Dans le Parlement
Qiiousque tandem... Parmi les consuls de la République, aucun ne se dressera-t-il à la fin, pour redire l'apostrophe illustre P Quoi ! Depuis douze jours, le gouvernement a déposé le projet de loi militaire. Il a dit, ayant montré d'un mot l'état actuel de l'Europe, « qu'à cette heure grave, quelque chose domine toutes les contingences, triomphe de toutes les hésitations d'une grande et noble démocratie, c'est sa volonté bien arrêtée de vivre forte et libre et de rester maîtresse de ses destinées. »
Ainsi c'est la vie du pays, c'est son indépendance, c'est son avenir, qui sont en jeu. Le
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ministre de la guerre le dit, au nom du président de la République. Et, depuis douze jours, la commission qui a reçu rhonneur redoutable de veiller à la défense nationale, permet à M. Jaurès d'user en discours sans limites, en controverses sans issue, en interrogations sans excuse, le temps dont tous les moments appartiennent au salut public.
C'est un scandale. Il faut le dire tout net et tout haut. Qu'on n'oppose pas la prérogative parlementaire ! Il ne s'agit pas ici d'une loi quelconque, qui n'engage que des responsabilités politiques, et qu'on peut voter ou rejeter, adopter en bloc ou modifier, sans que la vie de la nation en soit atteinte. Il s'agit de la loi vitale, par excellence. En face du danger dont les armements allemands menacent la France, le chef de l'Etat, usant de son plus haut privilège, exerçant sa mission la plus sacrée, a rassemblé les chefs de l'armée, gardiens, devant l'ennemi, de l'intégrité nationale. Interrogés sur les mesures qu'elle exige. Ils ont répondu par un seul mot : les trois ans. Ils ont répondu à l'unanimité. Un communiqué officiel l' affirmait hier, pour démen-
lir le bruit, répandu par une manœuvre coupable, d'un désaccord entre eux.
C'est cet avis unanime des hommes de guerre, fondé sur la seule considération des nécessités du combat futur, que le gouvernement a fait sien. Le pays tout entier l'a accepté avec une virile résolution.
Il l'a accepté, parce que, des le premier jour, la question lui est apparue dans sa brutale simplicité. Il a lu les chiffres, plus forts que tous les sophismes. Il a vu que, demain, l'armée active de l'Allemagne aurait /joo.ooo hommes de plus que l'armée française. Il a vu que, si la guerre éclatait d'un coup imprévu, comme elle a failli éclater après Tanger, après Casablanca, après Agadir, comme une provocation nouvelle peut la rendre à tout instant inévitable, il a vu qu'alors, les corps d'armée placés sur la frontière ne pourraient opposer au choc de l'armée allemande que des bataillons et des escadrons insuffisants.
Il a vu cela, non dans les écrits des hommes de parti, mais dans les statistiques des hommes du métier, dans les déclarations formelles de ses
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généraux, pendant qu'il entendait l'écho des excitations belliqueuses qui retenlissenl dans r Allemagne entière. Il ne s'est pas demandé, lui, si le péril était immédiat ou non, proche ou lointain. Il a compris qu'il était certain, et, d'un bond, il s'est levé, simplement, résolument, montrant tous ses fils unis, sans distinction de croyance et d'opinion, tous, excepté ceux dont, aux applaudissements de la presse allemande, une propagande impie égare les cœurs'Ct trompe les esprits.
Voilà ce que le pays a vu et ce qu'il a fait. Et, maintenant, il attend, inquiet, surpris, tout à l'heure irrité des hésitations dont chaque soir il apprend le récit stupéfiant.
En deux jours, tout pouvait être fait, le projet voté, le rapport déposé, la Chambre saisie, et c'était, au dedans comme au dehors, un effet moral immense. Il y en a douze, et rien n'est commencé.
Le gouvernement doit apercevoir à cette heure la faute qu'il a commise en proposant une loi compliquée, embarrassée de détails secondaires, ouvrant ainsi la porte aux discussions sans fin, aux amendements sans nombre. Cette faute,
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la commission pouvait la réparer, elle le peut encore. Elle n'a qn'à clore la discussion générale épuisée, et à détacher du texte ministériel l'article 12, en renvoyant tous les amendements à des séances ultérieures.
