la vérité.
Aujourd'hui, l'expérience est faite. Les termes du problème sont renversés. Il n'y a pas une autorité qui ne dénonce la loi de deux ans comme funeste à l'armée et au pays, pas un ministre qui puisse, demain, prendre la responsabilité de la défendre.
Pas un, j'en suis sur. S'il en est qui hésitent