‹ L'Heure enchantéeChapitre 4 sur 13 · LES SAUVAGEONS · texte numérisé non relu

LES SAUVAGEONS

Et sur leurs cous ridés mêle leurs cheveux blancs.

Elles vont, elles vont toujours. Leurs bras tremblants

Dans la nuit qui s'effare ont des battements d'ailes.

Leurs jambes en fuseaux, ridiculement grêles,

Ont peine à se tenir, en dépit des bâtons...

Leurs nez crochus d'oiseaux picorent leurs mentons,

Leur tête branle ainsi que leurs mains maigrelettes

Et leurs os font du bruit comme ceux des squelettes.

Elles vont. Les chevreuils sortent de leurs abris

Et, pour les voir passer, ouvrent des yeux surpris.

L'écureuil les regarde et fait une culbute,

Le crapaud les salue avec un air de flûte,

Et les chauves-souris aux ailes de velours

Les frôlent lourdement. Elles marchent toujours.

Écoutant le passé divin qui les appelle.

La forêt, n'est-ce pas la suprême chapelle

Ou gît encore au bas de l'autel renversé

Le Dieu mystique et beau qu'on n'a pas remplacé?

Les trois soeurs voient partout sa radieuse image,

Et, complice, la brise accueille leur hommage.

Voici le carrefour où tourna tant de fois

La ronde des ondins et des dames des bois.

Que de perles alors au cou de la nuit brune!

Quel chapelet d'éclats de rire au clair de lune!

Comme tous les échos étaient énamourés!

Ainsi qu'un fol essaim de papillons dorés,

Passaient et repassaient dans la lumière bleue

Les pourpoints de satin et les robes à queue.

La viole d'amour, mêlée aux violons.

Disait l'éclat tendre et charmant des cheveux blonds.

8o l'heure enchantée

Les yeux de violette où resplendit l'aurore,

Les bouches de vingt ans que le baiser colore.

Et tout à coup la douce voix s'alanguissait.

Beau comme le soleil d'Avril, apparaissait

Celui dont le sourire ensorcelle le monde.

Le jeune homme qui tient la Rose. Oh ! quelle ronde !

Comme elle déroulait ses anneaux gracieux!

Quelle musique folle éclatait sous les cieux.

Comme on s'aimait! Les fleurs étaient surnaturelles.

Et dans l'azur profond volaient des tourterelles.

Hélas ! Le vent du Nord a soufflé méchamment.

Un jour a dissipé l'antique enchantement;

Demoiselles des bois, sylphes, lutins et gnomes

Sont partis de concert au pays des fantômes

Et le cercle magique est près de s'effacer.

Les vieilles sœurs pourtant voudraient encor danser.

Soulevant tour à tour leurs tuniques fanées

Où s'effeuille un bouquet de roses surannées,

Elles vont murmurant une espèce de chant.

Et c'est tout à la fois ridicule et touchant.

Elles ont oublié les syllabes de joie

Qui font en plein hiver que le printemps verdoie.

Et cependant, voyez : A la pâle clarté

De la nuit, leur visage a repris sa beauté.

Voyez: ce ne sont plus déjà les béquillardes

Sur qui s'apitoyaient les louves et les hardes.

Elles ont redressé leur dos endolori

Et leur bouche maussade a presque refleuri.

L'esprit consolateur a détaché leurs chaînes.

L'âme de la forêt, l'âme antique des chênes

LES SAUVAGEONS 8l

A passé dans leur âme et la fait tressaillir Comme le gui sacré qu'un prêtre va cueillir. Celle qu'on appelait jadis la sœur aînée, La plus grave des trois et la plus obstinée, Celle qui conduisait, en des temps plus heureux, La ronde merveilleuse autour des chemins creux, S'est tout à coup dressée au bord de la clairière. Et la nuit en silence écoute sa prière, La nuit, qui reconnaît la voix de son enfant Et ne se courbe pas sous l'homme triomphant :

— « Filles du vieux Bélen, quelles métamorphoses Depuis le jour sacré qui reçut nos aveux. Lorsque nous regardions, des lys dans nos che\eux, L'aurore se lever sur les campagnes roses !

« Le ciel nous souriait comme un père indulgent. L'univers nu riait en sa beauté sans voiles. Et nous aimions à voir du réseau des étoiles Sortir la lune blonde et le soleil d'argent.

« Quelle fleur de gaieté ! La terre adolescente Offrait ses jeunes seins à tous, sans se lasser. L'amour, comme un enfant, se laissait caresser, La vie était sans tache et la mort innocente.

« Des hommes sont venus, stupldes et méchants, Dont l'haleine glacée a soufflé notre joie. Ils ont dit : « Fais silence » à l'aube qui flamboie, Ils ont voilé de noir la pourpre des couchants.

« Et maintenant le monde a peur de la lumière. L'azur délicieux ne saurait l'enchanter.

Il n'ose plus sourire et n'ose plus chanter ; La seule fleur qu'il aime est la rose trémière.

« L'homme a tout désappris des rites vénérés. Son corps lui fait horreur, son âme l'épouvante. Adieu, la source vive et claire. Il vente, il vente. Il vente sans relâche aux bois désespérés ! » —

Tandis que la nuit douce apaise ses murmures Et que le vent s'endort au milieu des ramures. Ainsi parle la fée indomptable, et sa voix S'éparpille en échos douloureux dans le bois. Avec sa face morne et sa haute stature, Elle semble évoquer l'immortelle nature; La rigide forêt la regarde en pleurant. Une brise a soufflé sur le monde expirant. Et voici qu'en rêvant, la clairière soupire Et que les fleurs au loin s'efforcent de sourire. La plus jeune des sœurs s'est levée à son tour. Au fond de ses yeux passe une image d'amour, Une image tremblante et qui se décolore. En vain tout la délaisse. Elle revoit encore Le jeune homme idéal qui l'avait su toucher, Et son cœur attendri ne s'en peut détacher :

— « O face rieuse.

Divin oiseleur

Aux beaux yeux couleur

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