‹ L'heure du Berger roman de Cl. le PetitChapitre 16 sur 17 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

ALLÉGORIQjUE

Il y avoit une fois un jeune gentilhomme de

cinquante ans ou environ, qui vous ressembloit par l'humeur comme deux goûtes d'eau (sous correction), et dont quand yous me donneriez cent pistolles or comptant, et oela c^est tout dire, je ne vous dirois pas maintenant le nom, qui ayant vécu comme un petit roy avec sa criielle maîtresse plusieurs années, dans l'espérance de trouver cette grande H^ttre du Bmrgm' tant souhaitée et tant désirée des Amans, et n'ayant jamais pu en approcher de cinquante piques, se piquant au jeu plus il y perdoit son argent, au lieu de s'aller pendre à un chevron de son grenier, de se poignarder par la gorge avec son rasoûer en se faisant la barbe, de se brûler tout vif avec les fers de sa moustache, ou de se noyer dans les fleuves de ses larmes, se résolut de vivre pour se mieux faire enra-

ger, de se laisBer la yie par penitencet et d'en passer le peu qu'il lui en restoit aa service de

son inhumaine, en dépit de ses dépits, et malgré le mauvais gré qu'elle lui en sçavoit. Il estoit du dernier galant pour un homme de son âge, n'avoit rien de bourgeois ni de crochetoral dans sa mine, sa taille, ses gestes, ses discours et ses actions, et entre autres bonnes qu alitez qu'il avoit, il estoit fort homme de bien, car il en avoit beaucoup, et tenoit encore cela de bon par dessus tant de bonnes choses, qu'il écoutoit volontiers le conseil de ses amis, et ne le suivoit guères, soit qu'il ne voulut point embler Tavoir d'autruy pour paroistre bon catholique, ou qu'il vouloit bien faire voir qu'il abondoit assez dans son sens pour se montrer meilleur galant. Pourtant l'amour et l'intérest luy firent relâcher un peu de son humeur bouruë ; et comme il est des occasions où Ton quitte la petite opinion qu'on a de soj mesme pour suivre les règles du grand livre du monde qui est l'expérience, et se conformer sur l'exemple des autres, pour en donner un bon de sa personne, il eut assez d'empire sur la sienne en cetle rencontre pour ne s'y pas assujettir en esclave, et ne différant pas tant au sentiment de ses sens, il donna quelque chose à la raison, et quoj que ce fut un peu sur le tard et qu'il semblât estre au bout de sa prudence, il en fit voir la de beaux restes (et peut estre sans en rien scavoir pourtant, car le bon-homme ne songeoit point à la malice et 7 alloit à la bonne foi). Il voyoit tout ce qu'il y avoit d'honnestes gens dans le

royaume de la galanterie, et par une confidence ordinaire aux amis et uno importunité commune aux amans* il leur racontait toutes ses disgrâces amoureuses de la meilleure grâce qu'il pouvoit.

Comme c'est marchandise m^k'-e que les amis de ce païs-là aussi bien que ceux de celuj-cj, les uns se moquoient sotement de luy en son absence > les autres adroitement en sa présence ; de plus elTrontez s'en rioient mesme h son nez, les plus charitables le plaignoient purement simplement et les plus sincères le consoloient et conseilloient fraternellement. Il n'avoit pas moins de jugement que d'amour; c'est pourquoy il distinguoit bien ceux qui luy parloient par la bouche d'entre ceux qui lui parloient par le cœur. Il se moqua des uns dont bien lu j prit, et creut les autres dont il ne luy prit point mal. Les consolations et les amitiés qu'il en recevoit toutes-fois et quantes qu'il leur commun iquoii ses petites affaires, achevèrent de luy pacifier l'esprit que le desespoir qu'il meditoit luy avoit tout bouleversé» et changeant cette haine de luy-mesme en considération de ses amis, il devint le sien plus qu'il ne Tavoit esté de sa vie, et ne songea plus qu'à chercher tous les moyens imaginables de la mieux achever chez l'amour qu'il ne l'avoit commencée. Le mal n'estant plus désespéré non plus que le malade, il fut aisé d'y apporter le remède ; sa dame le traitoit véritablement de turc à more ; il n'en approche it jamais de trop près que sa barbe et ses cheveux n'en pâtissent et qu'il ne remportât sur ses mains, sur son

