‹ L'Heure enchantéeChapitre 1 sur 13 · PASSAGE CHOISEUL, 23-3 I M DCCC XC · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-3 I M DCCC XC

Une f é e

UCNiE FÉE

AH ! c'est une fée Toute jeune encor, Ah ! c'est une fée De lune coiffée.

A sa robe verte Un papillon d'or, A sa robe verte, A peine entr'ouverte.

Elle va légère, Au son du hautbois, Elle va légère Comme une bergère.

Elle suit la ronde Des dames des bois, Elle suit la ronde Qui va par le monde.

Sa gorge enfantine Tremble doucement, Sa gorge enfantine Couleur d'églantine.

Elle ignore même Qu'on ait un amant.

Elle ignore même Ce doux mot : Je t'aime !

Or, une nuit d'été, sous la lune d'opale, Comme elle passait blanche, une fleur à la main, A cette heure où le ciel se teint de rose pâle. Tremblante, elle s'arrête au détour d'un chemin.

Parmi les boutons d'or, dans l'herbe, sous les saules, Un jeune homme était là, qui semblait endormi. De blonds cheveux couvraient ses robustes épaules. Sa bouche souriait, entr'ouverte à demi.

11 se lève, et ses yeux, d'où sort une lumière. Regardent fixement le fantôme enchanté.

Est-ce un rêve? Jamais châtelaine ou fermière N'eut cet air de candeur et cette pureté.

Elle aussi le regarde et bientôt s'émerveille. Robin n'approche pas de cet adolescent.

« Quel songe ! » pense-t-elle, et voici que s'éveille L'aurore de l'amour en son cœur innocent.

— « Miraculeuse enfant de cette nuit charmante. Viens-tu pour m'éblouir d'un pays fabuleux? Dis à ton serviteur une parole aimante; Laisse-moi, sans colère, adorer tes yeux bleus. »

Il s'est mis à genoux au milieu des pervenches, Radieux et fleuri comme le fils du roi. Elle avait peur. Bien vite il a pris ses mains blanches Et murmure tout bas : — « Je te veux ; réponds-moi. »

Elle aurait dû s'enfuir. Déjà les vieilles fées. Là-bas, là-bas, sous terre, apprêtaient leurs fuseaux. D'invisibles lilas envoyaient leurs bouffées; On entendait au loin le réveil des oiseaux.

Elle aurait du s'enfuir. Mais les bois et la plaine, La rivière et le vent, tout lui parlait d'aimer, Et, laissant de ses doigts tomber la marjolaine. Elle sentait son cœur prêt à se consumer...

O merveilleux hymen du ciel et de la terre! Chantez, beaux rossignols, la chanson des époux. Ouvrez, sombres forêts, vos portes de mystère. Éternelle jeunesse, épanouissez-vous I

Chaque jour, depuis lors, dès que la nuit câline En ses bras maternels berce le monde enfant, Dans le bois qui scintille en haut de la colline, Ils vont cueillir la fleur de l'amour triomphant.

L'étoile du berger les cherche dans l'espace. Les murmures d'en bas leur viennent apaisés. Comme un vol d'oiseauxblancs qui passe et puis repasse, La lune sur leur bouche argenté leurs baisers.

Elle dit : « Prends-moi toute, ô mon seigneur superbe. Je tremblais. Ton regard m'a bientôt rassuré. Je suis le liseron qui se cache dans l'herbe; Toi, maître, le grand arbre au feuillage doré. »

Il répond : « Comme un prêtre à la porte du temple, J'aime à tes pieds divins, chère, à m'agenouiller. Toute mon âme brûle alors que je contemple L'anémone d'argent que je n'ose effeuiller. »

Parfois, en pleins fourrés, une harde s'élance. Et, l'oreille aux aguets, suit le bruit de leurs pas. Ils vont. Leur amour seul éveille le silence. Le temps heureux s'envole. Ils ne s'en doutent pas.

Mais quand l'aube, en chantant, les mains pleines de roses, Frappe à coups redoublés à la porte des cieux, Quand les heures de jour passent en robes roses, Oh! la peine cruelle et les tristes adieux?

— « Entends-tu, cher trésor, le chant de l'alouette?»

— « L'Orient s'illumine. Il faut nous séparer. » En leurs yeux attristés pâlit la violette.

La fée a pris son vol et s'est mise à pleurer.

