‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 2 sur 54 · LES ANTECEDENTS · texte numérisé non relu

LES ANTECEDENTS

Lavallette s'éloigna rapidement ; le soir il avait quitté Paris.

Laissons-le brûler le pavé sur la route d'Italie, et remontant de quelques années, suivons le chemin qu'il a fait depuis le 10 août jusqu'au 18 fructidor, de volontaire royaliste devenu capitaine dans l'armée républicaine.

Il est hors de doute que la révolution de 89 était désirée par la majorité des Français. Néanmoins, les violences qui signalèrent ses débuts avaient révolté toutes les âmes honnêtes ; ni les pillards des magasins Réveillon, ni les assassins de Foulon et Berthier, ni les hurleurs du 20 juin, ne représentaient les vœux et les sentiments de la France; et le parti de Louis XVI sembla d'abord se grossir de tous les patriotes qu'indignaient de si coupables excès.

Dans cette disposition des esprits, la guerre étrangère éclata, précédée d'insolentes menaces ; ce fut une puissante diversion aux embarras qu'éprouvait alors le parti républicain, maître de l'Assemblée législative ; il s'en saisit avec habileté ; et tandis que l'émigration des nobles enlevait au roi dans l'intérieur ses appuis naturels, tous ceux qu'une pitié généreuse et désintéressée avait d'abord ralliés pour sa défense couraient maintenant aux frontières, triomphaient à Valmy, à Jemmapes, en Savoie, avec Kellermann, Chartres et Montesquieu, et n'entendaient plus, dans ce bruit des camps et dans cette ivresse de la victoire, les cris de détresse de la royauté.

C'est ainsi que le trône s'écroula, faute d'appui.

Lavallette suivit, sous les drapeaux de la république, la foule de ceux'qui, comme lui, sans fortune, sans nom, sans avenir, ne voulurent exploiter ni l'émigration ni la terreur.

Ce jeune soldat à l'âme si généreuse était né en 1769. Son père, honnête marchand de Paris, lui avait fait donner au

Collège d'Harcourt une éducation distinguée, quoique un peu trop au-dessus de sa position sociale : de là une certaine gêne lorsqu'il fallut établir l'étudiant. Mais laissons-le raconter luimême cet épisode de sa jeunesse. (1).

« Mon père, dont l'éducation avait été faite avec soin, et qui en sentait tous les avantages, veilla sur la mienne avec une application constante ; j'entrai tard au collège, parce que ma santé était faible ; j'en sortis en 1788, après y avoir travaillé pendant huit ans à me charger la mémoire de latin que je n'ai jamais bien su, et de grec que j'ai complètement oublié. J'avais pour confesseur un excellent homme, qui ne négligea rien pour préserver mes mœurs ; il me mit entre les mains beaucoup de livres de piété, et il se plaisait à me faire apprendre par cœur les orateurs sacrés. Je pris un tel goût pour les sermons de Massillon et pour les oraisons funèbres de Bossuet, que ma vocation pour l'état ecclésiastique me parut décidée. Je tourmentai ma famille et j'en obtins l'autorisation de commencer mon cours de théologie : mais la première année suffit pour me révéler que Dieu me voulait ailleurs et je me décidai à entrer dans la carrière du barreau. Mon père vit avec plaisir ce changement dans mes idées, et il fut décidé] que je travaillerais chez un notaire et ensuite chez un procureur. La besogne du notaire m'ennuya plus encore que la théologie; j'y restai cependant près d'un an. Le praticien m'ouvrit ensuite son étude: heureusement c'était un homme d'esprit, appelé Dommanget ; il n'aimait de sa profession que les bénéfices qu'elle lui valait.

11 avait une bibliothèque nombreuse et choisie, et comme je ne lui étais point à charge, il me laissait passer mon temps au milieu de ses livres ; j'y fis de bonnes lectures, et j'y pris pour

(1) Ces extraits sont empruntés aux Mémoires du Comte Lavallette.

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