‹ L'heure du Berger roman de Cl. le PetitChapitre 15 sur 17 · SONNET EN Y£ES · texte numérisé non relu

SONNET EN Y£ES

Obscurité charmante, ombre yaste et pompeoseï Image du néant, Toluptuense nuit, Mère de mon amour que Tamour toujours suit, Rends-moy Taimable objet de mon &me amoureuse.

Tandis que loin de toy Taurore paresseuse, Fait triompher partout le silence du bruit, Par le songe ton fils en ce commerce instruit, DonuQ moy de Philis la jouifisance heureuse.

Ainsi parlait Daphnis à la sœur du soleil.

Et Morphée estonné de son feu sans pareil, Satisfaisoit ses sens d'un sort des plus célèbres.

Maïs hélas ! dans le fort de sa félicité L'astre du jour parut arecque la clarté.

Et son bien dispamt areeque les ténèbres.

Qaoy que toutes ces pièces fussent galantes et dédiées à la mesme personne, elles avoient esté faites sur de différents sujets et il en avait plusieurs de songer à des choses moins fabuleuses : c'est ce qui empeschoit qu'il n'y prit toute la satisfaction qu'il y auroit trouvé en tout autre lieu que oeluy»là : il rencontroit pourtant matière de consolatton où il tronroit matière de divertissement, et il se flatoit de l'espérance d'en estre quitte à aussi bon marché que Pilette A ses inconaùea aimoieai les

vers, comme il y avoit grande apparence puisqu'elles en aToient un coffre plein et s'il ue tenoit qu'à rimer pour payer sa rançon et son gîte. Dans cet espoir imaginaire n'entendant point de leurs nouvelles et en achevant la lecture de ce songe, il scmgea à donner nn peu de repos à son corps comme il en avoit donné à son esprit, et en finissant de veiller, il commença à s'endormir tout de son mieux.

Les deux inconnuës cependant qui ne IV Toient quitté que pour le mieux reprendre, ayant mis ordre à leurs aiTaires et envoyé faire panser le petit laquais, entrèrent dans la salle avec les mesmes déguisements dont elles s'es* toient déjà servies. Elles farens surprises d'abord n'y voyant plus leur hoste, et ne pouvant s'imaginer ce qu^il estoit devenu» elles s'ima- génèrent tout ce qu'il avoit pu devenir; Tune croyoit qu'il s'esioit jetté par la fénèire, l'autre qu'il s'estoit sauvé par la cheminée, et toutes deux que le diable Tavoit emporté ; mais elles mentoient toutes deux comme deux diablesses, car il estoit dans le cabinet qui ronfloit comme trois, et je suis tout estonné comme elles ne Tentendoient pas, mais l'amour est quelquefois sourd aussi bien qu'aveugle. Pourtant comme il n'estoit pas bien caché et qu'elles le cher* choient où il falloit qu'il fut, elles le trouvèrent où il estoit : Pour l'avoir plus belle, elles ne firent pas semblant de rien, et le laissant toujours dormir (autant de pris sur l'ennemy), elles firent servir sur une table une magnifique collation volante» et ayant fait retirer tout le monde pour estiB plus en liberté, elles le fo««

rent prendre toutes deux et le traînant ou le portant dans son fauteuil, le plantèrent au beau milieu de la salle où estoit le couvert; sans qu'il se réveillât. Celle des deux incouniies qui n'a- ▼oit pas parlé (et qui ne parlera pas encore de quinze pages d'icy, et peut estre de vingt) (si Dieu qui peut tout ne le veut toutefois, en dépit de m 07, de puissance absoluë) prit place le plus près de luj qu'elle pût, et celle qui luy en avoit si bien donné à garder, et qui paroissoit la maîtresse, quoj qu'elle ne fut que la servante (car tout ce qui reluit n'est pas or, et il ne faut pas prendre les femmes à la mine non plus que les hommes, si ce que dit le proverbe est véritable) se mit vis à vis de luj.

Estant en si bonne posture, en si bonne compagnie, et auprès d'une si bonne table, il ne manquoit plus là qu'un bon frère de bon appétit et de bonne guette pour faire un bon triolet. Nostre dormeur estoit bien leur fait, il n'y avoit que cette maudite ronûerie qui gÀtoit tout, et qui faisoit craindre à la muette (ainsi appel rons-nous la maîtresse du logis jusques à ce qu'elle ait recouvert la parole) qui craignoit qu'il ne fut mauvais coucheur; elle faisoit pourtant toujours signe à l'autre de ne point faire de bruit et luy baisoit si fort et si souvent ses grosses pâtes endormies que je ne sçais comment elle ne le réveilla point cent fois pour une : elle ne pouvait se saouler de le regarder et de Tétreindre, et quoy que son plaisir fut imparfait, parce qu'il n'estoit pas réciproque, et qu'elle ne caressoit que la moitié d'un homme à demy mort, elle estoit si transportée

