DEMY-ROHAN COMIQUE
Il estoit rentre-chien et loup des François , et Ventre dos luzes des Espagnols ( c'est tout un) y mais c'eat-ànlire plua catholiquement et plus chrestiennement , il es toit à peu près l'heure qu'il estoit hier entre huict et neuf du soir, et parcons^équent le temps que Pbelonte le plus galand homme de France , deroit aller au rendez-Toua que Philamie, la plus apirituelle dame de Paris, luy avait donné. Il n'y a personne qui ne croje qu'entendant l'horloge frapper cette heure fortunée, il quitta toute aorte de choses, pour songer à celle-Ia, et que mesme (supposé qu'il fut alors à table), il ne soupa qu'à moitié, et prit d'abord honorable* ment congé de la compagnie pour aller joûyr de celle de sa maistresse ; et néanmoins quoj que tout cela soit dans la vrayesemblance, et que tout homme d'honneur son semblable l'eust fait sans marchander, comme il y a des gens par tout qui se plaisent à faire enrager les autres^ et qui ne font jamais bien , ou le
font toujours à rebours; je tous asseure sur ma parole qu'il n'en fit rien. ,
Il 7 avoit déjà si longtemps qu'il le perdoit avec elle, qu'il commençoit à s'ennujer de la voir, voyant que ses rendez- vous ne rendoient point sa fortune meilleure , et c'estoit une fa^ veur qu'il avait desjà reçetie tant de fois d'elle inutilement , qu'il croyait qu'on ne la luy renouvelioit si souvent que pour se moquer plus souvent de luj; tout cela joint au dégoust ordinaire qu'on a des choses qui le sont trop, faisoit qu'il ne se pressoitpas beaucoup de s'y rendre ponctuellement , ce n'est pas pourtant que la pauvre dame ne reconnut son mérite et /son amour, et n'eust un furieux penchant pour sa personne et un merveilleux tendre pou^aon dur (pour parler précieusement )t mais elle estoit obligée de le désobliger un peu quel«quefois en présence de son mary pour se mettre à couvert de ses défiances, et de le voir comme Ittji avec la mesme indifférence que tous ceux qui la venoient voir avec la mesme prétention, conservant toutefois pour luy dans son cœur un je ne scay quoy d'autant plus fort qu'il estoit violenté, et dans son esprit la résolution
De rompre quelque jour elle mestoe les fers, I)o9t elle s' estoit bien elle mesme enchaisnée,
Dedans la prison d'Hymenée
Où sont les amoureux enfers.
Mais le pauvre Phelonte ne comprenoit rien à sa politique! et quoy qu'il eust assez d'esprit pour eonnoistre qu'il n'en estoit pas haï, il
n'ayoii pas assez de présomption pour s'imaginer qu'il en fat aymé, ou du moins il croyoït, s'il 7 aToit quelque inclination de sa part, qu'elle esioit partagée à tant de prétendans, qu'estant le moindre de la troupe, la sienne seroit si petite qu'il l'auroit donnée plus que très volontiers au premier renu pour beaucoup moins qu'eUe luy avoit cousté*
Voilà comme on se trompe dans les affaires de ce monde» comme la prudence humaine ne voit souvent gouste en plein jouri et comme Tamour fait des bevenës aussi bien que la for^ tune. Toutefois après que le bon seigneur eust fait toutes ses fonctions corporelles et spiri* tuelles dans sa famille, comme les nuits sem* blent longues en hjver à ceux qui se vont cou^ cher de bonne heure, et qu'il n'estoit pas grand dormeur» il choisit de deux maux le moindre»
et conseillé par je ne scaj quel bon .ou mauvais génie, ou plustôt porté par son caprice ordinaire^ il prit son espée, et faisant rester au logis ceux de ses gêna qui av oient coustume de le suivre ; il prit seul à pied sans flambeau le chemin de la place Ducale, ou estoit celle qu'il muguetoit depuis si longtemps (qui sera la maison de Philamie^ ou ai vous voulez Phi-* lamie mesme comme il y a plus d'apparence)
plus à dessein pourtant (s'il faut ajouster foy aux amans qui n'en ont point} de dissiper ses melwicolies que d'arancer ses affaires; il estoit daxts une si profonde rêverie et marcboit Teaprit si préoccupé qu'il avoit desjà passé devant quinze ou seize orloges (tant du plus que du moins) sans avoir pris garde quelle heure il
estoit, quoiquHl fat assez curieux de son naturel et sorty de chez luy sans le scavoir.
