‹ L'heure du Japon:Chapitre 67 sur 85 · YUAN-SHI-KAI VU DU DEHORS · texte numérisé non relu

YUAN-SHI-KAI VU DU DEHORS

Ce Président qui rêve de devenir Empereur est aujourd'hui aussi invisible à Pékin que le fut autrefois le Fils du Ciel lui-même. Il fait courir dans la ville le bruit qu'il est souffrant. Cela lui donne la facilité de remettre les audiences qu'il avait accordées quand il n'est pas en humeur de prendre une résolution, et, d'autre part, de ne jamais paraître en public, ce qui l'abrite contre les périls et les manifestations.

Je sais tout de même ce qu'il fait, comment il vit, grâce à son médecin particulier, un Français d'un rare mérité, le docteur Bussière, qui est attaché à notre ambassade de France. Yuan-Shi-Kai souffre d'être ainsi muré vivant dans le palais dont il a relevé les murailles. On en a la preuve dans ce fait qu'il attend la nuit pour sortir de sa prison demi-volontaire. Il prend alors un peu d'exercice, le long du lac qui borde sa geôle dorée, et, parfois, quand la température n'est pas trop rude il se risque à une courte partie de bateau. Il arrive

même, dans ces cas-là, que Yuan-Shi-Kai se livre à son sport favori : il pêche.

Je résume ici, sans en faire la critique, les histoires qui courent sur le compte du "Président, et qui, entièrement ou partiellement vraies, contribuent à éclairer sa figure énigmatique.

Yuan-Shi-Kai est né dans une bonne famille de hauts fonctionnaires. Tout enfant, il a témoigné un mépris parfait pour ces études littéraires et ces préparations d'examens qui absorbent la mettleure part d'une existence chinoise. Il affichait, au contraire, des goûts scandaleux : il n'aimait qu'à jouer au soldat. Il déclarait, à qui voulait l'entendre, qu'il finirait bien par suivre la carrière des armes. On sait que dans l'ordre de dignité, les hommes de guerre sont, en Chine, classés après les commerçants. La décision de cet enfant si insoumis eut donc de la peine à triompher des résistances familiales.

Ce ne sont pas les succès d'une carrière militaire exceptionnellement brillante qui ont attiréji Yuan-Shi-Kai les sympathies par où il a été porté au seuil du trône. Les Chinois se souviennent que, dans le temps où il gouvernait les provinces du Nord, il a été, pour les Japonais, un adversaire rude. On m'afiirme même que le souvenir de cette résistance aux entreprises de l'adversaire est pour quelque chose dans le veto que le Japon oppose

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aujourd'hui aux velléités que Yuan-Shi-Kai fait paraître de changer sa casquette de Président pour remblème impérial. Un des ministres les mieux informés de Pékin m'a fait la preuve qu'avant de mettre sa volonté en travers des souhaits de Yuan- Shi-Kai, le Japon a, si l'on peut dire, tenté de Famadouer. Le ministre du Mikado est venu le trouver. Il apportait ces fameuses et terribles propositions que l'on n'avait pas communiquées à PEurope et qui, pratiquement, auraient mis la Chine à la merci du Japon. Il aurait proposé le marché, sans fard :

— Acceptez cela et nous favoriserons vos ambitions personnelles. Nous serons les premiers à saluer en votre personne le restaurateur de l'Empire.

Yuan-Shi-Kai s'est seulement souvenu qu'il est Chinois et que le tentateur s'est présenté à lui avec la figure du rival héréditaire. Pour une fois il s'est donné le plaisir de jouer au Président vraiment constitutionnel. Il a répondu au ministre du Japon :

— Vous me parlez là de choses qui ne me regardent pas. Allez donc trouver votre collègue, mon Ministre des Affaires Étrangères, M. Lou, et soumettez-lui vos propositions.

On sait le reste.

-— Le Japon, me dit mon informateur, n'a pas

insisté. Il a, par la démarche que vous connaissez, coupé la route à son vieil ennemi. Si cette opposition ne s'était pas produite, il y a gros à parier que les Puissances européennes auraient laissé Yuan-Shi-Kai faire son coup d'État sans protester. Elles n'attendent de lui que le maintien de la paix et elles le savent homme à poigne;

Quelques indices semblent prouver ceci : l'honune à poigne hésite tout de même à passer outre aux observations collectives qui lui ont été présentées : il continue de faire vivre, dans le secret du Palais, le dernier descendant de l'Impériale Dynastie déchue.

On m'a conté naguère que cet enfant, dont l'arrogance égale la faiblesse, dit volontiers :

— Il y a en Chine deux hommes capables de restaurer le Pays dans toute sa grandeur : moi et Yuan-Shi-Kai.

On dit encore que parmi toutes les combinaisons qu'a suggérées au Président le désir où il est de donner un caractère définitif à son exercice de l'autorité, Yuan-Shi-Kai aurait souri à une possibilité qui, devant nous autres Européens, prend une couleur de vaudeville.

Les soins que le Président prend de sa santé n'empêchent pas qu'une persistante vigueur de tempérament lui fasse cortège bien au delà de la soixantaine. J'ai en effet sous les yeux une image où

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