II
York World, n'avait été réimprimé, à Tokio, sans provoquer ni protestations, ni corrections (1).
L'auteur de ces pages, -— un économiste japonais, qui a été un des élèves des plus distingués des Universités de son pays, et puis des Universités américaines, — déclarait :
a — La plupart des étrangers qui ont visité le Japon dans ces dernières années, disent :
« — Dans ce conflit européen, le Japon est du « côté des Alliés, mais le Japon est pro-germain. »
« La vérité est autre : le peuple de chez nous est absolument indifférent à l'issue de cette guerre européenne. Le conflit est si éloigné ! Et puis nos gens ne voient pas comment l'issue de cette aventure pourrait affecter la vie du Japon lui-même.
« Il y a cinquante ans, après la Restauration, le Gouvernement Japonais a emprunté à l'Allemagne ses éléments de gouvernement. Il a envoyé oflSciellement de jeunes Japonais, étudier en Allemagne. Tout ce qui revenait d'Allemagne a été adoré dans les cercles militaires et. aussi dans les sphères gouvernementales. Les événements dont l'Europe est le théâtre n'ont pas ébranlé ces admirations. La majorité des officiels japonais continue de croire que, finalement, l'Allemagne l'emportera sur ses adversaires.
(1) Dans le numéro du 17 octobre dernier du Japon Advertiser,
« En 1914, quand il s'est agi de déclarer la guerre, les membres du Conseil Impérial étaient divisés en deux camps. Une fraction importante était persuadée que la victoire appartiendrait à l'Allemagne. Elle affirmait que prendre parti contre une telle puissance était exposer l'avenir même du Japon. Le marquis Okuma, alors président du Conseil, a conté depuis que jamais, dans l'histoire du Japon, un débat aussi violent ne s'est produit dans la Cour Impériale.
« Depuis, le Japon a joué dans la guerre le rôle que l'on sait. Il a attaqué Tsingtau. Il a conquis les archipels allemands de la Polynésie. Il a fourni à la Russie des munitions. Il a envoyé des destroyers opérer dans la Méditerranée; mais, d'un autre côté,' il a prêté à l'Allemagne une assistance indirecte.
« Dieu sait ce que l'on a écrit sur le rôle des espions japonais aux États-Unis, mais personne n'a parlé de ce que les espions allemands se permettent au Japon 1 Ces fauteurs d'intrigues vivent pacifiquement dans l'Empire ; ils agissent sans être contrariés. Des ouvrages de propagande allemande sont librement traduits en japonais. Nous possédons une censure vigilante : jamais elle ne s'est élevée contre l'audace allemande. N'a-t-on pas vU le baron Goto, actuellement ministre de l'Intérieur, énergiquement accusé, lui-même, lors de la
dernière session de la Diète Impériale, d'avoir traduit en japonais un tract de propagande allemande, et d'avoir veillé à sa distribution?
«f L'indifférence du peuple japonais, pour le grand drame qui se joue en Occident, se manifeste en toute occasion. Il y a quelque temps, l'élite de nos hommes politiques et de nos gens d'affaires de Tokio a eu l'idée généreuse de constituer un fonds de secours k l'intention des soldats malades et des blessés des armées de l'Entente. On lisait dans le comité les noms du prince de Tokugawa, descendant du dernier Shogun, le baron Shibusawa, M. Shémada, speaker de la Chambre des Représentants, et tutti quanti^ sans parler de tous les rois de l'industrie et du commerce. On comptait réunir au bas mot sept millions de francs. Le comité a donc lancé sa souscription dans le public et puis il a attendu. Rien ne venait. Alors on a tenté de créer un mouvement. Le baron Shibusawa s'est mis en route, il a parcouru le pays, sans résultat. Là-dessus, l'Empereur et l'Impératrice ont donné
I 250 000 franes, et les membres du comité, les officiels, les citoyens de marque ont fait l'appoint.
II reste que le peuple, en son ensemble, n'a rien donné.
« Est-ce à dire que la guerre l'a appauvri?
« Pendant que toutes les nations du monde, même les neutres, considèrent sérieusement la
nécessité d^économiser, pendant que les États- Unis se restreignent comme ils le font, librement, afin d'aider les Alliés, quelle est l'attitude du Japon?
« Le Japon vit dans une folie de luxe et des extravagances qui avaient toujours été inconnues en ce pays. Les maisons de thé réalisent des fortunes incroyables. Le seul moyen que l'on ait de se réserver une chambre dans une maison de thé est de la retenir des mois à l'avance: Des armateurs millionnaires, des producteurs de munitions millionnaires achètent en concurrence toutes les villas d'agrément, toutes les marnons de campagne. Il ne reste plus dans tout le Japon une maison d'été qui soit à vendre. D'autres nouveaux riches louent des hôtels entiers pour y passer l'été. Récemmelit l'un d'eux, après une semaine de séjour, a donné 17 500 francs de pourboire à une servante. Dans les restaurants à la mode, les dîners de 250 à 1 250 francs par tête sont fréquents. A Osaka, un restaurant refuse de servir personne à moins de 100 francs par couvert. C'est une pluie d'argent. Aucune taxe de guerre ne la frappe, car il y a dans le gouvernement des olHBciels qui tirent de la fourniture trop de profit pour s'imposer euxmêmes. »