I. A LA Commission de l'Armée
La commission de l'armée a commencé son travail. On voudrait qu'elle l'eût, dès le premier jour, avancé davantage. Elle a entendu le ministre de la guerre. Elle l'a entendu longuement, trop longuement. Il a parlé, comme il fallait s'y attendre, avec vigueur et précision. Cela devait suffire. Au contraire, la commission ne s'est pas contentée de ce premier interrogatoire. Elle entendra encore le ministre tout k l'heure, le plaçant ainsi dans l'alternative d'un silence dangereusement commenté, ou de déclarations imprudemment interprétées. Elle lui a
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remis un questionnaire, et sur quoi ? Sur le groupement de nos forces en cas de guerre, et sur les conditions de la mobilisation !
La commission doit couper court à ces investigations scandaleuses. Qu'elle y prenne garde ! C'est l'obstruction qui commence et qui cherche des prétextes.
J'ai assisté, dans le même temps, à la commission des affaires étrangères, à une semblable manœuvre. On a demandé à M. Jonnart si le projet de loi militaire était motivé par un péril immédiat. Naturellement, le ministre des affaires étrangères a répondu non. Sa fonction l'y oblige. On le savait, et, d'avance, on exploitait sa réponse contre l'urgence de la loi de trois ans. M. Jaurès, hier, n'y a pas manqué. Le complot est manifeste. C'est à la commission de l'armée de le déjouer. Le pays a les yeux sur elle. Il attend et ne peut pas rester en suspens.
M. Jaurès qui conduit, tour à tour, le tapage dans l'assemblée, pour empêcher le ministre de la guerre de parler, et la manœuvre dans la commission, pour le contraindre à le faire, semble avoir choisi, pour la discussion, une position de combat, dont il faut le déloger tout
de suite, (c Fortifions, augmentons nos troupes de couverture et le péril sera conjuré. Pour cela, il n'y a pas besoin de la loi de trois ans. Le développement de la ligne de forteresses, la création de camps retranchés, la meilleure répartition du contingent y sufliront. » Ainsi paraît se formuler, pour le moment, hors des imprécations et des appels h. la révolte, la conception défensive de M. Jaurès.
La construction des forteresses, la création des camps retranchés, c'est d'abord, sans parler de Targent, que M. Jaurès préfère réserver à l'école laïque, une affaire de temps, de beaucoup de temps, et nous ne savons pas combien nous en laissera la menace alleaiande. C'est, en second lieu, la précaution inutile, si, derrière les murs et les retranchements, il n'y a pas de soldats, en nombre suffisant. Il est vrai que M. Jaurès entend parer à cette insuffisance, par ce qu'il appelle une meilleure répartition du contingent, et, c'est-à-dire, sans doute, comme il le proposait il y a quelques jours, l'accumulation à la frontière de toute l'armée active. J'ose le mettre au défi de soutenir, militairement ou politiquement, cette boutade de son inépuisable
imagination.
Aussi bien, M. Jaurès n'y insiste pas. Ce qu'il
veut établir, c'est que toute la question est dans les troupes, dites de couverture, et c'est contre ce point de départ, faux et dangereux, que la commission doit se défendre immédiatement.
Pour le justifier, Y Humanité vient de publier un tableau d'effectifs, extrait de la Revue des armées étrangères, qui prétend démontrer que «notre couverture, en temps normal, est plus forte que la couverture de l'Allemagne ». Le tableau énumère « les régiments stationnés près de la frontière, disponibles en quelques heures, et d'autres, plus éloignés, pouvant être acheminés, a pied d'œuvre, en vingt-quatre heures, par les voies ferrées )).
Une première remarque s'impose. Comment, sur quelle base est établie cette énumération ? En d'autres termes, qu'est-ce que la couverture? S'il s'agit de l'Allemagne, c'est un mot vide de sens. Il n'y a pas de couverture allemande. 11 y a des corps, plus rapprochés que les autres de la frontière. Mais tous sont prêts à marcher, au premier jour de la mobilisation, et c'est ainsi l'armée allemande du temps de paix , tout entière, qui couvre l'Allemagne.