TÎsage, 8ar son colet et rar ses mftn chattes,

ses dents et ses ongles en effigie : mais néantmoins elle en estolt infatuée (qu'il me soit permis de gpràce d'user de ce terme) et ce qu'elle en faisoit n'estoit que pure malice noire, et plus par grimace et pour consacrer quelque chose à l'apparence qu'à la vérité. Celles qui sont de cette humeur sont les plus farouches et les plus fâcheuses, mais ce ne sont pas les plus invincibles (je vous en parle comme sça* vante) elles font voir plus de ûerté que d'indignation, et elles ne se servent souvent do cette sévérité estudiée que pour éprouver la constance de ceux qui les approchent. Ce sont des places défendues par des gouverneurs ûdèles et qui sont obligés de faire quelques efforts pour eu empescher rentrée? (La nature nous enseignant toujours à nous opposer à tout ce qui nous violente) pour conserver leur réputation plustdt que pour en acquérir^ et qui dans une opiniâtre résistance, travaillent plus à la gloire de l'ennemy qui les abbattent enfin par sa persévérance, qu'à la leur. S'ils lui font porter des marques de leur vertUt ils ressentent après les coups de leur vengeance ; plus on a eu de peine à triompher, plus on triomphe avec éclat; les conquestes les plus aisées ne sont pas les plus belles; l'ennemy qu'on dés arme sans défense rend la victoire plus honteuse au vainqueur qu'au vaincu. Cette obstination généreuse ne rebute que les lâches; les braves veulent acheter l'honneur et non pas le dérober; les grands cœurs ayment les grands courages, et la jouissance d'une chose qui nous

a longtemps esté disputée nous est bien plus agréable que celle qui nous est offerte au premier effort et qu'on a presque plûtost obtenuë que demandée*

S'il faut un siècle pour combatre^ il ne faut qu'un moment pour vaincre, et l'on est trop bien récompensé par la victoire, pour se plaindre du temps qu'on emploie à l'obtenir. Ce fut par ces raisons ou par d'autres semblables qu'il se rémbarqua de nouveau dans l'amour de sa belle farouche avec de nouvelles espérances et de nouveaux appareils.

Elle n'alloit jamais à la messe qu'il ne luy présentât de Peau bénite et une chaise; jamais au cours qu'il ne luy prestatson carrosse , jamais à la comédie qu'il ne luy retint une loge; jamais à la promenade qu'if ne luj donnât la main et la collation; elle ne se reveilloit jamais sans aubades ; elle se couchoit rarement sans sérénades ; il tenoit un poste françois et une bouquetière espagnolle à gages, Tun pour luy composer des rimes françoises à sa louange , et pour ses beaux yeux, et l'autre, pour luj faire tous les jours des bouquets de jasmin d'Espagne pour son beau nez.

Il avoit des laquais de toutes sortes de livrées pour luy porter des poulets , des amis de tontes façons pour luy aller ftiîre la reve rence de sa part, et des chevaux de tous poils pour aller caracoller devant son balcon : il changeoit aussi souTent d'habits que de chemises; autant de fois de garnitures que de caprices i il se rendoit assidu aux visites, ponc-

tuel au rendez-Yoas ; exact aux promesses et complaisant dans les conversations; il estoit

toujours le mieux mis de la cour, le mieux chaussé du bal; le plus galant de la ruelle, et le plus magnifique du quartier : Enfin ilfaisoit dans toutes les formes toutes les fonctions d'un véritable amoureux trancy, avec une si grande libéralité et franchise dans toutes ses actions qu'il auroit humanisé une ourse et une lionne.