Elle s'évanouit, ainsi qu'une fumée Que le vent éparpille à l'horizon lointain, Et, lui, regarde encor l'image bien aimée Se fondre lentement dans le bleu du matin.

Hélas! hélas! on épie Ton amour, pauvre garçon.

Voici beau jour que la pie L'a dit au colimaçon.

Depuis longtemps la vipère S'en gausse avec le corbeau.

Tous deux font très bien la paire, Des secrets c'est le tombeau.

Carabosse et Mélusine A leur tour ont clabaudé.

— « Écoutez, voisin, voisine, Notre sœur a cascade.

« Et celui qu'elle préfère, C'est le garçon du moulin. »

— « Pas possible ! Quelle affaire !

Seigneur, que c'est donc vilain!

« Narrez-nous toujours la chose. »

— « Voici : C'était un beau blond.

Ils se rencontraient... Je n'ose Vraiment en dire plus long. »

— « Bah, racontez tout de même. »

— (c Eh bien! donc, il lui parla.

Elle répondit : Je t'aime. »

— « Tiens, tiens, voyez-vous cela. »

— « Et depuis lors, Dieu sait comme En plein bois ils se baisaient. »

— « Oh, maman! Baiser un homme! »

— « C'est pourtant ce qu'ils faisaient. »

— « Et d'où vient cette nouvelle ? »

— « C'est Robin qui l'apporta. »

— « Pauvre sœur! » — « Pas de cervelle ! »

— « Patati — et patata ! »

Titania, la reine aux doux yeux d'améthyste,

Ignorait tout encor. Sa fine carriériste

Lui conte l'aventure, un soir, en la coiffant :

— « Que dis-tu là, ma bonne, une si douce enfant ! »

— « Hélas! madame, hélas! la chose est trop certaine.»

— « Encore si c'était avec un capitaine! »

Et le soir même, avant d'entrer en son lit bleu, La belle a tout appris à son époux. — « Corbleu ! Fait Obéron, ceci dépasse un peu les bornes. N'est-il plus au village assez de maritornes Pour qu'on laisse en repos les dames de ma cour ! Un homme à notre sœur déclarer son amour! L'affaire est scandaleuse; un exemple s'impose. Vite, allez-moi quérir la coupable, et qu'elle ose Faire à nos pieds l'aveu de son indignité. » Un grand lit de justice est sur l'heure arrêté. On s'y rend de partout et même du royaume De Belzébuth. Follet, Sylphe, Lutin ou Gnome, Chacun veut avoir part à la fête. Voici D'aimables compagnons sentant fort le roussi, Puck, Robin Bon-Enfant qui joue avec les filles, Et le soir, dans leur lit, fourre un paquet d'aiguilles, Ariel qui soupire on ne sait trop pourquoi, Jacques l'enchifrené qui reste toujours coi.

lO L HEURE ENCHANTÉE

Chariot, Jean de la Lune et Pierre les Dimanches,

Et le roi des Coucous et la reine des Tanches.

Comme des églantiers les uns sont droits et verts,

Les autres sont tortus et vont tout de travers.

Il en est qui sont fiers d'arborer une bosse.

Les uns vont à cheval, les autres en carrosse.

D'aucuns marchent courbés sur d'énormes bâtons;

Leur nez fait la causette avec leurs trois mentons,

Et, branlants comme il sied à des personnes d'âge.

Ils gémissent : « Oh, oh! que de dévergondage! »

Avec un galurin sur sa tête d'oiseau.

Plus d'une mère-grand file son blanc fuseau.

Derrière on aperçoit, en robes dégrafées,

Les ondines du bois joli, les jeunes fées

Qui se poussent du coude et rient du coin de l'œil.

Et tout ce monde, heureux ou triste, en joie, en deuil.

Va, vient, court, coassant comme un centdegrenouilles.

Des vieilles en fureur brandissent leurs quenouilles.

Plick fait un pied de nez, Plock un saut périlleux.

Quand tout à coup plus rien. Silence merveilleux.

Le Seigneur Obéron paraît sur la pelouse

Et donne galamment la droite à son épouse.

Dont le corsage en fleur semble tout un jardin.

— « Messieurs, la cour, glapit l'huissier, un vieil ondin.

Silence et chapeau bas, on appelle la cause. »

Et voici venir, fraîche et blonde et toute rose,

La délinquante. Hélas! Elle est en grand émoi,

Très fière cependant. — « Approche, dit le roi.

On m'en a raconté de belles sur ton compte.

Une fée embrasser un homme, quelle honte!

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