‹ L'heure décisiveChapitre 46 sur 62 · LES UTOPIES DE M . JAURES · texte numérisé non relu

LES UTOPIES DE M . JAURES

Le Temps a publié liier soir une noie réconfortante, ce Les solutions intermédiaires, écrit-il, en parlant des éludes qui se poursuivent au ministère de la guerre sur la question des eilectifs et la durée du service, — service de trois ans pour la cavalerie et l'artillerie à cheval seulement, engagements et rengagements, service de trente mois, — semblent toutes impraticables ou inopérantes. Le service de trois ans paraît donc devoir être la conclusion. Mais il s'agit du service de trois ans, sans dispenses, et non pas du retour a la loi de 1889. y>

1 26 février iQiS.

C'est bien ainsi que m'est, dès le premier jour, apparue la solution du problème. M. Jaurès croit triompher contre moi, parce que j'ai parlé des facilités qu'à la rigueur on pourrait donner aux étudiants, durant la troisième année. Est-ce que des facilités, qui laissent l'homme toujours disponible, sont une dispense ?

Du reste, je vais tout de suite tranquilliser M. Jaurès, qui pousse des cris d'horreur devant la résurrection du privilège « bourgeois ». Je ne demande, je ne souhaite aucun privilège. J'ai dit nettement, dans mon dernier article, et je répète ici qu'à mes yeux le service de trois ans peut se concilier avec toutes les exigences de la culture intellectuelle.

Le service d'un officier, d'un capitaine ou d'un lieutenant est autrement absorbant que celui d'un simple soldat. J'en connais pourtant, et tout le monde en connaît comme moi, qui, sans manquer un seul jour aux obligations professionnelles, ont passé des examens brillants, celui-ci la licence en droit, celui-là le doctorat en médecine. C'est une question de volonté. Et quand aux élèves des grandes écoles qui ont des concours en perspective, c'est une question de limite d âge.

Tout cela, ce sont les détails d'application. Ce

LFS UTOPIl-S DE M. J x\ L R E S 20I

qui importe, c'est le principe, et le principe, c'est le service de trois ans.

M. Jaurès n'en veut pas, voyons ses raisons. Quoique, emporté par sa plume oratoire, il propose de décréter ce d'imbécillité ou de trahison » les hommes, dont je suis, qui osent le demander, il condescendra, j'espère, à m'entendre, et il voudra bien, afin de s'épargner un malaise inutile, s'alYranchir un moment, s'il le peut, de la hantise (c romaine », qui lui fait apercevoir à tous les détours du débat le pape et son secrétaire d'Etat.

M. Jaurès dit : a Depuis des années la France ne demande aux citoyens que deux ans de service à la caserne. Depuis des années, les méthodes d'instruction et d'éducation ont été adaptées à cette durée. Si donc on les retient une année encore, on sera obligé de leur avouer qu'on ne les garde pas pour compléter leur éducation militaire, mais seulement pour grossir les effectifs encasernés. »

Creusons un peu cela. D'abord il faudrait prouver que les méthodes d'instruction et d'éducation ont été adaptées au service de deux ans. C'est le contraire qui est vrai. Sans même

20^ LMIEIHE DECISIVE

parler de la cavalerie, sacrifiée enlièremenl par la loi de deux ans, on n'a rien fait de ce qu'il eût fallu pour compenser les inconvénienls du service à court terme. Et la faute n'en est pas au commandement. Ce n'est pas lui qui pouvait, pour ne citer qu'un exemple, improviser les camps d'instruclion et les champs de tir, indispensables à la formation hâtive des jeunes soldats, et ce n'est pas lui, non plus, qui, au moment 011 la force principale de l'armée apparaissait de plus en plus dans les réserves, a voulu la réduction des périodes d'exercice.

La vérité, c'est qu'une fois le service de deux ans enlevé par l'assaut des politiciens, ceux qui l'avaient imposé n'ont eu d'autre pensée que de continuer, par tous les moyens, à affaiblir l'organisation militaire. Et pourquoi? parce qu'au fond de leurs esprits, moins ouverlement avouée que par les socialistes, mais secrètement acceptée par tous, il y avait la conception de l'armée de milices, ter aie logique de tous leurs raisonnements.

M. Jaurès a, du moins, le mérite de poser la question sur son vrai terrain. 11 dit : ce L'éducation militaire est faite après deux ans; vous ne

LES LTOPIKS DE M. JAURKS 2o3

voulez que grossir les elTectifs encasernés. » Qu'est-ce donc que l'édiicalion militaire? Le débat est la. Est-ce que c'est seulement le maniement des armes, l'école de peloton, la formation mécanique et matérielle du soldat? Xon : pour cela, c'est trop de deux ans. L'éducation militaire, c'est la formation de l'esprit, de la mentalité, de l'intelligence militaires.