Sa dame, voyant un si grand changement en luy, luy en fit voir aussi un assez considérable en elle ; sa générosité la charma toutefois plus que sa galanterie , et luy fit donner à la prudence de son âge ce qu'on accorde ordinaire-* ment à la vigueur de la jeunesse.

Ses complaisances en furent les premières preuves, elle luy en donna ensuite de plus grandes par son estime, et enfin par des confidences très particulières et quelques privautez, légitimées par la discrétion, elle Tacheva de peindre et luy donna toutes les asseurances d'une inclination véritable et d'une amitié réciproque , les entretiens familiers entrecoupez de soûpir et d'helas , dans des chambres reculées et dans des jardins couverts ; les entrées dans sa maison , par des portes de derrière et par des fenêtres basses (où il vous laisse à penser si les échelles de corde joûoient leur jeu) les billets doux poulets galans et lettres passionnées estoient les passe-temps ordinaires qui leur faisoient couler doucement les Jours et les nuits.

Mais comme l'amour est insatiable aussi bien

que rambitioiiy et que plas on a, plus on reut avoir, il enrage oit de trouver tant de facilité dans son passage, et de ne pouvoir passer outre; s'il deroboit quelques baisers en cachettOy 808 lèvres seules en estoient satisfaites* mais toutes ses passions ne Testoient pas ; ses jeux grondoient du bon-heur de sa bouche ; ses mains vouloient aussi estre de la partie» et s'émancipoient quelquefois sous le linge»

mais elles le faisoient toujours demeurer sur son appétit, et ne faisoien-t que jettor de l'huile sur son feu; pour l'irriter, loin de luy donner seulement de la matière pour l'entretenir. Sa dame ne manquoit pas de bonne volonté, non plus que luj, mais à moins d'aller dans l'amour permis, elle ne pouvoit pas honnesiement permettre davantage au sien ; à son grand regret toutefois*

Les affaires alloient ce train-là ; il n'estoit question comme vous voyez que de rencontrer l'occasion favorable, et d'être en faveur chez la bonne fortune. Il ne luj manquoit plus rien dis-je, qu'à trouver cette fatale Heure du Berger, et il ne tenoit pas à luy! 11 savoit que son bon-beur dépendoit entièrement du destin i mais il n'îgnoroit pas que sa diligence et son exactitude en dévoient être les espions» aussi il faisoit du jour la nuit et de la nuit le jour; il ne dormoit non plus qu'un lutin ; il estoit toujours à pied ou à cheval, à la ville ou à la campagne, en carrosse ou en cbarette, en bac on en batteau; il ne laissoit jamais échapper un petit moment de l'entretenir seule, il avoit toujours Toeil au guet et l'oreille en sentinelle ;

elle ne faisoit pas un pas qu'il ne la suivit éntre les plus officieux, elle n'alloit point au sermon qu'il n'y fut entre les plus dévots ; en visite qu'il ne s'y rencontrât entre les plus civils ; en compagnie , qu'il ne s'y fourrât parmy les plus gallans : alloit-elle à la campa-* gne, il trouvoit mille prétextes pour ne point demeurer a la villp^ faisoit-elle quelque pèlerinage, il avoît toujours quelques vœux à faire ; enfin il ne s'épargnoil point, il se donnoit bien de l'exercice, et prenoit assez de peine à se donner du plaisir; il y avoit deux ans entiers qu'il faisoit ce beau petit mestier, avec une assiduité et une servi tudOi qui auroit lassé un galérien, sans se refroidir iiy se rebutter et sans se voir plus avancé, les derniers jours de sa poursuite que les premiers de son engage-^ ment. Lorsqu'il sçeut que la curiosité, qui cha* toûille plus l'esprit des dames que des mon^ sieurs, s'estoit emparée de celuy de la sienne et l'avoit fait entreprendre un petit voyage inoognièo à la ville de Somatte comme il ne laissoit pas échapt^er la moindre occasion de la servir et qu'il ne la perdoit de veuë en queU que lieu qu'elle put aller, que quand la néces* sité naturelle du repos luy fermoit lès yeux ; il ne s'endormit pas sur cene''cy.

