‹ L'heure qui passe;Chapitre 62 sur 63 · REMEMBER · texte numérisé non relu

REMEMBER

C'est un petit salon baigné par la lumière mélancolique de deux heures après-midi, dans le bleu Paris automnal. La rue est calme. La rumeur lointaine de la capitale laborieuse arrive à peine jusqu'à nous. Nous conversons à mi-voix... Des larmes montent à nos yeux. Droite dans sa robe de deuil, belle d'une beauté émouvante et sévère, Mme Duval, sous ses cheveux blancs, est pareille à une statue de la Douleur. Elle me parle de son pauvre grand enfant, disparu « à un âge où Ton ne devrait pas mourir », son pauvre enfant malade, sincère, artiste, depuis toujours. Sa voix brisée vibre dans la pièce comme dans une crypte, et je neveux pas tenter de consoler cette Mère, — car il est des souffrances que Ton ne peut atténuer. Nous revenons, par la pensée, vers notre ville natale, Fécamp, paisiblement couchée devant les hautes values ; ses falaises de craie immaculées et vertigineuses où nichent les mouettes, et son ciel tourmenté, lourd de nuages blancs érigeant dans l'espace des ruines mouvantes et fabuleuses. Oh ! notre enfance, là-bas, dans les vieilles rues vides bordées de murs, crètées de ravenelles d'or, les quais fleurant le brai, le bois et la saumure, les tonneliers frappant sur des douves sonores et les noirs cabarets où l'on boit du genièvre !...

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Et c'est là toute la jeunesse de Paul Duval, ce sont les impressions premières ressenties par Jean Lorrain, — et c'est toujours vers cela, vers son pays, vers sa Race, que sa pensée reviendra. Qu'il égare ses pas dans l'ombre fauve de l'ancien Marseille, qu'il s'ennuie dans des coulissesou des salons à Paris, qu'il rêve sur l'Amstel ou qu'il délire devant les splendeurs de la « Tripoli des vagues, Tripoli des palmes », il n'oublie jamais sa « petite patrie »,et c'est à elle qu'il compare toutes choses.

On n'a pas osé nier la vaillance au travail, la conscience d'artiste et la probité de métierde Lorrain. C'est bien. Mais qui dira, commeCelle qu'ilappela toujours « maman », son stoïcisme dans la douleur physique (qu'il cachait par tous les moyens) et sa délicatesse dans la reconnaissance filiale? Jamais, mieux que ce soir, je n'ai compris qu'il est impossible de séparer le souvenir du grand enfant malade, affamé de sympathie et si triste que fut Paul Duval, de celui de son ange gardien.de sa Mère. Il est parti à l'heure où il achevait d'aménager sa nouvelle demeure de la place Cassini, à Nice, cette demeure qu'il ne voulait plus quitter ; il avait décidé de s'y cloîtrer à jamais comme un vieux navigateur qui, dans sa retraite, feuillette ses souvenirs d'aventures aux pays lointains... 11 l'aimait, ce « refuge » que personne n'a connu et duquel il m'écrivait, un mois avant sa mort, en m'envoyant son « changement d'adresse » : « Si vous saviez dans quel quartier je suis logé, vous verriez combien je suis peu hiverneur niçois. J'habite le port, au milieu

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des pêcheurs et des paquebots en partance. De mes fenêtres, de mon lit, je vois les bâtiments entrer dans le port. Des vergues, des agrès, un môle, le rempart d'une falaise abrupte et toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs... » C'est là que va se retirer, solitaire et résignée, parmi les meubles qu'il aimait et parmi les bibelots qu'il plaça de ses mains, la Femme à qui, selon l'expression de notre vigoureux et délicat Paul Adam, « il faut savoir gré d'avoir nourri l'intelligence qui valut tant de gloire à tous deux»... Elle verra souvent surgir, à ses côtés, l'ombre de l'Artiste qui n'est pas disparu tout entier, puisque son souvenir vit et puisqu'il vivra dans la mémoire des hommes, comme celui du plus somptueux coloriste de notre temps.

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