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peser sur lui, comme une écorce durcie, le poids étouffant des disputes stériles.
Qui sera le plus fort, la sève ou le bois mort? Qui l'emportera, la politique de la France ou celle des partis ? La question, depuis tant d'années suspendue, apparaît, brutale, dans le péril national. C'est elle qui s'est, il y a huit jours, posée devant le Sénat. C'est elle qui va, dans un moment, se poser à la Chambre.
Mais prenons garde. Elle ne se pose pas à huis clos. C'est devant l'Europe qu'elle s'agite. Hors des frontières, amis et ennemis regardent et écoutent. Les bruits qui montent de l'étranger sont, à l'heure où nous sommes, plus sérieux, je pense, que les rumeurs de la rue de Valois,
La campagne que je poursuis ici m'en apporte les échos. Chacun, comme moi, peut les entendre, s'il veut s'arracher au vain tumulte des couloirs parlementaires. Un jeune Français, qui fait, avec quelques camarades, des études commerciales en Allemagne, m'écrivait ces jours derniers. Je choisis sa lettre, entre bien d'autres, parce qu'elle vient d'une des villes les plus importantes de l'empire.
c( Il y a un mois, dit-il, tout ]c monde ici répétait, autour de moi, que la France, nation dégénérée, peuple de fils uniques et de débauchés, était incapable de résistance, que les armements allemands suffiraient à l'intimider, que, peutêtre, elle y opposerait un sacrifice financier, peu sensible à sa richesse, mais que jamais elle n'aurait l'énergie d'un efTort militaire. Et puis, tout à coup, la loi de trois ans a paru. Ce fut une stupéfaction. D'abord, cependant, on refusa d'y croire. On annonça que le pays n'en voudrait pas, qu'il se soulèverait contre elle. Et voilà qu'au contraire on vit ce magnifique élan de la jeunesse, dans tous les milieux, dans tous les partis, cette acceptation universelle des trois ans, sans dispense, malgré les clameurs irritées des socialistes, malgré la protestation avortée des derniers antimilitaristes de l'Université. Ah ! alors, ce fut une stupeur, une consternation, qui, bientôt, s'est tournée en une admiration jalouse. Notre position, ici, est tranformée depuis ce jour-là. J'aurais voulu qu'en France tout le monde fût témoin de ce revirement, de cet effet moral immense. La question des trois ans eût été tranchée sans discussion yy.
Voilà ce qu'on m'écrivait, il y a huit jours. Ces lettres venaient de partout. J'en ai reçu
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d'Angleterre et de Russie, comme d'Allemagne. Là, au lieu du dépit, c'était de la joie. Je ne suis pas le seul, j'en suis bien sûr. Quiconque a des relations au dehors a recueilli les mêmes témoignages. Notre force, notre prestige, d'un mot, d'un geste, étaient doublés. Quand M. Barthou et M. Pichon ouvriront les tiroirs de leurs bureaux, ils y trouveront, de ce coup de théâtre, je n'en doute pas, des preuves autrement décives que des correspondances privées.
Hélas ! ils y trouveront peut-être autre chose, et qui les instruira de leur devoir, mieux que tout le reste, Taveu de la situation douloureuse, créée par le vote du Sénat. De cela aussi, j'ai reçu les poignantes confidences, et de ceux mêmes qui m'écrivaient la veille, dans la joie et dans la fierté ; à l'orgueil patriotique avait succédé comme une sensation de désastre. Les questions de personnes n'y sont pour rien. La loi électorale, on ne s'en soucie guère au dehors. Une seule chose occupe, la défense nationale : et c'est cela qu'avec terreur on a vu menacé.
D'Alsace, où M. Jaurès assure que lopinion est toute entière avec lui, on m'écrivait le
lendemain de la chute du ministère : « Nous avons appris l'événement avec colère. Dans les circonstances actuelles, c'est un crime. On n'a pas voté contre une politique, on a voté contre la France. Demain, les mêmes hommes rejetteront la loi de trois ans, et alors ce sera la hn. ))
Je note ces manifestations pour hien préciser la situation, avant la séance de tout à l'heure. Elle reste, aujourd'hui, ce qu'elle était hier, plus aiguë à cause du mal qui s'est fait depuis huit jours, dutrouhle, de l'incertitude jetés dans les résolutions du Parlement, plus grave aussi, parce que, dans ces huit jours, unfait nouveau s'est produit dans l'Adriatique, qui, par l'ohscurité d'une menace imprécise, autorise toutes les inquiétudes et remet, encore une fois, en doute la paix européenne.