Il partit des le soir mesme. et fut aux champs aussitôt qu'elle avec un des messagers de Sa Majesté amoureuse ; il avoit desjà semelé plusieurs fois tout le païs d'Amour ; il en avoit veu les villes principales. Il avoit esté à Estime, Affection, Inclination» Tendre, Amitié, Amour et &UX autres citez lefe plus considérables de

tous ses Eslats, mais il n'avoit pas encore esté à celle de Somatte; c'est pourqucy il entreprit le voyage d'autant plus yolontiers , que ne

l'ayant jamais fait, il le faisoit sur de bonnes pistes, et c^u'il en pressentoit quelque chose de bon.

La ville de Somatte, capitale du royaume du

Monde amoureux, et tant renommt'e non-seulement pour son fondateur qui fut un dieu, maie pour sa fondation qui fut de rien, est haute, et basse, et plus longae que large ; les calcographes nous la figurent comme un corps humain estendu par terre f et en eiiet c'est sa véritable forme : elle renferme dans ses mu* railles deux petites montagnes les plus fécondes et les plus agréables de toutes celles de la terre; c'est pourquoy les anciens et les mo^ dernes y ont fait bâtir un beau temple à la Volupté. Elles s'entretiennent presque toutes deux, il n'y a qu'une petite coline qui les sépare l'une de l'autre, et qui s'estendant après dans une grande plaine vers la partie septentrionnale, découvre le grand chemin du temple de rOccasion, et celuy de Cupidon jouissant:

à l'exemple de celuy de Jupiter Capitoiin à Rome. Le palais de cette ville en est encore un des plus beaux ornements, à ce qu'on dit« (car on n'en sçauroit sçavoir de nouvelles que par ouy dire ; parce qu'il n'y entre jamais que des choses mortes, mais nécessaires et agréables pourtant. Elle est plus nette par dedans que par dehors; car comme elle est au milieu, de deux bois, il y vient quantité de bestes sauvages, quand les habitans sont négligens et pa*

resseux. Les maisons 7 sont toutes sous terre,

et il ne paroist rien au dehors qu'une couverture toute d'une pièce : ce qui peut passer sans hyperbole pour la huictième merveille du monde

Voilà ce qui peut se dire de la ville. Pour ce qui est de ses fortifications, elles sont irrégulières. £lle a quatre grands forts pentagones revestus d'albastre qui la couvrent des quatre costez les plus foibles, à sçavoir, deux vers la ville haute et deux vers la basse ; et comme la nature est ingénieuse dans ses desseins et prudente dans ses ouvrages, ayant bien jugé qu'il y avoit trop de distance entre ces quatre forts, et que les courtines en estant trop éloignées n'en pouvoient pas estre suffisamment défendues ; elle a élevé une demy-lune bien fraizée et palissadée, avec un petit ouvrage à corne vers la partie de la ville qui regarde le le levant; du costé du Ponant un gros parapet ; et vers l'orient une tenaille avec un bastion à oreillons. Il y a encore un magasin où sont tous les canons, coulevrinesi pétards, bombes, boulets, poudres, salpestres, et autres semblables denrées militaires; mais on n'y entre non plus que dans le palais , ou s'il y entre quelqu'un, il en sort en si mauvaise odeur, que personne n'en veut approcher pour en appren* dre des nouvelles.

La ville ainsi close et fermée de toutes parts, n'a que trois portes. La première est toujours ouverte, mais il n*y passe que les bestes: les poissons, le gibier, la volaille, les bleds, les vinsy les légumes, et autres vivres et vituailles

nécessaires à la nourriture de la ville ; et elle est au lieu le plus emineut et le plus passager pour la commodité du commerce. La seconde est au milieu, et c'est le cHemin ordinaire et le plus fréquenté des honnestes gens, quoy qu'elle ne soit pas tousjours ouverte à tout le monde quand on veut (mais il y faut passer nécessairement pour aller au Temple de la Jouissance). La troisième est à la dernière extrémité, et dans l'endroit le plus sale et le plus infecté de la ville.