Procédure sommaire ! dit-on, injurieuse pour le Parlement ! Ah ! j'en ai vu bien d'autres, le pays aussi. Quand oi>^ voulu proscrire les religieux, les dépouiller, les jeter dans l'exil, la procédure n'a pas traîné. D'un coup, en bloc, à peu près sans débats, tout a été réglé, exécuté. Est-ce qu'on ne peut pas en demander autant pour la défense du pays, pour la force de son armée? Je le répète, il fallait deux jours.
Il y en a douze ! Deux hommes, habiles à discourir, experts à manœuvrer, tiennent en échec depuis douze jours, la défense nationale, la compromettent par des enquêtes indiscrètes, menacent de la désorganiser par des projets chimériques. Ils parlent d'étudier. Étudier quoi? Leur parti est pris. Ils le proclament à l'avance en paroles furieuses, en écrits enflammés, en appels à la révolte. Nul ne peut ignorer ce qu'ils veulent, ils le disent, ils s'en glorifient, et c'est le désarmement de la France.
Quoiisque tandem?... Est-ce qu'il n'y aura pas, parmi tous ces républicains, quelqu'un qui se
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souviendra de Mirabeau, et qui criera enfin, comme l'autre aux trente opposants : «Silence aux deux voix ! »
Car les socialistes font leur besogne. Mais les autres? Ceux qui les écoutent, qui les tolèrent, qui leur permettent de jeter à la patrie le défi de leur obstruction ! Des voix courageuses se sont élevées dans la commission. Je leur rends hommage. Elles ont tout dit, avec force, avec éclat. C'est fini. Pourquoi la discussion n'estelle pas close ? On l'a demandé. Qu'est-ce qu'on attend? Pourquoi la commission, puisque son président, à cette heure solennelle, est au fond de l'Afrique, ne le remplace-t-elle pas, pour assurer la promptitude et la fixité de ses débats ? Pourquoi deux jours d'interruption, quand les heures sont comptées, quand il faudrait siéger tous les jours ? Pourquoi tout à l'heure la discussion du contre-projet socialiste et de l'armée suisse, qui va, sans répit, déchamer l'avalanche de M. Jaurès? Il y a pourtant, dans la commission, une majorité pour la loi de trois ans. Qu'attend-elle ?
Ce n'est pas moi qui le demande, c'est le pays. On fera bien d'y prendre garde. J'ai écrit ici,
lorsque fui mise à l'ordre du jour la défense laïque, que la Chambre achevait de creuser entre elle et la nation un abîme peut-être sans fond. Chaque jour atteste cette vérité. Le divorce s'avance à grands pas.
La nation veut la fin des discordes, la paix des consciences. Une poignée de sectaires impose au Parlement la perpétuité des luttes religieuses. La nation veut être représentée suivant les lois de la justice égale pour tous les partis. Une coterie politique prétend confisquer à son profit la puissance législative, et courber sous sa loi le pouvoir exécutif.
Et voici, maintenant le dernier conllit, celui qui, latent et incompris de la foule, se prépare depuis tant d'années, qui, soudain, devant la menace étrangère, apparaît au grand jour. La patrie est en danger, tout le monde le sait, danger qu'à tout instant aggrave le formidable remous de la tempête orientale, et que, chaque jour, un incident peut faire éclater. Ce jour-là, la vie nationale sera-t-elle sauvegardée dans la fière manifestation de sa force, ou décidément anéantie dans l'humiliant aveu de sa faiblesse ?
Un grand souffle, à cette pensée, a soulevé le
pays. L'étranger contemple avec envie la jeunesse immortelle de la nation qu'il croyait à son déclin, et la poussée magnifique d'une sève qu'il croyait tarie. Les journaux allemands sont pleins de celte surprise et de celte colère. Aux évocations de la renaissance prussienne, ils n'attendaient pas celle riposte du renouveau français.
Le Parlement, cependant, se traîne dans les dissensions. Un complot, derrière les ministres, cherche le chef de l'Etat, coupable d'avoir incarné le réveil national. C'est lui qu'il s'agit d'atteindre, si on le peut, par la loi électorale, s'il le faut, par la loi militaire. Voilà le secret de l'obstruction, et des discours sans fin, sur la couverture et les elfectifs, les forteresses et les réserves. C'est la préparation d'un coup d'Etat parlementaire contre l'homme imposé par la France au Parlement, dût la France, pour son châtiment, être sans défense livrée à l'ennemi.
