NECESSITE DES TROIS ANS
La loi des cadres, récemment volée, n'en a, il est vrai, prévu que iGo. Pourquoi? Justement parce que les termes du problème étaient inversés et qu'au lieu de calculer le recrutement d'après l'elïectif, il a fallu subordonner celui-ci à celui-là.
Donc, voilà les ch'lTres reconnus comme indispensables ; 190 liommes dans les corps de couverture, 1^0 à l'intérieur. Eli bien! nous arrivons à grand'peine, en dégarnissant tout le reste, à avoir sur la frontière des compagnies de i5o hommes, qui sont de iio partout ailleurs.
Pour la cavalerie, il faudrait un eflectif initial de 170 hommes par escadron. Je n'ai pas le chiffre exact de l'efTectif actuel, mais, tout le monde le sait, nos escadrons, dans la période où nous sommes, ne sont que des squelettes.
Notez que je raisonne en face de la situation allemande, telle que nous la connaissons, d'après la loi de 191 2, qui recevra son plein effet en octobre I9i3. Nous ne savons pas encore ce que seront les projets nouveaux. Mais, si le service obligatoire est, comme le demande le gouvernement impérial, rigoureusement appliqué, alors ce sera près d'un million d'hommes, 85o.ooo au moins, que l'Allemagne mettra sur pied.
Si la France hésite, devant une telle menace, à se mettre en état de défense, si elle laisse ses
If)/| LIlliUUE DÉCISIVE
compagnies et ses escadrons dans l'état où je viens de les montrer, c'est le suicide. Il n'y a pas d'autre mot. Voilà ce que le gouvernement doit dire au pays, nettement, sans timidité, sans détours.
"ï a-t-il, pour échapper à ce suicide , autre chose que le service de trois ans ? Personne ne peut le soutenir. Car je n'accepte pas, comme une base de discussion sérieuse, la levée en masse des milices inorganisées de M. Jaurès, pareilles a la sortie torrentielle que réclamaient les généraux de la Commune. En 1792, à l'Assemblée législative, un député, nommé Charrier, disait, en discutant le rapport sur l'armée, de M. de iVarbonne, ministre de la guerre : ce Qu'est-ce que l'armée? C'est la France entière. Tous les citoyens français sont l'armée. Pourquoi recruter? L'heure sonnant, tous les patriotes seront sous les armes...)) On ne dira pas mieux. C'est toute la conception des milices. L'histoire du monde en a fait justice.
Alors, si cela est insoutenable, si c'est, comme il n'est pas permis d'en douter, décréter le deuil de la patrie, et si la loi de deux ans ne nous donne, comme nul ne peut plus le nier, que des
m;cessite des trois ans 190
squelettes de compagnies et d'escadrons, que reste-t-il ')
Le service de trente mois? On dit que l'idée s'en agite dans les conseils du gouvernement. Regardons-y d'un peu près. Le service de trente mois consiste essentiellement dans l'appel de chaque classe en deux portions égales, chacune de 100.000 hommes environ, convoquées, l'une au i*^^^ octobre, l'autre au 1^^ avril suivant. C'est une demi-mesure, inefficace et décevante, moins que cela, un remède inopérant, donc pire que le mal. Il ne résiste pas au calcul attentif des liommes du métier. Au i^^' avril I914, lorsque partira la classe de 19 10, actuellement sous les drapeaux, et conservée pendant six mois au delà des deux ans, l'elTectif, en fait, se trouvera moindre qu'il n'est actuellement. Il comprendra, au lieu de 200.000 hommes ayant dix-huit mois de service, et 200.000 en ayant six, 200.000 hommes de dix-huit mois, 100.000 de six et 100.000 qui viendront d'arriver.
Ainsi, bon gré, mal gré. si nous voulons sérieusement ctre en état de combattre , a être prêts à la guerre», suivant le mot de M. Poincaré, il faut accepter le remède intégral, la loi de trois ans, qui nous donnera 200.000 hommes de plus, et constituera, avec la portion permanente, les
iqG liieure décisive
engagés et les rengagés , une armée active de 700.000 hommes, solides et exercés, avec quoi la France peut regarder l'avenir sans trembler.
La grande objection, je le sais, c'est la question des dispenses. Peut-on demander à toute la jeunesse de ce pays de donner trois années au service militaire, sans compromettre gravement son effort intellectuel? Je le crois, je crois qu'il n'y a pas de diplôme qui vaille le salut de la patrie, et c'est, à mon avis, sur ce terrain-là qu'il faut poser la question.
On nous a raconté, et nous avons trouvé cela très français, que M. Poincaré avait achevé son droit pendant sa dernière année de service. Je veux que ce soit une exception. Peut-être pourrat-on, par certaines dispositions, faciliter les études pendant la troisième année. Encore faudrait-il ne pas étendre à l'infini le souci intellectuel. Ce qui a tué la loi de trois ans, ce qui en a dégoûté un moment les autorités militaires elles-mêmes, c'est la surenchère, l'exploitation politique des dispenses. Au début, elles étaient strictement limitées à des cas restreints. A la fin, il y avait 70.000 dispensés. Tout le monde se se glissait sous cette porte basse, par oii la
NECESSITi: DES TROIS ANS
défense nationale s'écoulait en un courant toujours grossi. Honte et scandale, dont il ne faut plus à aucun prix !
Et qu'il me soit permis de le dire ! Depuis que j'ai commencé ici cette série d'articles, depuis surtout que j ai, sous le coup de la menace allemande, quitté pour un moment la politique extérieure, pour aborder le débat militaire, je reçois des lettres en foule, d'inconnus, de tous les points de la France el d'iiommes de toutes les conditions. Presque toutes sont des lettres de jeunes gens, et des cris magnifiques de cœurs généreux, résolus au sacrifice. «Nous voulons que la France vive, qu'elle vive grande et respectée; et, pour cela, nous sommes prêts à tout.»
Voilà ce que disent ces jeunes hommes, intellectuels et travailleurs, pauvres et riches. Je supplie le gouvernement de les entendre. C'est la voix même de la nation, saine et vigoureuse. Ah ! la gloire intellectuelle, cela est très beau, c'est l'auréole d'un pays. Mais elle ne rayonne pas sur les ruines. Ecoutez, vous qui tenez, dans vos mains, le destin de la patrie, écoutez la terrible parole que Prévost-Paradol jetait en 1869 a l'Empire aveuglé : (( La défaite, ce serait le
tombeau de la grandeur française, et nous serions réduits à vivre de notre gloire passée, en fatiguant l'Europe de nos grands souvenirs. » Vous ne voulez pas cela, et c'est pourquoi, sans perdre un jour, sans vous arrêter aux objections et aux détails, il faut agir. La France attend.