Elle est presque toujours fermée: il est dé* fendu à toutes sortes de personnes, de quelque qualité et cqnditions qu'elles soient (hormis aux apoticaires), d'j passer sous quelque prétexte que ce soit, sous peine du fagot. Et, quand quelques brutaux in considérez sont assez oséz d'enfreindre les loix de la nature* on leur apprend bien à vivre quand on les prend sur le fait.

Sa dame estant partie la première de la ville du Dernier-Conûdent , arriva la première à celle de Somatte, où elle crojoit entrer comme dans un village sans dire bon jour nj Dieu te garde. Mais elle fut bien surprise lors qu'estant arrivée à la barrière du Faux-bourg, elle trouva l'Amour qui servoit de suisse, la hallebarde ou si vous voulez l'arc bandé à la main, qui luy dit demeurez là; elle le reconnut non seulement à son habit, mais encore à sa voix; de sorte qu'estant demeurée , et TAmour s'en estant approché de plus près, luy demanda son nom, sa profession, son païs, où elle alloit et d'où elle venoit? Elle répondit à toutes ses de-

mandes le plus véritablement qu'il luy fut possible, faisant instance d'entrer pins par curiosité que par nécessité : mais TAmour la repoussant toujours: ma mie (luy dit-il) c'est folie à vous de prétendre entrer icy, si vous n'avez compagnie ; les filles n'y peuvent point venir seules, et pour une prude comme vous estes, je m'estonne comment vous ne sçavez pas mieux les loix de ce païs cj ; prenez la peine de vous asseoir là en attendant que quel-^ que galland vous vienne relever de sentinelle ; le premier qui paroistra sera celuy qui vous ostcra de peine, et qui vous donnera la satisfaction que vous souhaitez depuis si longtemps^ et qu'il attend peut-estre aussi devant vous : Comme il disoit cela, son amant paroist et arrive; elle fût ravie de le voir, et luy ravy de la rencontrer : Mais sa joye ne le détournà point de sou devoir; aprës l'avoir baisée» il alla faire la révérence k l'Amour qui le receut à bras ouverts, car c'estoit un de ces vieux Baistres i et aprës avoir examiné ses lettres àe souffrànceSf de peines, de martires, de langueurs, de désespoirs, les ayant trouvées en bonne forme, et sous-signées selon la coûtume, il leur ouvrit la barrière du Fâux-bourg, où ils entrèrent avec luy les plus contents du monde. Ils le passèrent sans rencontrer personne ; et au bout de la grande ruë, et justement devant la grande porte du milieu de la ville, ils aperceurent un petit temple (c'estoît celui de l'Occasion) par dedans lequel il falloit trouver passage pour aller plus outre. L'Occasion en gardoit la porte s mais s'estant appro<*

chez tout doueamant près d'elle, sens qu'elle s*en appercent, l'AmOar qui est toujours subtil et ingénieux à surprendre son monde, la prenaai ioui d'un oouppar les Gherenx, lorsqu'elle s'amueoit à regarder je ne sçay quoy d'un autre costé : les fit entrer tous deux dans le temple, et ne la quitta point qu'ils n'en fussent sortis.

Il estoii de figure triangulaire, et les trois tableaux qui en couTroienl les trois faces en guise de tapisseries estoientce qu*il y avoit dedans de plus remarquable. Le premier representoit noe maison où des Yoleurs entroient

par les portes et par les fénestres arec ce mot

au-dessous :

L'Occasion fait le larron

Dans le second, on voyoit une Tille prise

d'assaut par les ennemis, avec ce dicton :

En cette occasion Elle Isit le soldat ainsi que le lanron*

Le troisième figuroit un jeune garçon, qui ayant surpris sa maîtresse dans sa chambre, la baisoit mignardement, tandis que sa mère se coëffoit, avec ces deux vers :

Selon que chacun d'eux la trouve justement Elle fait le larron, le soldat et Tamant.

