‹ L'heure du Japon:Chapitre 19 sur 85 · L'OPINION PUBLIQUE · texte numérisé non relu

L'OPINION PUBLIQUE

promettent le plus. Pour les masses ouvrières, le peuple des viUes, les gens de petits métiers, ils sont demeurés, comme leurs ancêtres, campés dans la formule des « clans ».

Qu'est-ce à dire ?

Le nouveau débarqué au Japon entend répéter autour de soi des noms qui reviennent ici dans la causerie comme ceux des Montaigus et des Gapulets à Vérone.

On vous confie :

-r- Ne savez- vous pas que les questions de politique ne sont pas nécessairement des questions de principes ? Des quatre clans : les Satsuma, les Ghoshu, les Tosa, les Hizen, que nous a légués notre passé féodal, deux sont encore actifs. Ito, Inouyé, Yamagata, Aoki, Katsura, étaient et sont .tous des'Ghoshu; au contraire, Oyama, Maisukata, tYamamoto, Kawamura, sont des Sat- 8uma« *^Les uns nous foumiss^cit nos hommes ^'Étatv les seconds contrôlent et emplissent notre marine «t notre armée. .

Ce mot de a clan » que nous empruntons parce qu'il nous est connu, peint au vrai la totale dépendance intellectuelle, morale et physique, l'absence absolue d'initiative individuelle, dans laquelle cette société japonaise a évolué jusqu'au dernier quart du dix-neuvième siècle.< Cette discipline a eu de nobles effets. Elle a modelé la politesse

incomparable, la douceur, le contrôle de soi, la frugalité, la tranquillité, le sourire dont nous sommes charmés. Elle a créé la femme japonaise. Elle n'a pas préparé la nation aux débats de conscience de la responsabilité individuelle. Toute cette société japonaise a été façonnée du dehors à la pratique des vertus qui l'ont faite ce qu'elle est. Brusquement on lui demande de se déterminer par décision individuelle et du dedans. On la prend par surprise.

Sans doute, il existe ime presse japonaise. Elle date de 1871. Elle a crû avec le mouvement démocratique. J'aurai l'occasion de reparler d'elle. Le fait est qu'elle édite à cette heure plus de deux mille journaux. Quelques-uns d'entre eux][montent à une circulation de deux cent cinquante mille exemplaires. Et, certes, c'est pour le nouveau venu im étonnement de constater avec quelle avidité ces journaux sont lus. Les femmes dans les chemins de fer, les jeunes gens dans la rue, les petits boutiquiers, assis sur leurs nattes, lisent les feuilles publiques sous les ampoules électriques, voire au cours de la journée, entre les mouvements du travail. Pour tous ces gens-là, la lecture du joiurnal est un aliment aussi indispensable que leur « bolée » de riz.

Et dans ces journaux, dévorés si fiévreusement, que cherchent-ils ?

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On peut affirmer qu'ils sautent les éditoriaux, généralement rédigés par des hommes d'État tombés du pouvoir, par des professeurs, des hommes techniques, des hommes de finance, d'industrie, des directeurs de banque ou de grandes compagnies, des chefs de service, de hauts fonctionnaires. Ils se repaissent d'informations, mais surtout de scandales.

Naturellement, l'Empereur est mis au-dessus de tout et en dehors de tout. Ce privilège s'arrête aux portes du Palais. En effet, dans une liberté absolue de langage, la lutte des partis et des personnes se déchaîne ici, violente, sans merci. Nul n'est ménagé. La vie privée des hommes d'État est fouillée. Leurs fortunes sont passées au crible. Les reporters s'attachent inlassablement aux talons des personnages en vue. Il y a partout des fuites. Le secret de toutes les négociations en cours est percé à jour. Les directeurs de journaux se rient des défenses du gouvernement.

Le résultat de ces pratiques est que la presse, le livre et la réflexion, n'ont pas encore éduqué au Japon cette force supérieure à tous les pouvoirs que, nous autres, nous nommons « l'opinion publique ». Elle est bien entendu en formation : l'école obligatoire, les transformations qui se manifestent dans les lois présagent son avènement. Elle n'existe encore qu'à l'état de nébuleuse.

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