MÉDAN. — INAUGURATION DU BUSTE D'EMILE ZOLA
C'est une silencieuse soirée d'automne. Sur la campagne en or traînent des écharpes de brume >bleue. La maison du Maître est toujours pareille, triste un peu seulement d'être vide et souvent close. Les allées du jardin déroulent mollement leurs méandres élégants et simples, et l'avenue des Tilleuls nous
accueille toujours dès la grille pour nous conduire vers la haute demeure aux briques fauves. Nous nous retrouvons ainsi, chaque année, comme une famille d'enfants dispersés qui se réunirait chez un aïeul, et l'émotion est douce comme la cérémonie est sans apprêt. Des mains se serrent et des propos cordiaux se tiennent — cependant qu'un respectueux murmure accompagne Mme Zola sur son passage. Cette année, nous inaugurons un buste de l'auteur des Rougon. Nous considérons l'œuvre nouvelle du jeune sculpteur José de Charmoy. Une sensation étrange nous saisit devant ce bloc de pierre ; devant ce buste sei^e fois grandeur nature! L'impression d'une disproportion certaine, d'une erreur absolue, nous attriste. Certes, ce masque a de l'allure, mais ce qui serait admissible parmi l'immensité de la Timgad africaine ou dans la splendeur des ruines d'Angkor n'est point à sa place dans ce cadre de banlieue parisienne. M. José de Charmoy ne progresse pas. Je crains qu'il ne progresse plus. Je fus, à Paris, l'auteur de la première critique consacrée à son oeuvre. J'ai le droit et le devoir de répéter qu'il a peut-être du génie, mais qu'il manque de talent. Il commet des fautes de métier qui consternent et qui compromettent ses idées, souvent fort belles. Il y a, voyez- vous, une implacable question métier qu'il est nécessaire de connaître au point qu'elle soit machinale, instinctive, involontaire. Les doigts doivent être les serviteurs fidèles de l'intelligence. M. José de Charmoy ignore trop l'anatomie. Les tempéraments sont assez rares
pour qu'ils consentent à compléter leurs dons par l'étude.
Maurice Le Blond parle d'une voix sourde, mais il s'exprime en un excellent français. Léon Frapié parle peu distinctement, mais avec justesse et émotion. M. Parsons parle pour son ministre. M. Tabouriech parle pour sa Ligue des Droits de l'homme, d'autres parlent. .. Trop !... Mais voici de Max qui fait rouler dans la vallée paisible, où s'éteignent des clameurs de coqs lointains, les alexandrins solides d'un poème, hors-programme, de René Fauchois :
...O Zola, rude chef sous qui nous combattîmes,
Ta mémoire à jamais resplendit sous les cimes !...
Non, non, tu n'es pas mort, toujours nous t'entendrons.
La haine peut lancer ses sombres escadrons
Sur le monde : partout, toujours, contre la ruse
Et la force, ton cri retentira : « J'accuse! »
Et nous accuserons sans courroux et sans peur,
Et tu n'auras jamais fini d'être vainqueur !
Des applaudissements s'élancent derrière la ruée de ces vers éclatants... Batilliat et Riotor contemplent « la maison ». Les amis les plus chers de Zola entourent sa veuve : le grand éditeur Fasquelle. le puissant musicien-critique Alfred Bruneau, le vaillant directeur de l'Assistance publique Mesureur... Et aussi Alfred Dreyfus, toujours doux et modeste, à côté de son fidèle ami le général Picquart... Or, je me remémore ces paroles prophétiques que Zola prononça solennellement à la Cour d'assises, le 21 février 1898: «Dreyfus est innocent, je le jure! Ty engage ma
vie; j'y engage mon honneur. Devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant toute la France, devant le inonde entier, je jure que Dreyfus est innocent l... Je n'ai pour moi que Vidée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille. Je vaincrai. Je n'ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et l'injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d'avoir sauvé son honneur I... »
Il y a des frissons surhumains.