Ces trois peintures différentesleur ûrentfaire trois jolies reflections : mais ce qui empescha

qu'ils ne purent gallantiser davantage sur ce sujet, fut un grand horloge à trois faces qui

estoit au milieu du temple, monté sur une colonne de trois pièces, dont chacune regardoit un de ses angles; à l'un desquels il javoit une petite porte ovalle qui s'ou-vroit d'elle-mesme quand cette horloge sonnoit : c'estoit un ouvrage d'admirable artifice ; deux contre poids en faisoient tourner toutes les rouës. Tontes les heures n'y estoient pas figurées egaliement distantes les unes des autres comme aux nostres, mais toutes inégalles : et ce qui fait le nœu de l'histoire ; c'est qu'elles estoient marquées par un Cupidon doré vestu en berger qui estoit à l'un des bouts de Taiguille, et justement à la place où nos orlogers mettent des fleurs de lys, pour les signaler; ce qui fait qu'on appelle VHeure du Berger celle qu'il montre, quand il est justement dessus.

Par bon-heur pour elle et pour luj, elle sonna lors qu'ils estoient là, tellement extasiez, qu'ils ne sçavoient plus ce qu'ils faisoient; et à mesme temps cette porte ovalle qui fermoit le cabinet de la Jouïssance s'ouvrit et l'Amour qui tenoit l'Occasion par les cheveux, les poussa tous deux dedans; il n'y eut pas moyen de s'en dédire, ils 7 entrèrent donc aussi tost gallamment avec le Plaisir et la Volupté. La prose en demeure là, mais les vers disent:

Que dessus l'autel clos et coy, Et nôtre amante et nôtre amant, Se virent je ne sçay comment Et se firent je ne sçay qnoy .

La soubrette finit là son histoire, et soit que

la pièce fut faite à la main, ou que cela arriva

par hazard la montre qui estoii sur la table, et qui estoit sonnante, sonna.

Voila une heure qu'il y a longtemps que j'attends» et que je vous fais attendre, s'ecria alors Philamie en se jettant au col de Phelonte^ et levant le masque (car la bonne dame que nous avons toujours appelle la muette, estoit elle* mesme). Je ne vous sçaurois décrire la surprise de PKelonte a ce cry ; il ne pouvoit croire ce qu'il voyoit, parce qu'il voyoit ce qu'il ne croyoit pas : mais enfin les véritables caresses de PkUamie luy firent connoistre que son bonheur n'estoit point fabuleux, et qu'elle estoit la plus amoureuse des femmes, et luy le plus fortuné des hommes. Pour s'en mieux éclaircir, il n'oubliolt rien de ce que le bon Dieu luy avoit donné de faculté;

Il faisoit tout ce qu'il sçavoit, U la baisoit à la jouë, à la bouohe,

On peut bien croire ce qu*on voit, Mais on croit bien mieux ce qu'on touche.

Après les premières et plus chaudes acco* lades, la parole luy revint avec l'espérance !

He quoy ma chère Philamie (lui dit-il), l'embrassant amoureusement? Est-ce vous mesme qui m'écoutez? Est-ce moy mesme qui vous parle? Mon cœur, luy repondit Philamie, c'est toy mesme qui m'écoutes et c'est moy mesme qui te parle? Je ne me soucie plus de mourir après t'avoir fait voir que je n'ay vécu que pour toy, comme le bien est d'autant plus cher, et le plaisir d'autant plus doux, qu'ils ont esté

tous deux plus désespérez et moins attendus;