. Vous me direz qu'il n'avoit qu'à fouiller dans sa poche, et que sa montre Tauroit tiré de ceste peine sans s'en tant donner : et vous croirez m'avoir dit quelque chose de beau, et avoir trouvé la pierre philosophale de l'éloquence et le nœu gordien de ceste avanture ; mais je vous diraj pour vous mettre Tesprit en repos de ce oosté là , et comme un homme qui le sçait (sans vanité) mieux que voua; qu'il l'avoit ^ laissée en partant, avec tout son or à son valet de chambre, ou que depuis deux ou trois jours ença il l'avoit envoyé chez l'orloger pour y faire mettre une autre corde ; je ne sçay pas asseurement lequel des deux; c'est pourquoy, de peur de mentir, je vous les donne à discrétion, et il importe peu pour luy lequel vous preniez, pour moj je prendrais le premier, si l'on me le donnait à choisir comme à vous; estant plus vray-semblable que l'appréhension des voleurs la luy fist laisser au logis que la nécessité envoyer à l'orloger; mais tout ce galimatias ne sert pas d'un festu ; que ce soit celuy-cy ou celuy-là, ou si vous voulez tous les deux ensemble; ou soit enfin qu'il n'en eust point du tout ; il . est constant qu'il n'en avoit point alors, et que quand il en eut eu une, elle ne lui auroit servy que de montre (c'està-dire de parade), la nuict estant si noire qu'à . peine voyoit-il les pavez pour poser ses sou • liers de maroquin (qui furent bien crottez Dieu mercy ce soir-là (car il fault louer Dieu de tout par parentèze), au rapport d'un de ses la-
quais. Ainsi je vous laisse à penser s'il auroil pu Toir une esguille et un chiffre.
Tant 7 a, qu'il avoit desjà fait une bonne partie de son voyage, sans avoir trouvé ny corps mort, ny ame vivante, et certes il luy ennuyoit moins de sa personne que de n'en rencontrer aucune, de qui ilpeust estre éclaircj du doute où il estoity et en quelle heure il vivoit; ainsi, marchant à tâtons, et supputant à Tavanture toutesles ephemerides par ses doigts, avec tout le chagrin et la mauvaise humeur d'un homme qui n'a pas accoustumé d'aller à pied la nuict sans chandelle, et sans cadran au soleil en dépit de la lune : Il apperceut de loin quelque chose de noir qui venoit à luy, et entendit rouler en même temps un carrosse dans une rue voisine, d'où ce quelque chose de noir venoit de sortir. L'impatience où il estoit de sçavoir des nouvelles de l'orloge, le fit avancer vers ce qu'il voyoit, mais il fut bien surpris quand en estant assez près pour lui parler et pour en estre entendu, il vit, que ce quelque choêe de noir estoit une belle demoiselle masquée, ou plustost un beau masque de velours sur le visage d'une demoiselle :
Car enfin la nuict à Paris, Toutes filles sont demoiselles, Et toutes les laides sont belles, Comme on dit que tous chats sont gris.
