L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-même
vant de mettre sous les yeux du Lecteur les pages émouvantes dans lesquelles l'illustre aide de camp de Napoléon Ier raconte lui-même, heure par heure, les péripéties de sa mémorable évasion, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler son origine, ses débuts dans la carrière, de résumer sa vie militaire et politique, qui devait si tristement aboutir à la plus horrible catastrophe. Cette notice biographique a été tracée de main de maître par un membre de l'Académie française, M. Cuvillier-Fleury et c'est son intéressante narration que nous allons reproduire ici comme la meilleure entrée en matière, la préface obligée des Mémoires de Lavallette.
Quelques jours avant le 10 Août, le roi Louis XVI passait en revue les gardes nationales de Paris, rassemblées au Carrousel : le monarque venait par la droite du front de bataille, d'un pas
lent et mesuré, distribuant les encouragements et les éloges, lorsque, de l'extrémité opposée de la ligne, un jeune soldat accourt, se précipite dans le rang qui faisait face au roi, et s'écrie avec enthousiasme : « Vive le roi ! Vive Louis XVI ! nous sommes pour le roi jusqu'à la mort ! » Louis XVI étonné s'arrête, remercie de la tête et du geste, puis demande le nom du jeune homme ; — c'était Lavallette.
Bientôt la journée du 10 août mit à l'épreuve ce courage si impatient de se montrer : Lavallette eut le commandement d'un poste aux Tuileries ; il le défendit longtemps contre la fureur des insurgés, qui semblaient se multiplier sous le feu du château. Mais il fallut céder ; on apprit que Louis XVI s'était rendu dans le sein de l'Assemblée ; ce fut le signal du massacre. Lavallette, couvert de sang et de poussière, entraîné par quelques amis, échappa par miracle à une mort qui eût été glorieuse ; mais sa destinée ne devait pas s'arrêter là.
Cinq ans plus tard, le 19 fructidor, un jeune officier en brillant uniforme, portant au bras l'écharpe aux trois couleurs, se jetait précipitamment dans un cabriolet, auprès de la porte du Petit-Luxembourg ; un de ses camarades d'enfance passant par là le reconnut.
— Que deviens-tu ? lui dit cet ami.
— Je retourne en Italie au plus vite.
— Qui te presse si fort?
— Barras, qui menace de me faire fusiller dans vingtquatre heures.
— Sauve-toi donc, car il est en veine.
— Qui le sait mieux que moi ! J'ai voulu m'opposer aux sottises cruelles de cette nuit, ils me chassent ce matin ; mais j'ai bonne conscience, et Bonaparte me protège... Adieu, je pars ; s'il plaît au ciel, nous nous reverrons !