La journée de dimanche a, devant elle, posé la question, à Vincennes et au Pré-Saint-Gervais. L'armée nationale saluée par racclamation populaire, l'armée révolutionnaire mobilisée par les politiciens, qu'elle leçon de choses ! Que chacun la regarde, choisisse, et prenne ses rcsponsabihlés devant l'histoire !
Pourquoi M. le président de la République a-t-il accepté la démission du ministère? Rien ne l'y obligeait. J'ose dire que tout lui faisait un devoir de la refuser.
Je ne me perdrai point dans les controverses constitutionnelles, étant pauvre clerc en la matière. M. Léon Bourgeois, grande autorité dans la République, demeura, je le crois, ministre impertubablement, malgré les votes du Sénat et ne céda que devant la nécessité budgétaire. Je n'invoque pas ce précédent. L'affaire est autrement grave. Il ne s'agit pas de savoir qui a le
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pouvoir de renverser les ministres, mais si, dans l'état présent de l'Europe et de la France, il peut être permis de les renverser.
J'en parle librement. Parmi ceux qui s'en vont, plusieurs représentent des idées ouvertement opposées aux miennes. Entre M. Briand, lui-même et moi, il y a de funestes souvenirs et de persistantes barrières. Mais sa politique personnelle est ici hors de cause. Quand, il y a deux mois, il prit le pouvoir, des mains de M. Raymond Poincaré, ce fut sa politique dont, en même temps, il accepta la garde. Et cette politique tenait en deux idées, la force et la dignité nationales. C'est cela qui a triomphé à Versailles, c'est cela que, le i8 janvier, le peuple de Paris acclamait avec transport, pendant que, dans tous les villages de France, l'allégresse éclatait en drapeaux déployés.
C'est cela qu'une assemblée, travaillée de rancune, vient d'atteindre, par un vote criminel. M. Briand, dans son très beau, très courageux discours, n'a pas voulu poser ainsi la question. Je ne discute pas s'il a bien ou mal fait, mais le président de la République, lui, peut le faire. Il le doit.
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S'il ne le fait pas, obéissant à un scrupule dont ses ennemis acharnés ne lui sauront aucun gré, il y a quelqu'un qui le fera, qui l'a déjà fait : c'est le pays.
Quoi! l'Europe toute entière est agitée d'un trouble profond. Les questions les plus redoutables sont posées devant elle, d'où, chaque jour, peuvent sortir de formidables périls. Demain, le feu, toujours allumé dans les Balkans, peut embraser tout l'Orient. L'Autriche et les royaumes serbes sont afirontés devant Scutari, la Roumanie et la Bulgarie sur le Danube. Un geste, un mouvement, une parole, et les conflits ajournés éclatent, furieux. Apaisés aujourd'hui, ils renaîtront, aussitôt, pour les îles de l'Egée, comme pour F Asie-Mineure. Dans ce grand drame, la France est engagée par son honneur et par ses intérêts, par ses alliances et par ses amitiés. Il faut à la diplomatie une constante vigilance, une invariable direction. M. Poincaré lui avait donné cette force, qui fut, dans les agitations de l'année dernière, la raison de son influence, chaque jour grandissante. M. Jonnart, en recevant son héritage, continua sa tradition. Où en est, à cette heure, la diplomatie française?
Ce n'est qu'un côté. L'Allemagne est remplie de bruits belliqueux. Depuis plus d'un an, la France sent grandir, contre elle, une menace confuse. Le ministre de la guerre, dans ces conjonctures, est devenu l'homme de la nation. Elle le regarde, l'écoute, le suit avec une confiance, faite d'inquiétude et d'espoir. L'étranger surveille, pèse, médite ses actes et ses paroles. M. Millerand fut ainsi, en un moment, l'incartion de la fierté nationale. Un complot misérable, en une heure critique, le précipita. J'ai écrit alors que, ce jour-là, Berlin illumina.
Les conjurés, cependant, n'avaient abattu qu'un homme, quand ils espéraient frapper une idée. M. Poincaré, malgré le coup de poignard, fut élu. La politique nationale et l'idée militaire demeurèrent. M. Etienne les continua. La loi de trois ans est sortie de cette volonté persévérante. Depuis un mois, le pays n*a plus d'autre pensée. Malgré l'effort des entrepreneurs de désarmement, il est prêt, ardent, résolu, étonné de la longue attente. Où en est, à cette heure. la défense nationale?