Cette rencontre le surprit d'autant plus qu'il s'y attendoitle moins; et que le carrosse qui
la suivoit sembloit luy appartenir; s'arrestant court lorsqu'elle s^arrestoit comme elle faisoit
alorç : et sa curiosité s'augmentant à mesure que son incertitude redoubloit^ et estant absolument nécessaire qu'il passast par là on par la fenestre pour aller chez Philamie, sa civilité luj £t osier son chapeau eu passant devant elle» et sa franchise luy dire ingénument :
Mademoiselle , je vous demande excuse si je vous prends pour un orloge, et si je vous supplie de me faire la grâce de me dire quelle heure il est? Monsieur, je ne sçaj pas bonne* ment quelle heure il peut estre à celuj des autres (répondit la pucelle?) mais au mien (elle regardoit sa montre en disant cela) il est bientôt V heure du berger i yrajement mademoiselle je vous ay donc rencontrée à la bonne heure (luy repliqua-t-il tout estonné), et la joignant de plus près; je serois le plus heureux homme de France, quoy que le plus crotté de Paris si elle pouvoit sonner pour moy et s'il m*estoit permis d'en perdre quelques momens pour vous : Il luy disoit cela par galanterie et comme battant en retraite (car il y a apparence qu'il en eust dit beaucoup plus ou beaucoup moins, s'il eust eu quelque autre dessein et s'il se fut douté de la moindre chose de ce qui luy arriva après), mais il eust fallu estre plus sorcier que le diable mesme pour le deviner. Monsieur (dit la damoiselle avec une voix si douce qu'elle auroit apprivoisé un loup, et joQant admirablement bien son rolle) quand l'orloge des dames sonne cette heure, c'est pour celuy qui a le bon-heur de l'entendre; ma belle inconnuô (car vous Testes asseurement, si vostce yisagie ressemble à vostre voix) luy répondit Phelante
retournant sur ses pas et commençant à s^ou' blier de saTisite dePMlamte), je ne m'attendais pas à celny-là, îl ne tiendra qu*à tous que je n*aye la faveur toute entière, si vous pouvez vous résoudre de me donner cette heure bienheureuse aussi généreusement que vous me l'avez dite agréablement ; je vous la donne toute entière et moy-mesme avec (reprit Tinconnuë), car ce seroit ne vous obliger qu'à demj de ne vous en donner que la moitié ; ai vo«s avez le cœur aussi bon que la langue, et si vostre discrétion ressemble à vostre courtoisie; vous me paroissiez assez honneste homme pour ne m'en point faire repentir. Vous tous repentirez plusiost, ma chère (répliqua le galand tout passionné), de m'avoir connu trop tard, que de m'aroir obligé 'tropt ost ; je seraj persuadée de vostre mérite (poursuivit la fausse masque) par l'air dont je verraj que vous vous prendrez pour vousservir de vostre bonnefortune ; je n'attends plus que vos ordres, mademoiselle, adjousia brusquement notre advanturîer qui s^échauffait de plus en plus dans son harnois, pour vous témoigner que j'ajme mieux estre en effect qu'en paroles votre très-humble et tf%s-obéis» sant serviteur; si tous estes dans cette pensée à cette heure, luy dit la bonne dame, ne la laissons pas couler inutilement, voila mon carrosse qui nous invite, les plus courtes cérémonies sont les meilleurs, je vous veux montrer Testime que je fais de vous par Tabandonnement que je vous fais de moy, montons.
Disant cela, nn petit laquais qui estoit juché derrière le carrosse descendit, et en ayant
abbatu les portières, il en sortit une autre inconnue qui n'avoit point encore paru, et qui D'estoit là ce me semble; que pour prester main*£orte à l'autre, si par hasard elle en avoit eu besoin, comme par bonheur elle n'en eust pas, elle estoit presque de son calibre, hormis qu'elle estoit un peu plus noble de taille qu'elle, et beaucoup plus roturière d'habits :
Mais Thabit ne fait pas le moine, Ny la fourrure le chanoine, Ny la barbe le médecin, Ny la longue corne le diable, Ny le bon bois la bonne table, Ny le laict toujours le beau sein.