Voilà le fond de la question. 11 ne sulTit pas d'être prêt à mourir, il faut être prêt à donner sa vie, à la fatigue, a la privation de chaque jour, sans que, dans 1 exercice du dévouement, l'âme soit troublé par la révolte de l'esprit^ ou trahie par les forces du corps.

Cela ne s'improvise pas. Le courage du soldat peut être naturel. La vertu militaire se donne. Elle est plus nécessaire que jamais dans les armées modernes, où les réserves ont pris une si grande place, parce que, sans encadrement, celles-ci ne sont qu'une faiblesse, et que l'encadrement, ce sont les soldats, pénétrés de l'esprit militaire, exercés et endurcis, qui peuvent seuls le procurer.

C'est pourquoi. moQsieur Jaurès, oui, il faut (c grossir les effectifs encasernés ». Oh! je sais bien que nous ne pouvons pas nous entendre. Moi, je veux que nous ayons, sur la frontière,

20'\ L-IIEUÏli: DECISIVE

une armée capable de défendre le sol sacré contre le formidable effort d'une attaque brusquée, et qui permette, ainsi à la concentration générale, de s'opérer régulièrement et rapidement. Vous, ah! vous avez une toute autre conception. Vous l'avez développée en abondantes périodes. Vous voulez des milices, réunies au loin, dans une zone reculée, derrière la Loire, jusque sur le plateau Central, livrant la France à l'invasion, pendant que, là-bas, s'amassera c< toute une nation, comme s'amassent au creux de l'horizon des nuages noirs de tempête. »

Nous avons entendu ces mots— là, en 1869, quand Jules Simon demandait une armée qui n'eut pas l'esprit militaire. Un an plus tard, ils nous entraient dans le cœur, comme des coups de couteau, pendant que, sous la pluie, dans les chemins défoncés, nous battions en retraite de Saint- Avold sur Metz, abandonnant aux Prussiens les marches de Lorraine.

Mais pourquoi discuter? Ce n'est pas une question militaire qui est entre nous ; c'est une question de politique nationale. Au-dessus de l'article oii M. Jaurès s'emportait contre l'imbécillité et la trahison des hommes qui demandent

Li:S UTOPIES DE M. JAURES :>,OJ

le service de trois ans, Vllumanilé publiait l'appel de ]a Fédération socialiste, qui réclame les milices nationales et le rapprochement francoallemand, le désarmement et la capitulation. Ceci éclaire cela.

La Fédération socialiste de la Seine se ditcc en plein accord avec les socialistes d'Allemagne ». Où est-il, cet accord? Par quoi, par quels actes précis s'est-il manifesté ? Tous les jours c'est le contraire qui nous est révélé. Hier encore, la Gazette de Francfort^ écrivait : « On ne saurait trop répéter que de nombreuses déclarations socialistes nous autorisent à dire que le parti socialiste considère le vote de la loi militaire comme inévitable. » Il est vrai, il y aura des accommodements. On annonce de Berlin, que les députés socialistes allemands voteront contre le projet militaire, qui ne dépend pas d'eux, et pour la loi financière destinée à couvrir les dépenses qu'il nécessitera.

Mais, quand on oppose à M. Jaurès et à ses amis les paroles des socialistes allemands, il se trouve toujours que ce sont des ce individualités sans mandat ». Hier, c'était M. llildebrandt, dont M. Charles Andler a cité les paroles décisives. Il paraît qu'il a été exclu du parti. Aujourd'hui, c'est M. Maurenbrecher, qui déclare

20G L- II El RE DÉCISIVE

qu'aucun arliclc du programme socialiste ne défend de voler les dépenses militaires. Il paraît que c'est a un théologien nationaliste, mal converti au socialisme ». Combien sont-ils de ces a exclus », de ces ce mal convertis », qui sont prêts a marcher contre nous, ce dont je ne puis, d'ailleurs, que les louer?

Manifestes, discours, anathcmes a la guerre, ce sont des mots. Il n'y a que les faits qui comptent, et les faits sont éclatants. Ce n'est pas VÉcho de Paris seul qui les révèle. Le Matin a envoyé à Berlin M. Jules Iledeman. Il faut lire ses correspondances, depuis trois jours. Lui aussi, une fois là, s'est vu en présence des faits, il les énumère, il déchire toutes les illusions, il montre l'effort « inouï » accompli dans l'armée allemande, il cite les paroles d'un député socialiste qui lui a dit : « L'augmentation de nos effectifs? Mais elle est dirigée contre la France. Comment pouvez- vous en douter? » Et voici aujourd'hui sa conclusion : c< En Allemagne, il n'y a aucune divergence d'opinions dans la presse, en ce qui concerne les mesures militaires... Les nouveaux et formidables armements de l'Allemagne demeurent sans motif. L'opti-

Page 1