Devant le ministère de M. Barthou, je suis dans la même position que devant celui de M. Briand, libre de toute passion, comme de toute ambition, une seule exceptée : la passion de la France, l'ambition de sa grandeur. Il faut que la France vive, qu'elle vive forte et respectée. Je n'ai pas d'autre pensée. La loi électorale, sabotée par les uns, repoussée par les autres, n'est plus présentable. On peut épuiser les
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conciliabules, torturer les formules, on n'accordera pas la justice et les appétits. C'est le pays lui-même qui fera cette besogne et, celte fois, de telle sorte qu'il faudra bien lui obéir. Lne seule question demeure ouverte devant le Parlement, pour le reste frappé d'impuissance, c'est la loi de trois ans.
M. Barthou s'est déclaré «irréductible». C'est parfait. Tous ses collègues sont d'accord avec lui. C'est au m.ieux. Je laisse à d'autres l'analyse des ân-ies converties. Je n'ai pas, pour la faire, l'autorité de M. Franklin-Bouillon. Ces querelles intimes, d'ailleurs, sont sans intérêt. Lne seule chose importe, c'est que, dans un moment, la question de principe soit nettement posée et nettement tranchée.
Depuis quarante-cinq ans, nous n avons pas vécu de minutes pareilles. A quoi peuvent servir les débats obscurs sur les volontés de l'empereur Guillaume et l'état d'esprit des Allemands? A quoi les spéculations savantes sur les intentions secrètes de l'Autriche et les conflits intimes de la monarchie ? A quoi même les pronostics aventurés sur les dispositions de la Piussie ou celles
de l'Angleterre ? Ce sont de vaines et dangereuses palabres.
La politique est gouvernée par les faits, et les faits sont éclatants. L'Allemagne, oui ou non, se couvre-t-elle d'armements formidables ? Ces armements, oui ou non, peuvent-ils menacer la France? L'état de l'Europe, enfin, permet-il, oui ou non, de redouter une guerre générale, dans laquelle nous serons fatalement entraînés, sous peine de subir une affreuse humiliation ? \oilà les questions simples qui se posent devant le gouvernement et devant la Chambre. Il n'y a pas deux manières d'y répondre. M. Jaurès, lui-même, n'y parviendrait pas. Le pays, à lui tout seul, y a répondu du premier coup.
Et si donc, à ces questions précises, nul ne peut répondre qu'affirmativement, alors il n'y a plus place que pour un très court débat, d'ordre purement technique et militaire. La Chambre, pour le trancher, aura à choisir entre l'avis du Conseil supérieur de la guerre et et celui de M. Jaurès. Que chacun prenne ses responsabilités.
Mon collègue et ami, M. Fernand Engerand, publie aujourd'hui même, très opportunément, dans le Correspondant, un article très documenté et d'an poignant intérêt sur les manifestations
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d'opinion qui, en 1867, ruinèrent les projets du maréchal Niel. Déjà, il y a quelques mois, M. Dugué de la Fauconnerie, dans ses Souvenirs cran vieil homme, avait, par ses récits pleins de vie, établi, avec Tirrécusable autorité d'un témoin, les faits historiques que M. Engerand rassemble en un saisissant tableau. Aucune leçon n'est plus instructive. Elle montre à quelle aveugle opposition, faite de parti pris, d'illusion et de calcul électoral, se heurta la réorganisation militaire, dont les événements de 1866 avaient révélé la nécessité. Les hommes de ce temps-là furent de grands coupables. Du moins, avaient-ils l'excuse des victoires passées et des répugnances que témoignait le pays mal informé. Aujourd'hui, il n'y a plus d'excuse pour personne. La défaite a dissipé l'illusion, le pays voit clair et il est prêt.
L'heure est solennelle pour tout le monde. Elle l'est pour les député. Elle l'est aussi, elle l'est surtout pour M. Barthou. Le voilà en face de l'histoire. Il a pris sa résolution. Qu'il sache tout à l'heure l'imposer. Et qu'il me permette un dernier mot.
L'HEURE DECISn'E
La défense nationale ne dépend pas seulement du nombre des bataillons. Elle a besoin, et non moins impérieusement, de l'union des âmes, et l'union des âmes ne peut s'établir que dans la paix des consciences.
Nous allons entendre tout à l'heure, je le crains, la fastidieuse phraséologie sur la défense laïque. Si c'est une clause de style, blessante pour les uns, insuffisante pour les autres, elle est au moins inutile. Si c'est un programme, il conduit à un arrêt de mort. Sur ce terrain-là, M. Combes guette ceux qu'il y attire. M. Barthou fera bien de s'en souvenir.