d'aise qu'elle n'en sçaroit rien, et l'autre eatoit assez sotte pour ne l'en pas adrertir ; mais elle

eût eu beau dire, tout cela ne faisoit point d'affaire, et il fallut le réveiller inhumainement en dépit qu'elle en eut. Elle s'avisa pourtant de le faire de bonne grâce et, pour l'épouvanter plus agréablement, la soubrette qui avoit desjà si bien commencé eut ordre de la muette sa maîtresse de poursuivre et d^achever de mesme. Le meilleur expédient estoit de chanter, aussi s'en servit-elle à point nommé. Elle cbantoit assez proprement pour une fille de chambre, et entre mille chansons qu'elle pouvoit aussi bien choisir que celle-cy, elle entonna le mieux qu'elle pût un certain air de Lambert, dontvoicj les paroles :

Aia J>B COUB NOUVEAT)

Reveillez-vons belle endormie,

Reveillez-vous car il est jour :

Reveillez-vous ma douce amie, (bi$.) Vous entendrez parler d'amour.

Quelle est la beste qui m'appelle, Helas! c*est yostre pauvre amant; Attendez, je suisi à la selle, (iis.) Je viens de prendre un lavement.

Elle chantoit et répondoit comme le prestre

Martin et, comme frappé dun coup de foudre, Phelonii qui avoit l'oreille juste à la belle harmonie, se réveilla en sursaut au hi» de la chanson. A force de lui chatoûiller cromatiquement les oreilles, elle luy fit ouvrir pathétiquement les yeux, mais ce fut avec une

si grande surprise que rien plus. La belle chanteuse eut pitié de luy, et prenant la parole pour luj donner loisir de reprendre la sienne : Yrayment, monsieur, vous aTez fait on sanl périlleux du lit à la table, lui dit-elle avec une raillerie afîfectée ; voua n'avez que faire de ▼ôus plaindre^ tous ne passez pas mal votre jeunesse, vous avez bon temps, Dieu mercy, mais je ne scay s'il durera... Jusqu'à la fin, répondit PhelorUe encor tout étourdy du coup, j'ay cet advantage que celuj cy m'est waxt par hazard et que je nel'ay pas esté chercher ; peut estre que le Diable ne sera pas tousjours à nostre porte, et qu'estant sauté du lit à la table, je pourray bien resauter de la table au Ut. CeU vous plaist k dire, répliqua la donzelle, qui vouloit goguenarder, vosmespris vous servent de louanges ; je suis bien marrie d' estre fa* chée, et si j'estois digne d*ôtre capable, je se* rois fort à vos:re service et à vostre enterrement. C'est vostre honneur, ma belle, reprit nostre pauvre gentilhomme, que ces beaux discours mettoient en belle humeur*

Je vous baise les pieds, les mains sont trop communes...

Il en eut dit davantage et, par le chemin qu'il prenoit, il alloit faire enfoncer la chambrière dans les compliments jusques par dessus les sangles, si la bonne dame qui estoit près de luy et qui faisoit la bonne beste, ne luy eust présenté une boëste de marmelade si obligeamment, qu'il ne la pût pas civilement refuser, quoy qu'il eust l'esprit embarassé de cent chimères cornuës, de mille fantaisies

Oigitized

extravagantes, et deux fois autant poux le moins d'incommodes impatiences qui sont les compagnes des amoureux. Voyant la table bien garnie et qu'il y trouveroit bien mieux son compte en se montrant complaisant qu'yen se rendant ridicule, il payoit de bonne mine leur bonne cbere, jouoit adroitement de la prunelle avec sa voisine, qui ne s'estoit masquée que pour en mieux rirci quoy qu'elle n'eust pas pour cela de meilleurs momensque luy, et qu'elle ressentit d'aussi grandes infirmitez amoureuses qu'elle l'estoit beaucoup, et qu'elle se tailloit elle mesme la besogne qu'elle vouloit bien faire, et dont pour de certaines raisons il n'est pas encore à propos de vous en dire les véritables. Avec la soubrette qui jazoit comme une pie borgne (puisque pie borgne y a), il en disoit des plus belles ; il ga* lantisoit à tort et à travers, luy faisoit cent contes à dormir debout et, £uialement, il jouait si .bien son personnage avec l'une et ayec l'autre, qu'il leur faisoit perdre la tramontane à toutes deux ; la fin de tout cela estûit qu'il prenoit cette dernière pour la maitresse de la maison, comme il l'avoit faite celle de son cœur, et que, croustillant toujours le biscuit et le macaron, il buvoit le petit doigt gaiUard 4 leurs santez, comme s'il eût esté à la nopoe, .«ans songer à rien moins qu'à payer son escot de la façon qu'il le paya : ce que TOUS scaurez, s'il plaist à Dieu, si vous avez encor un peu de patience et de curiosité, comme je n'en doute point. La muette prenoit un plaisir extraordinaire à le voir manger,

mais elle en prenoit un plas grand à le voir, le dévorant des jeux comme il devoroit les

confitures des dents ; dont elle lui conduisoit les morceaux de la bouche jusqu'au fond du ▼entre» non pas qu'elle le vit manger à regret ou qu'elle lui reprocliât ce qu'il mangeoit, mais parce qu'elle l'eut veu plus à plaisir faire quelqu'autre chose pour le sien.