S'il s'agit de la France, l'usage s'est, en efPet,
établi d'appeler troupes de couverture les corps de troupe qui, voisins de la frontière, sont destinés à soutenir le premier choc de l'ennemi, pendant que s'opérera la concentration générale. Mais il reste à savoir ce qu'est le voisinage de la frontière, et quels sont, par suite, les corps de troupe appelés à la couvrir. Le rédacteur de VHamanité comprend, par exemple, dans la couverture française, les bataillons de forteresse de Verdun, Toul, Epinal, Belfort.^ En font-ils partie ? D'autres y sont-ils compris? Je ne le sais pas. Je ne dois pas le savoir. Nul ne doit le savoir. C'est le secret du généralissime! et si M. Jaurès le demande au ministre, il ne lui répondra pas.
Cette réserve faite, et elle est de première importance, j'ajoute, immédiatement, que le raisonnement de YHumanité sur la force comparée des deux armées ne résiste pas au simple examen de la carte. Regardez notre frontière mutilée. Elle forme comme une tenaille immense quia sa tête au Donon, et dont l'une des branches monte jusqu'à la frontière du Luxembourg, en se brisant à Pagny-sur-Moselle, pendant que l'autre descend en ligne droite jusqu'en face de Belfort. Du côté de l'Allemagne, toute la partie
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de la tenaille qui va du Luxembourg à Pagny, est protégée par la ligne fortifiée et infranchissable de Thionville à Metz. La France, au contraire, doit protéger toute la zone comprise entre les deux branches de la tenaille depuis Belfort jusqu'à Verdun. C'est pourquoi, en admettant que l'eiïectif théorique de la couverture française soit supérieur à celui des corps allemands de la frontière, cette supériorité est une nécessité absolue.
Mais je dis l'effectif théorique. Le.- chiffres ne sont, ici, en effet, qu'un trompe-l'œil. A l'heure actuelle, l'armée allemande comprend 70 0/0 de professionnels en plein entraînement et 000/0 de réservistes ayant moins de vingt-cinq ans. C'est l'effet de la loi de 1913. Quand la nouvelle loi jouera, la proportion des professionnels sera portée à 80 00. Si on veut plus de précision, disons, en envisageant l'infanterie, qui constitue la force principale des armées, — il n'en coûte pas à mon vieux cœur de cavalier de le reconnaître, — que la compagnie allemande comprend à l'effectif fort, celui de la frontière, i4o hommes, dont quelques rengagés, et 17 sousofficiers, tous de métier et rengagés, soit 167.
Au départ de la classe, la compagnie conserve 70 hommes plus les rengagés, soit 80, et 17 sousoffîciers. La compagnie française tombe à Go et au-dessous, et elle n'a que cinq sous-offîciers rengagés; les autres, à cause de la préparation insuffisante acquise en un an, savent à peine commander.
Pourquoi cette dilTérence ? Parce que nous incorporons tout le monde, les malingres comme les autres, et que les déchets diminuent rapidement nos elTectils, tandis que l'Allemagne exerce, sur le contingent, une soigneuse sélection qui permet aux clTectifs de garder toute leur réalité.
Ce serait bien pire si, quittant la frontière, nous passions aux troupes de l'intérieur. La loi des cadres fixait, d'après les ressources du contingent calculées sur la loi de deux ans, relTectif de la compagnie à ii5 hommes. A cause des déchets, jamais ce chilTre n'est réalisé. L'effectif est de 100 hommes, au plus. La compagnie allemande, a l'effectif moyen, celui de l'intérieur, a 1^2 ou 1^0 hommes présents, au minimum, parce qu'aux iS- hommes qui la composent il faut ajouter ceux de la compagnie
de mitrailleuses, dont les 70 hommes sont en sus de l'elTectif, tandis que ceux de nos sections de mitrailleuses sont prélevés sur l'elTectif des compagnies.
