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CHAPITRE XLI l'heure du japon

Ces manifestations de tiédeur datent, les unes de quelques mois, les autres de quelques semaines. Cependant, au premier appel de ceux qui ont qualité pour indiquer à la nation japonaise le chemin du devoir, voici que nous la voyons tout entière debout et prête à T action.

Comment expliquer un changement si brusque ?

Je demande au lecteur de ces pages de se reporter à ce qui a été écrit, ici même, sur Pâme nippone (1), sur le peu d'importance que l'opinion publique joue au Japon dans l'orientation de la politique étrangère, sur la discipline dont les journaux les plus intransigeants font preuve aux heures critiques, sur l'universelle loyauté que le Japon témoigne au symbole vivant que représente son Empereur.

Lors de mon retour en Europe, — par la Sibérie et par Petrograd, — j'ai eu l'heureuse fortune

(1 ) Voir plus haut, p. 32-58.

d'être l'hôte de M. Motono. Il était alors l'ambassadeur du Japon auprès du Tsar. Je lui étais adressé par d'intimes amis. J'ai pu sentir, au travers de sa causerie, la parfaite connaissance où il est de l'Europe et particulièrement du Monde Russe. C'est pour le Japon une chance heureuse à l'heure qui sonne, de posséder dans le gouvernement un homme si préparé à peser les difficultés du jour.

Mais si prêt que le Gouvernement Japonais soit, en son ensemble, à peser ses responsabilités, ce n'est pas de lui que viendra la résolution qui, pour un long avenir, décidera des destins de 1' « Empire du Soleil Levant ». Derrière la résolution du Parlement, apparaissent, une fois de plus, ces Vieillards qui, en 1914, quand les Allemands s imaginaient que le Japon allait faire cause commune avec eux, ont décidé, au profit des Alliés, du choix de l'Histoire (1). Ce ne sera ni la politique du jour, ni l'antique esprit de clan qui vont orienter le Japon vers l'acte auquel ouvertement il répugnait hier. La décision viendra des Genero, de ces Anciens de la Nation que leurs fortunes, leurs âges, leurs honneurs, élèvent au-dessus des ambitions et des passions. Ces personnages augustes n'ont pas seulement développé leurs carrières à l'intérieur du

(1) Voir plus haut, p. 65.

pays. Ils n'ont pas limité leur expérience aux conditions de cette moitié de la terre qui les a^vus .naître : ils ont eu contact avec le Monde.

lie marquis Matsuka connaît toute l'Europe et TAraérique. En 1871, le prince Oyama assistait au siège de Paris. Aux jours de la guerre avec la Russie, il a commandé en chef l'armée de Mandchourie. Au moment de la guerre russo-japonaise, le prince Yamagata était le chef de l'État-Major général des armées. Ainsi les membres de ce conseil souverain sont, sur tous les terrains, le politique et le militaire, uniquement préparés à étudier le 'problème que leur proposent le Japon et les Alliés. On peut avoir la foi qu'ils le résoudront non point dans un esprit de particularisme de race, d'égoïsme commercial, d'enivrement de conquête, mais dans la contemplation de la Gloire et de l'Histoire, pour le plus grand bien de ce Japon qui se croit et qui veut être le Japon Éternel.

Dès la première minute, un principe essentiel a été posé par le vicomte Motono.

Le 24 février dernier, il a déclaré :

-- Si la paix entre la Russie et l'Allemagne est ^iéfinitivement signée, le Japon prendra des mesures de la nature la plus décidée pour faire, face à la situation. Le départ de Petrograd du vicomte Uchida ne signifie pas la rupture avec la Russie,

Par cette nuance, il était paré au nouveau men-

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songe que les Allemands essayeront de soulever. Le Japon ne déclare pas la guerre à la Russie : il vient à son secours ; il veut contribuer à empêcher qu'dle tombe, poings liés, aux mains de ses pires ennemis.

Cette déclaration satisfait pleinement Paris, Londres et Rome. Et M. Stephen Pichon, notre mini&tre des Affaires Étrangères, est l'interprète du sentiment de ces Trois Puissances quand il dit, en substance, devant la Commission des Affaires extérieures de la Chambre :

— Les Japonais ont un droit et un devoir :

sauvegarder ces produits de leur industrie qu'ils destinaient au gouvernement russe alors qu'ils croyaient ce gouvernement capable de soutenir la guerre. Les stocks de céréales qui sont accumulés en Russie, la ligne vitale du Transsibérien, ne doivent pas tomber au pouvoir d'agents allemands. Le Japon n'obéit pas seulement ici à l'impulsion de son intérêt national ; il agit pour le bien de tous quand il médite de faire échec à la pénétration allemande dont les prétentions vont déjà jusqu'à la mer Caspienne, — quand il songe à se dresser en face d'un ennemi, maître de Kief, demain d'Odessa, qui aspire à détruire l'équilibre des Puissances en Asie.

Reste à créer l'harmonie entre cette intervention et les vœux du Gouvernement Américain.

Aucune nécessité d'heure ne décidera jamais le

président Wilson à se mettre en contradiction avec les principes au nom desquels il a demandé aux États-Unis d'entrer dans la guerre. Il est naturel qu'avant de donner son acquiescement à l'occupation de la Sibérie, il demande au gouvernement de Tokio des déclarations telles qu^elles puissent rassurer le peuple russe, — cette partie saine de la nation, hier alliée, que les Alliés veulent sauver de la désagrégation et du déshonneur.