si tu m'aimes comme je t'aime, le tien doit estre maintenant extrême comme le mien; je me suis fait asseurement beaucoup de violenee, et je t'ai eausé beaucoup d'ennuy : mats comme l'amour estoit égal, l'impatience Testoit aussi, et si tu as esté en quelques inquiétudes, ne sçacbant avec qui tu estois, et ce que in devois devenir, je n'en ay pas eu de moindres, de sçavoir que j'estois avec toy, et de n'oser te l'apprendre : Je ne me suis pas fait moins de peine que je t'en ai donnée, et s'il s'est pass^ quelque chose de cruel et d'inhumain dans ton advanture, ta vertu me doit pardonner un crime que ton amour m'a fait commettre pour ton repos et pour le mien. L'amour excuse tout ce qu'il fait faire et j'excuse tout ce que vous faites, ma chère âme, répliqua Phelonle, et vous m'avez joué si adroitement et si favorablement pour moy que je ne puis conclure qu'avantageusement pour vous; mais racontez-moy, je vous prie> les circonstances de mon bon-heur et de vostre adresse, qui vous a pû porter à cet excez de bonne volonté pour moy, et par quel moyen vous estes vous défaict du vieux jaloux (il parloit de son mary Oronte). Mon artifice m'a fait esloigner de luy, et ton mérite m'a fait approcher de toy (reprit PWlamie); il y a déjà long-temps que tu as gaigné mon amitié, et que j'ay receu des preuves de la tienne, sans qu'il se soit présenté aucune occasion assez favorable pour t'en témoigner à mon gré mon ressentiment et ma reconnoissance,

Mais quoy que l'Amour soit le plus petit des dieux, C'est luy qui bien souvent fait les plus grands miracles.

Je n'ay pu me coDtraindre davantage sans me fûre tort, et te voir languir aaM me iaire pitié* Je fis hier porter à Or&rU$ une lettre supposée d'un seigneur qui le xnandoii en cour en diligence. Le bon homme qui ue voit pas plus loin que son nez partit presque à la mesœe heure qu'elle luy fut rendiuô. Je communiquay mon dessein à Lise que voila (c'estoit le nom de la soubrette, la belle chanteuse» et la gallante historienne) et nous prismes ensemble la résolution (l'ayant si belle) de te faire acheter d'un peu de soin et de soucy un bon-lieur qui m'en avoit tant coûté. Je te donnay donc rendûssvou$ pour le soir, sçachant bien que ta n'y manquerois pas et t'ayant fait suivre déjà plusieurs fois par un de mes laquais pour voir le chemin que tu prenois ordinairement quand tu venois chez moj, je mis les habits de Lise pour estre moins considérée, et elle prit les miens pour estre plus de mise, et passer plus facilement pour estre la maîtresse, et la Brie mon petit mal-heurenx laquais ^Hi estoit au guet au coin d'une më, noas estant Tena adrertir que tu venois seul, nous nous masquâmes aussi-tost toutes deux et montâmes en mesme temps en carrosse, avec resolution de t'attirer de quel* que façon que ce fut. Lise mit pied à terre an coin de la rue où tu la trouvas pour mieux jouer son rdlle , j'estois trop persuadée de ta complaisance vers les dames pour te croire car pable de refuser les faveurs d'une qui te les

jetteroit à la teste : L'affaire estoit trop bien

concertée pour manquer et tu l'es laissé tomber dans le paneau aussi gallamment qu'on ait jamais fait. II n'est pas besoin de f en dire davantage, tu sçay le reste aussi bien que moj, et je meurs d'envie de n'en plus avoir du tout.

Phelonte lui prit ses belles mains pour réponse, et les Inj baisa pour remerciment : Il n'oublia pas pourtant de luj parler des vers qu'il avoit trouvez dans son cabinet; il sçeut que Pilette avoit été si amoureux d'elle qu'il en seroit devenu fou s'il n'eust esté poëte, et qu'il luy avoit envoyé tous ses papiers durant son feu pour mieux nourrir sa ûâme; ensuite en estant venu à de plus secrettes confidences et à de plus grandes familiaritez^ ils laissèrent Lise dans la salle qui s'en alla coucher dans son lit ; et ils entrèrent tous deux dans le cabinet dont il est question.

Ou nous aurions sçeu ce qu'ils ûrent, Si les murailles qui les virent Du commencement jtt8qu''aa bout.

Faire tsut de belles msrreilleSp Avoient eu des langues partout Comme on dit qu'elles ont des yeux et des oreilles

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