Il y a un mois, sur l'avis unanime du Conseil supérieur de la guerre, le Gouvernement a présenté au Parlement la loi de trois ans, en déclarant qu'elle était commandée par l'urgenle nécessité de la défense nationale. L'immense majorité du pays, malgré les clameurs furieuses des socialistes, a, d'un élan spontané, affirmé sa généreuse acceptation du sacrifice imposé par le patriotisme.
Le ministère qui avait pris cette courageuse initiative est tombé, frappé en pleine crise européenne par un vote criminel. Celui qui l'a rem-
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placé a maiiilenu sa résolution. M. Barthou, comme M. Briand, a proclamé l'urgente nécessité de la loi de trois ans.
Cependant, le Parlement a fermé ses portes sans avoir rien voté, rien, pas même le principe de la loi. 11 s'est mis en vacances jusqu'au 6 mai. Le Gouvernement n'a pas fait un geste, pas dit un mot pour lui demander ce vote, que tout le pays attendait, en lui offrant sa démission, s'il le refusait.
La France, devant cette défaillance, demeure incertaine et troublée. L'étranger la regarde, surpris, prêt à railler. L'immense effet moral d'un vote rapide, répondant à l'appel du gouvernement, est ainsi compromis.
L'Allemagne, elle, n'a pas perdu un jour. Les projets annoncés depuis un mois sont votés par le Conseil fédéral de l'Empire. Ils le seront, dans quelques jours, par le Reichstag. Longtemps enveloppés de mystère, ils sont maintenant connus. La presse officieuse allemande les a, comme par hasard, rendus publics, le jour même où le Parlement français prenait ses vacances.
Ils tiennent en un seul chiffre. En 191 4, l'armée active de l'Allemagne sera de 870.000
hommes, officiers compris, et je note, de suite, une remarque dont chacun comprendra l'importance, au point de vue de la mobilisation rapide de l'artillerie : la loi nouvelle prévoit, outre l'augmentation des hommes, qui sera de 117.000, plus 4.000 officiers et iS.ooo sous-officiers, celle des chevaux, qui sera de 27.000. Le projet de budget complémentaire, annexé au projet militaire, permet même de supposer, comme le Temps l'a établi hier, que celui-ci recevra, dès le mois d'octobre 191 3, son application presque totale.
Contre cette colossale machine de guerre, la France dispose actuellement d'une armée active de 5o5.ooo hommes, en y comprenant les officiers, les sous-officiers et les effectifs permanents d'engagés et de réengagés. Si le service de trois ans est voté tout de suite, et mis en vigueur immédiatement, par le maintien de la classe de 19 10 sous les drapeaux, l'armée française sera, au mois d'octobre 19 10, de 680.000 hommes, encore inférieure en nombre assurément à l'armée allemande, assez forte, cependant, pour accepter, s'il le faut, et soutenir le combat, étant donnée la nécessité pour l'Allemagne de garder sa frontière de l'Est.
Or, c|ue se passe-t-il? La loi allemande, sanc-
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lionnée par le Conseil fédéral, est a peine déposée auReiclistagque, déjà, on en annonce la prompte adoption. Gomme il est d'usage, pour les questions de haut intérêt national, la discussion sera concertée d'aA^ance entre le chancelier et les fractions de l'Assemblée. Point de contre-projets, point de discours inutiles. Chaque parti aura son orateur et tout sera dit. Le vote est certain, acquis d'avance.
En France, la loi de trois ans, riposte nécessaire aux armements allemands, est, depuis un mois, ballottée devant la Commission de l'armée, livrée à l'obstruction^ criblée d'amendements. Le Parlement prend cinq semaines de vacances, sans en avoir abordé la discussion. Quand elle viendra, tout sera mis en œuvre par les socialistes et par leurs complices, volontaires ou insconscients, pour la prolonger indéfiniment.
Voilà les faits. Il faut qu'ils soient connus dans le dernier des villages de France, et que, sortie de tous les cœurs patriotes, une immense protestation vienne sommer les députés d'accomplir leur devoir envers la patrie.
Déjà commence l'audacieuse campagne de propagande, dont ^L Jaurès a donné le signal.
Les orateurs sont prêts, les conférences s'organisent, les pétitions circulent, les brochures se répandent. On va tout exploiter, les sentiments et les intérêts, la misère des travailleurs, les affaires troublées, les études compromises. On va essayer d'intimider les conseils généraux, d'obtenir d'eux des manifestations et des vœux. Surtout, ramassant l'arme empoisonnée, forgée par la presse allemande, on dénoncera ceux qu'on appelle déjà «les réacteurs militaristes», on les accusera de vouloir la guerre, et, par cet appel à la plus basse des passions, la plus indigne d\me âme française, à la peur, on tentera de faire taire et reculer le patriotisme.