Phelonte qui croyoit tenir Jupin par les pieds et Pluton par la teste, ne se fit pas dayantage prier, royani qu'on le prioit de si bonne grâce de son aârmiitage ; celle qui estoit descendue la dernière du carrosse, y remonta la première l'ayant pris par la main ; l'autre les poussa tous deux par le cul, et sauta après eux dedans comme un homme* Les portières furent haussées en mesme temps, et le cocher corrompu et fait au badinage (mais le plus impati<3nt cocher que je n'ay jamais veu}, sans attendre le touék$, se mit à faire courre ses chevaux de telle impétuosité , que le malbeureux petit porte-esponge qui ne voyoit que justement assez clair pour se rompre le cou, n'ayant encore qu'une jambe sur le mouton, et voulant s'eslancer sur l'autre, perdit prise par le trop grand branle du carosse et, glissant le long de la ûeche, s'embarassa le bras gauche dans les
basions d'une des roues de derrière, qui le luy cassèrent net comme un bras cassé à plaisir ; le crjr épouvantable qu'il ût, £t faire alte au cocher, grand maroufle en cette occasion, quoj que peut-estre fort honneste homme d'ailleurs, et mettre pied à terre à toute l'honorable compagnie, pour voir ce que c'estoii ; mais on le trouva à demj rodé et évanoûj, et tellement entortillé dans la rouë, que le cocher eust toutes les peines du monde à Ten tirer, enfin comme un cocher vigoureux est plus fort de beaucoup qu'un laquais estropié, i\ en ▼int à bout que bien que mal ; non sans mainte doleance du maudit trotin toutefois : et l'ayant emmaillotté dans son manteau tel quel, etjetté dedans le carrosse comme un pacquet. Nos deux inconnues avec Phelontej reprirent leurs premières places et le cocher (jurant Dieu comme un chartier embourbé ou renversé), l'un ne vaut pas mieux que l'autre, estant remonté sur son siège, toucha à toute bride je ne scaj où; et moj je ne scay comment vous descrire les mines et les postures différentes du blond monsieur et des deux dames noires ; de ces dernières l'une ne disoit rien par politique, et l'autre non par faute de langue, mais . manque de n'avoir peut-estre riea à dire.
Pour le masle, • comme on est plus prudent après la faute que devant, il perdoit de moment en moment de son humeur enjoUée, il devenoit tout stupéfait et tout décontenancé, et il avoit si mal au cœur, qu'il ne songeoit pas qu'il en avoit deux dans sa main ; il fut d'une trop grande extrémité à une autre,
£t pour ayoir esté d'abord an fou, U fut alors un peu trop sage :
Il estoit en peine qaoj qu'il fut à eon aise» comme tous ceux qui sont à leur aise sont tousjours en peine, mais raillerie à part, n'a* ▼oit-il pas autant de raison d'j estre qne garçon de sa sorte ? 11 avoit véritablement trouvé une dame fort civile, mais il en avoit aussi rencontré une fort rêveuse.
Etf comme on craint toujours ce qu'on ne connoist point, £t qu'on ne connoist pas toi^ours ce qu'U faut icrMAcLre»
il nç sçavoit à quoj attribiier une si rare courtoisie, et une si profonde taciturnité; de plus que sçavoii^il où on le menoit t et avec qui il estoit? S'il avoit affaire à d'konnestes geas ou non? Si ce n'estoient point des voleurs déguisez et qui ne luj faisoient un peu d'honneur que pour luy faire beaucoup de mal? Qvm sçavoitHl? Ma foj je n'en ecaj rien, mais je sçay bien que j'en aurois esté plus en peine que je ne suis maintenant; et que je tiens pour un petit miracle comme il n'y fut pas daran<-*
Mais que ne peut Famoiir sur les gens ài son âge ?
Son espérance luj faisoit oublier sa crainte, la peaeée de sa félicité future adoncisisoit l'amertume de son inquiétude présente ; il auroit souffert une année entière dans Tat*
tente de cette beure amoureuse, «til ne pouvoit s'imaginer que
Mercure fat exprès tombé du ciel en terre.
Pour le venir voler sous l'habit de l'Amour.