Et maintenant quel sera dans ses développements le caractère exact de cette intervention du Japon?

Jusqu'où sera-t-elle poussée ?

Gela dépendra de la volonté nippone et puis des circonstances.

J'ai parcouru, dans la deuxième année de la guerre, par la voie du Transsibérien, tout l'espace qui sépare Pékin de Petrograd. La ligne en son

entier était gardée. Chaque pont était traversé avec une circonspecte lenteur. A la minute de ces passages, des soldats montaient dans le train avec des fusils armés, baïonnette au canon. De jour et de nuit, ils poussaient d'autorité les portes des cabines. Jusqu'à ce que le passage périlleux eût été franchi, ils ne quittaient pas de l'œil les voyageurs enfermés dans les compartiments. Il s'agissait d'empêcher que quelque agent allemand lançât, par une glace abaissée, une bombe, qui aurait crevé un pont et interrompu la circulation des trains militaires. Si de pareilles précautions étaient nécessaires dans le temps où l'armée russe formait sur la frontière occidentale de l'Empire, une haie infranchissable, on devine jusqu'où peuvent aller aujourd'hui de justes inquiétudes.

Des spécialistes précisent que l'armée japonaise est outillée pour exploiter les voies ferrées, pour remettre en état les tronçons qui ont été détruits par les Bolchevicks (1). Elle dispose d'un régiment dit « des Chemins de Fer ». Il est normalement constitué à trois bataillons de quatre compagnies et il a été récemment renforcé. Si la campagne s'engage, le Japon pourra recourir sur ce terrain à l'aide industrielle des États-Unis. L'exploitation de la ligne en sera rendue plus intense, les voies seront

(1) Abdouiv-Duhazbt, la LiheHé, 5 mars 1918.

doublées où il faut, le nombre des garages oroitra.

La résistance à laquelle on se lieurtera dans Toccasion sera certes incapable de barrer la route à la progression japonaise. Déjà des combats se sont produits à l'ouest de Tchita, à 325 milles à Test du lac Baïkal, ef sur le chemin de fer lui-même entre les Cosaques Bouriat et les Bolchevicks. Ces derniers, mal organisés, mal commandés, n'ont pas eu le dessus. Il faut d'ailleurs all^ au plus court. Quelque intérêt qu'il y ait à wnpêcher que les Allemands n'accèdent aux mines de cuivre de l'Oural, il s'agit de leur barrer d'abord la route du Pacifique.

Le Japon d'aujourd'hui est en état de tenter un tel effort. Sa population dépasse la nôtre d'un tiers. En 1914, le nombre des Japonais instruits par le passage sous les armes montait à 1 637 000 hommes, 742 000 appartenaient à l'armée active, 780 000 à la réserve. Toujours à la iiiême date, le Japon disposait de 76 régiments d'infanterie, 27 de cavalerie, 25 régiments d'artillerie montée, 10 batteries à cheval, 21 bataillons de montagne, 6 régiments d'artillerie lourde, comprenant 96 batteries de première ligne, 30 batteries de réserve ou de dépôt. Grâce à la parfaite éducation du corps des officiers, ces unités .peuvent être rapidement accrues. Même en tenant compte des garnisons qu'il faudrait échelonner le long des voies ferrées, 500 000 hommes demeurent dispo-

nibles. Ils pourraient être mis en route au moment où les glaces vont se briser et où le printemps sibérien refleurit les chemins par où aisément passera une intervention victorieuse.

Le Cabinet Chinois est emporté par le mouvement qui se dessine. Il décide de mettre des délégués en route pour le Japon afin de discuter avec eux des conditions d'une collaboration militaire. 11 demande que, dans le même esprit, le Japon envoie des délégués à Pékin.

Le dernier tronçon du Transsibérien qui sert d'axe à toute opération militaire en Extrême- Orient traverse le territoire chinois. On doit donc s'attendre à un accord sino- japonais qui, sans doute, coïncidera avec l'action. Déjà le Gouvernement Chinois donne ordre aux Gouverneurs de la province de Loung-Kiang, de garder les frontières contre la menace sibérienne. Il entend donner des pouvoirs extraordinaires aux Gouverneurs de ces provinces. La nouvelle se répand en Europe que, devant le danger extérieur, les querelles des Nordistes et des Sudistes s'apaisent. La Chine est peut-être à la veille de connaître une unité qui, jusqu'ici, manquait à sa force.

Ainsi le Kaiser verra se dresser contre lui, pour la défense de la Civilisation et du Droit, cette Puissance Jaune qu'il s'était plu à dénoncer au Monde comme un péril.

33i L'UEURE DU JAPON

D'autre part, tes Alliés reconnaissent leur programme et leurs soufaetits dans ces paroles que vient de prononcer le Ministre des Affaires Étrangères de France :

a — Comptons que le Japon en assumant, du « plein consentement des Alliés, une tâche de pré- « servation et de salut, la remplira dans l'esprit de « décision, de fermeté, de loyauté, dont il a donné a d'autres preuves. Son heure est venue, n

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