Or, il faut envisager les troupes de l'intérieur. C est une erreur profonde de ne considérer que les troupes de couverture. J'ai dit pourquoi au point de vue stratégique. 11 faut y insister au point de vue de la valeur militaire.
M. Raiberti vient de publier, dans la Revue de Paris, un article où se montre, une fois de plus, sous une forme brillante, sa parfaite connaissance des choses militaires. La conclusion, je le dis tout de suite, m'en a paru plus théorique que pratique. M. Raiberti ayant établi la nécessité, d'allonger la durée du service pour augmenter la puissance de notre armée active, semble envisager, au lieu du service de trois ans, ou même de quatre et de cinq, une ce organisation nouvelle à trouver », qu'il ne définit pas. Je connais trop son patriotisme pour n'être pas assuré que, frappé du péril immédiat, il ne veuille, d'abord, et avant tout, réparer, par une mesure aussitôt réalisable, le mal causé par le service de deux ans.
Ce mal, son article le définit ainsi : a Le système de l'encadrement a fait faillite ». C'est une formule inexacte. L'encadrement est une nécessité. Ce qui a fait faillite, c'est le système de l'encadrement, sans eifectifs suffisants pour y pourvoir. Cela est vrai, des troupes de l'intérieur comme de celles de la couverture. Dans les unes comme dans les autres, il faudra encadrer les réserves. C'est la condition essentielle des armées modernes. Et l'encadrement des réserves doit être assuré, non seulement parles gradés, mais par les soldats de l'active eux-mêmes, instruits et exercés.
L'Allemagne a ces soldats, malgré le service de deux ans, parce que son recrutement abondant lui permet les effectifs forts, et parce qu'aussi l'éducation générale de la nation tend à développer l'esprit militaire. Nous ne les avons pas, parce que notre faible natalité ne nous donne que des efTeclifs réduits et amoindris par les décbets, parce qu'aussi rien, dans l'éducation nationale, ne prépare le soldat dans le citoyen. Les qualités natives de la race, qui sont notre force, ne suffisent- pas cependant à compenser cette faiblesse.
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Quand je parle de soldats instruits et exercés, qu'est-ce que j'entends? Est-ce seulement l'instruction militaire et l'exercice physique ') Je ne diminue pas l'importance de ces considérations essentielles. Un homme qui sait le métier, qui a l'hahitude de son arme, qui s'est plié aux mouvements du combat, qui s'est rompu a la marche, qui a, comme on dit en langue de soldats, «les pieds faits», cet homme est certainement supérieur à l'homme de réserve, qui a perdu, depuis trois, quatre ou cinq ans, la pratique militaire.
Mais ce n'est qu'un côté de la (juestion, le moindre, il faut le dire très haut, parce que c'est le fond du débat. La force d'une unité militaire dépend, outre la valeur individuelle de ses éléments, de leur valeur collective, c'est-à-dire de la cohésion qui les unit, de la solidarité qui attache entre eux, et mutuellement, les hommes et les chefs.
?sous touchons ainsi à la question principale, celle de la qualité, dont est faite la vraie puissance de l'outil de guerre, que le commandement, l'heure venue, aura entre les mains.
M, Raiberti l'a très bien mise en lumière. Il
dit : ce Les réservistes sont dispersés dans le pays. Brusquement réunis, il ne peut pas y avoir de cohésion entre eux. C'est l'unité du temps de paix qui va les souder ». Et il ajoute : a Cette condition ne peut plus être remplie. Ce sont les réservistes qui encadreront l'unité du temps de paix. »
Voilà la vérité. Le service de trois ans n'aura pas seulement pour elTet de porter les unités à l'elTectif nécessaire, et de les y maintenir par une sélection meilleure. Il donnera à ces unités la force de cohésion, qui est la condition première de l'encadrement.
C'est sur ce terrain qu'il faut, dès le premier jour, placer la discussion. J'espère que la commission de l'armée l'abordera résolument.