Sans doute on n'osera pas nier le péril. Pendant un mois on l'a essayé. On ne le peut plus depuis la publication de la loi allemande. M. Jaurès, lui-même, l'avouait hier. Mais, contraint de le reconnaître, il agite, en face de la menace allemande, la vaine fantasmagorie de l'armée milicienne. Ce sera le mot d'ordre de la campagne.
Le Conseil supérieur de la guerre a déclaré que le renforcement de l'armée active était la seule mesure efficace. Tous les généraux qui ont exercé les grands commandements l'ont affirmé comme lui. Tous les hommes du métier sont du
même avis. La Commission de l'armée, après avoir longuement écouté M. Jaurès et M. Augagneur, après avoir largement interrogé le ministre de la guerre et le chef de l'état-major général, a voté les trois ans. Qu'importe P C'est M. Jaurès qui a raison. La force défensive de la France ne doit être que dans les réserves! On va répéter cela partout, à l'heure même où le journal officieux de l'empire allemand, la Gazette de V Allemagne du Nord y écrit, en annonçant la loi nouvelle, que, grâce à elle, l'armée, en cas de guerre, ne comptera qu'une très faible proportion de réservistes, une seule classe, les plus jeunes, ceux qui n'ont ni femmes ni enfants. C'est le moment que choisissent les socialistes pour proposer la suppression de notre armée active !
Celte campagne abominable va se faire partout. Je demande si nous la laisserons, tranquillement, troubler, égarer le pays et préparer sa perte. Je dis : préparer sa perte, parce qu'il faut, à cette heure, parler nettement. J'ai entendu, avant la séparation des Chambres, des paroles inquiétantes. «Vous savez, le pays n'est pas si chaud que vous le croyez ! Ce n'est pas partout
comme dans l'Est ! Les trois ans commencent à eflrayer ! Les paysans n'en Aculent pas î , . . » Cela se disait tout bas, dans les couloirs, en chuchottant dans les coins. Eh bien! il faut déchirer ce voile tendu devant la réalité par des mains pusillanimes.
Il est trop clair qu'interrogés sur leur préférence tous les paysans, tous les ouvriers, tous les travailleurs de France et du monde répondront que le plus court temps de service est, pour eux, le meilleur. Mais est-ce donc une question de préférence? Non, c'est une question de nécessité. Ou plutôt, si on Aeut parler de préférence, il faut demander au peuple de France ce qu'il aime mieux : être prêt à la guerre ou exposé au désastre, en état de se défendre ou condamné à la pire des humiliations.
Voilà la question, la seule vraie, la seule sincère, que les sénateurs, les députés, les conseillers généraux doivent poser à leurs électeurs. Il n'y a même pas besoin, pour les éclairer, de leur lire les articles menaçants de la presse allemande, de leur parler des cartes qui sont, là-bas, dans toutes les mains, comme avant 1870, et qui montrent la Franche-Comté, la Bourgogne, la Lorraine, la Flandre française elle-même, annexées à l'Empire ! Il n'y a qu'à leur exposer
clairement les faits, l'Europe toute entière en armes, impuissante à éteindre rincendie des Balkans qui menace de l'embraser ; l'Allemagne, soudain, sans en donner aucune raison, portant en six mois, son armée a 900.000 hommes; l'Angleterre, la Russie, troublées profondément par ces immenses préparatifs; la Suisse inquiète, la Belgique effrayée, et la France, dans cette universelle anxiété, infailliblement exposée, le jour où le voudra le gouvernement allemand, à une attaque brusque et foudroyante, la France, en face de ce péril certain, évident, privée, par la loi de deux ans, des effectifs suffisants.
Que chacun, pendant cet interrègne parlementaire, répète cela autour de lui, par la plume, par la parole, par la propagande sous toutes ses formes. Qu'on demande à ce grand pays, trompé par les sophistes, trahi par les antimilitaristes, s'il veut vivre, fier et respecté, ou mourir, accablé par une défaite écrasante, peut-être, pour l'éviter, déshonoré par une honteuse capitulation. Qu'on lui rappelle l'éternelle leçon de l'histoire, que la paix s'appuie sur la force, et qu'il n'a pas de meilleure défense contre la guerre menaçante.
que la puissance de son armée. Et, qu'ainsi éclairé, le pays réponde! C'est à lui de se sauver lui-même ^
1 A la suite de cet article, ÏÉcho de Paris, sous le titre de La Propafjande nécessaire, annonçait qu'il mettait à la disposition du public une affiche où, très clairement, très lisiblement, en quelques lignes, seraient exposés les motifs impérieux qui rendent le service de trois ans indispensable et urgent.
Voici le texte de cette affiche :