TRISTESSES DU SÉJOUR A LA CONCIERGERIE
supportable, j'y puisai du courage et des consolations. Enfin, en me repliant sur ma propre position, je m'arrêtai à cette pensée, qu'il était impossible qu'on me condamnât à la peine capitale, et que j'en serais quitte pour quelques années de prison. Cette perspective n'était pas gaie ; mais comme j'avais l'esx érance d'être enfermé dans une prison de Paris, je pourrais voir ma famille, la consoler et mettre de l'ordre dans mes affaires. Souvent aussi je pensais à l'échafaud, mais comme une menace vague, et qui ne pouvait se réaliser. J'étais dans le séjour du crime, et je me représentais souvent les terreurs d'un voleur, d'un assassin surtout, éveillé, la nuit, par les cris et le spectacle de sa victime, se débatttant en vain entre les mains du bourreau ; qu'il devait souffrir ! Mais je pouvais du moins retourner sans remords devant la journée du 20 mars ; l'indignation du souverain, toutes les colères de ses partisans ne me faisaient pas battre le cœur ; je me sentais fort, et je leur échappais en suivant dans une barque solitaire le navire qui emmenait l'empereur à SainU -Hélène.
Il me prit aussi l'envie de savoir ce qu'étaient mes nouveaux compatriotes, dans cet étrange pays ; car la Conciergerie est comme une région lointaine séparée de toute contrée civilisée, une espèce de colonie du Nouveau-Monde, régie par des lois brutales et despotiques, et dont la population n'est composée que de sujets détestables, dont la férocité et la dépravation ont besoin d'être sans cesse surveillées et réprimées. Pour y pénétrer, les passeports ne s'obtiennent qu'avec peine, et il faut s'y soumettre à d'humiliantes formalités, ne voir ses parents, ses amis, ses conseils, qu'à travers de doubles barreaux qui les tiennent éloignés de plusieurs pieds, entourés de geôliers, espions
privilégiés des paroles et jusque des moindres gestes, qui souvent se jouent des sentiments les plus douloureux, en leur imposant un rigoureux silence.
11 me fut très difficile d'obtenir quelques renseignements. Les geôliers ne répondaient pas à mes questions; mais d'après mes propres observations il me parut qu'il y avait, à l'époque de ma détention, environ cinquante prisonniers. Ils couchaient dans une vingtaine de chambres, qui renfermaient cinq à six lits, et qui se payaient dix francs par mois, ce qui s'appelait « être à la pistole ». Ceux qui n'avaient pas de quoi payer passaient la nuit dans une espèce de hangar sur la paille rarement renouvelée. La p'upart de ces malheureux allaient être condamnés aux galères, le plus grand nombre pour vols ou crime de faux. Leur insouciance sur leur sort était inconcevable.
Je n'avais pas voulu priver ma femme de mon valet de chambre: j'avais donc accepté, pour service particulier, un prisonnier condamné, mais qui ne devait subir sa peine que quelques mois plus tard. Employé comptable dans une administration, il avait soustrait des fonds de sa caisse, et il devait passer pour ce tait six années aux galères. C'était mon espion. Son patelinage mielleux et son ardeur affectée à me servir me donnaient un grand dégoût pourj sa personne ; mais soit par compassion pour son sort qui l'épouvantait, soit par la certitude de le voir remplacé par un autre plus scélérat que lui, je m'étais décidé à le garder. Cependant un tour de perfidie le fit éloigner de moi. Il couchait, avec six autres prisonniers, dans une chambre située vers la partie occidentale du bâtiment. Ces malheureux se mirent en tête de prendre la fuite, en creusant dans un mur de plus de douze pieds d'épaisseur, et de s'échapper
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L'heureux fugitit
par le quai des Lunettes. Mon honnête serviteur leur procura une énorme barre de fer, que les prisonniers appellent, je crois, une chancelière ; mais il avait commencé par les trahir, et le concierge les laissa faire assez longtemps. Pendant la nuit ils retiraient tous les gravats, en remplissaient leurs poches, et tous les matins les dispersaient adroitement dans la cour. Pour arriver à la muraille extérieure, ils étaient obligés de déplacer et de replacer, toutes les nuits, une énorme pierre de taille de six pieds de longueur. Ce travail durait depuis plusieurs mois, et ils n'avaient plus qu'une nuit d'efforts à employer pour retrouver leur liberté, quand le concierge vint faire sa visite : tout fut aisément découvert. Le traître fut en apparence enveloppé comme les autres dans le châtiment qu'on leur infligea ; mais ses compagnons ne prirent pas le change, et le concierge me dit que cet homme courait le risque d'être assassiné au bagne, qu'il serait difficile même qu'il fît le voyage de la chaîne avec eux. Les galériens sont impitoyables pour ce genre de trahison ; dix années ne suffisent pas pour le faire oublier.