Mais avec le temps on fait tout; Rome n'a pas esté bastie en un an, ny Troye prise en un>jour.

Les choses estoient dans cette disposition, et à nostre sentiment n'estoient point mal (sauf pourtant meilleur advis)» PheUmte avoit mangé tout son saoul et ne sçavoît plus que faire ny quelle contenance tenir; la muette estoit assez irrégulière dans la sienne, ettantost courbée, tan tost droite, paroissoit tantost sage, iantost folle.

Pour la soubrette (c'est un sobriquet que je luy ay donné il y a déjà quelque temps, et que je luy continueray le reste de la pièce, si vous le trouvez bon), elle se tenoit toujours fort et ferme sur la gravité, mangeoit à l'avenant, et ne se taisoit que quand elle avoit la bouche si pleine, qu'elle ne pouvoit plus parler qu'avec les doigts. Le plus sage des trois estoit Phélonte^ car il sçavoit du latin, et voyant que son françois ne luy servoit presque plus de rien, après avoir fait cent reflexions morales et sérieuses avec la pointe de son couteau sur le bord de son assiette^ il se ressouvint

D^Jiudaces fortuna juvai, etc.

L'énergie de ce vers rappela l'audace de sa

prose, et sçachant par expérience ^'il n'y a que les konteuz et les timides qui perdent

chez l'Amour aussi bien que chez la Portune,

Et qu'Us aydeiit souvent tous deux, Dons leurs caprices ordinaires, Plustost les braves téméraires, Que les poltrons respectueux.

(Voyez comme à quelque chose le malheur est bon, et comme un peu d'aide fait grand bien, car s«ns ce bien^heureax latia, il n'auroii lait assmrément que de l'eau toute elaire), il se résolut donc de jouer de son reste, et de pousser l'affaire à bout à quelque prix que ce fust. Qttoy que le temps ne luy ennuyât peast, il y ETOit plus d'une heure qu'il songeott è celle qu'on luy avoit promise, et il y en avoitplus de deux en effet qu'elle devoit être passée ; de sorte que, voyant que d'une façon ou d'autre il en falloit sortir, il prit la peine d'apostropher ainsi la belle qui l'y mettoit. Mademoiselle, (dit-il donc à la soubrette^et faisant venir cela de fil en éguille), il faut que cette Asurs du berger soit quatre fois plus longue que les autres, ou que vostre montre n'aille pas bien, ou que mon horloge aille mal.*. Que cela ne vousemposehe point de trinquer (luy répliqua la matoise soubrette, prenant sa montre et la luy montrant), ma montre va juste ; vous n'avez plus qu'un quart d'heure de mauvais temps à passer; taches à patienter jusques4à comme ▼OOT arves lait jusques-iei, et vous verres enfin que je ne promets rien que je ne tienne, et que

cette heure ^ qu'on nomme du berger^ auroii esté mieux appellée Vheure du prince, puisqu'elle fait devenir plus aise que des petits rojs ceux d'entre les amans et les amis des dames qui sont assez heureux de l'entendre sonner à leurs cadrans. Ayant déjà tant attendu, vous attendrez bien encore un peu » jusques à présent vous avez fait voir vostre discrétion (dont nous nous louons fort), faites nous paroistre désormais vostre constance ; tenez vous cependant . sur vos gardes, et ne vous laissez pas prendre sans vert si vous pouvez ; vous aurez afiFaire à

• une personne qui ne vous donnera pas de

• quartier ; si elle vous rompt une fois en visière, et si elle a le moindre avantage sur vous, ayez toùjours bon pied bon œil, et surtout bon courage; je crois que vous ferez vostre profit de l'advis. Et poar vous en rafraichir la mémoire, je vous veux conter une petite histpire (avec vostre permission pourtant), qui vient sur ce sujet assez bien à propos, que vous serez bien aise d'entendre, et que Madame que voila (luy montrant la muette, sa voisine), ne sera pas fà* chée que vous sçacbiez. Vous ne me sçauriez

. tant faire de bien que je ne l'endure fort volontiers, répondit Phelonte ; je ne seraj pas moins attentif à vous entendre que reconnois» sant à vous remercier. Il fit alte à ce dernier mot, et le silence estant réciproque de part et d'autre, notre soubrette leur conta d'une manière deux ou trois, voire quatre et cinq fois plus galante que je ne feray peut eatre, l'histoire suivante, mais, à mon grand regret, chacun fait en ce monde comme il l'entend, et

- wr -

lorsqu'on donne tout ce qu'on a, qu'on dit tout ce qu'on scait et qu'on fait tout ce qu'on peut, il n'est point de loy divine et humaine qui oblige à davantage.

Page 1