Voilà les deux questions qu'a posées, sans souci de l'intérêt public, le coup d'Etat des sénateurs. L'Echo de Pcwis, dès hier, a marqué, d'un trait vigoureux le mal profond, d'où sort la crise redoutable. La veille, avant l'ouverture du débat décisif j'écrivais que l'abîme se creusait profond, entre le Parlement et la nation. Le coup de pioche d'hier l'a fait paraître, béant, à tous les yeux.
Ce n'est pas un conflit constitutionnel que le Sénat vient d'ouvrir, dans l'aveuglement de la haine. C'est la vie même de la nation qu'il a mise en cause. Se peut-il, lorsque la politique extérieure est pleine de menaces, lorsque s'impose, à la nation, le devoir militaire le plus grave et le plus urgent, se peut-il que, tout à coup, profitant d'un débat de politique intérieure, une conspiration parlementaire bouleverse à la fois la diplomatie et l'armée, en chassant de leurs postes les ministres qui en portent le fardeau, en connaissent les secrets, en dirigent l'activité ?
Le pays tout entier le demande depuis vingtquatre heures, arrêté soudain dans l'élan de sa confiance renouvelée. A côté de lui il voit l'Ai-
LA DÉMISSION DU M I M S ï È R E BRIAM^ oJ\Ç^
lemagne se préparer avec une méthodique persévérance. La loi militaire, formidable machine de guerre, sera votée sans hésitation. Au-dessus des agitations de la presse, des inquiétudes de l'opinion, au-dessus même des excitations qui la stimulent, une volonté que rien ne détourne de son œuvre marche vers le but. Car elle se sait intangible, supérieure aux factions, aux intrigues, aux manœuvres de parti, l^es socialistes manifestent pour la forme, encouragés ici par de puérils applaudissements. Nul n'ignore que leur opposition verbale demeure sans effet. Dans quelques jours, tandis que nous disputons, l'Allemagne aura la loi des 800.000 hommes.
Le pays voit cela, et il en frémit, parce que c'est de sa vie qu'il s'agit. Déjà, quand M. Millerand fut déposé, il entendit l'écho du triomphe germanique. Il entend, à cette heure, la joie railleuse qui salue la chute, après deux mois, d'un second ministre de la guerre.
La presse allemande, dès hier, marquait sa victoire. Elle ne s'y trompe pas. C'est la loi de trois ans qui est frappée derrière la loi électorale.
Ainsi se découvre, a tous les regards, dans la vision terrible du péril prochain, la tare mortelle de notre parlementarisme. Ce n'est plus la chute d'un ministère que le pays aperçoit, spectacle si souvent répété sous ses yeux. C'est la chute d'une politique en laquelle il avait mis son espérance. Sa déception est profonde; son inquiétude est poignante. 11 ne s'agit plus, pour lui, d'une crise ministérielle, plus même d'une crise de gouvernement, il s'agit d'une crise de patriotisme.
J'ose supplier M. Poincaré d'y songer sérieusement, à l'heure oîj, pour la première fois, il exerce sa haute fonction. Le jour où, à Versailles, nous sommes allés, dans le salon de la présidence, lui porter, après son élection, nos félicitations, il a dit ces seules paroles qui, le lendemain, retentirent jusqu'aux extrémités du pays : « Je veillerai à la politique extérieure de la France et à la défense nationale. »
L'heure est venue, plutôt qu'elle n'était attendue, par là même plus grave et plus solennelle. Au vote d'une assemblée, en révolte contre la nation, le président de la République pouvait répondre en refusant la démission des ministres.
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et en expliquant, par un message énergique, les raisons de son refus.
Il ne Ta pas fait. Plus d'un le regrettera. Du moins, qu'il ne laisse toucher ni à la guerre, ni aux affaires étrangères î Qu'il mette sur ces deux portefeuilles, au nom de la sécurité publique, sa main de chef d'Etat î Qu'il apprenne au pays que le temps est passé oii des intrigues de politiciens peuvent se jouer de la défense nationale ! C'est son devoir, et la raison de son élévation.
Je suis sûr, en le lui disant, d'être l'interprète de tous les Français patriotes, l'interprète surtout de cette jeunesse généreuse qui, de toutes les parties de la France, lui envoie, chaque jour, les vibrantes acclamations de son cœur, et qui, en retour, a le droit d'être entendue.