‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 12 sur 54 · Maladie. — Changement de prison · texte numérisé non relu

Maladie. — Changement de prison

Je restai encore quinze jours dans cette prison provisoire sans avoir vu M. Decazes, que mon séjour si près de lui devait embarrasser un peu, si le souvenir de nos anciennes connaissances ne s'était pas effacé de son esprit. Le mauvais air et tous les dégoûts de la prison me donnèrent une maladie inflammatoire; mon médecin, qu était celui de M. Decazes, la soigna avec beaucoup de zèle, mais elle contribua à me faire changer de prison, et engagea le gouvernement à commencer promptement mon procès, dans la crainte que je n'échappasse, par une mort naturelle, à celle que l'on me destinait. Le dimanche 24 juillet, je fus brusquement placé dans un fiacre pour aller m'établir à quatre pas de là, à la Conciergerie : beaucoup de gens ne se doutent pas, à Paris, des prisons de la Conciergerie, situées sous les magnifiques salles du Palais de Justice, et qui servaient, dit-on, du temps de saint Louis, de cuisines et de provisions pour sa bouche royale. On me fit entrer dans le greffe, où je trouvai le concierge, appelé, je crois, Landrajein; c'était un homme de haute taille, familier jusqu'à l'insulte, quoique avec des formes assez polies. Il commença par faire mon signalement J à haute voix, et m'invita ensuite à le suivre jusqu'au fond d'un corridor obscur, où se trouvait ma nouvelle^ demeure. C'était un espace long et étroit, terminé par une espèce de fenêtre couverte d'un abat-jour, qui permettait d'entrevoir un pied carré environ du ciel. Les murs nus, et charbonnés de noms propres et d'exclamations de désespoir, étaient le seul ornement de ce triste séjour. Un mauvais châlit, une vieille table, une chaise et deux baquets en formaient tout l'ameublement.

J'en donne la description exacte, parce que c'est là que le maréchal Ney passa les trois premières semaines, à son entrée dans la prison. Je fus plus faible que lui, car il ne s'en plaignit pas ; mais quand je vis qu'il me serait impossible de lire pendant une demi-heure, j'éclatai en reproches, et j'écrivis au préfet de police pour lui dire que la maladie me tuerait très promptement si l'on ne changeait pas mon logement.

Le soir, le concierge vint me chercher pour me conduire à la promenade dans la grande cour, appelée le Préau, et, vers neuf heures, au lieu de me faire remonter dans mon cachot, il me conduisit dans une salle basse, où je trouvai une cheminée et une fenêtre, qui donnait sur une petite cour, séparée de celle des femmes par un mur élevé. « Je n'ai pas pu vous placer ici ce matin, me dit-il, parce que le général Labédoyère était enfermé dans la chambre à côté; mais on vient de le transporter à l'Abbaye. » Je voulus voir le lendemain cette chambre ; elle était encore plus incommode et plus triste que celle que je venais de quitter. Le malheureux y était resté huit jours au plus rigoureux secret, abandonné, pour ainsi dire, par les geôliers, puisqu'on ne venait le visiter que deux fois en vingt-quatre heures. Le cachot était si étroit qu'il ne pouvait pas même le parcourir en long, seule distraction qui lui fût permise, car il était privé de livres, de journaux, et même de toute correspondance. On commença, suivant l'usage, par me tenir au secret pendant six semaines. Je ne pouvais recevoir de lettres sans qu'elles fussent ouvertes, ni voir un ami sans que le greffier fût présent. J'avais de tristes nouvelles de ma femme : son écriture tremblante, ses souffrances qu'elle ne pouvait dissimuler par les assurances d'une bonne santé, tout contribuait à me

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tourmenter. Les inconvénients de ma prison se manifestèrent bientôt. A côté de ma chambre était une énorme porte en fer qui s'ouvrait à chaque instant du jour et à toutes les heures de la nuit pour relever la sentinelle. Son mouvement violent ébranlait jusqu'à mon lit et interrompait mon sommeil ; le froid et l'humidité me forçaient à entretenir du feu jour et nuit.

Ces tourments de tous les moments étaient loin de m'abattre, et je n'allai pas chercher de la force morale dans les illusions que la triste réalité éloignait chaque jour davantage. Je la trouvai dans ma préoccupation de l'empereur. Je souffrais, mais c'était pour lui ; mon infortune tirait un grand éclat de la cause qui l'avait fait naître. Mon nom et ma destinée étaient liés à son nom immortel ; et puis ses souffrances n'étaientelles pas plus violentes que les miennes ? La perfidie du gouvernement anglais le conduisait à Sainte-Hélène. Que de tourments lui préparait cet exil au bout du monde ! J'aurais eu honte de me plaindre devant une telle infortune. La vengeance des rois s'appesantissait sur nous deux, et je trouvais consolation et gloire à la partager. Cette pensée m'a constamment soutenu et m'a sauvé de toute faiblesse. L'idée qu'il lirait mon procès, que ma mort serait une émotion pour lui, que je me montrais digne de son attachement et de sa confiance, m'exaltait sans cesse. Je dirai plus tard comment ce sentiment d'énergie contre le malheur reçut un puissant aliment d'une autre cause.

M. — Un auguste compagnon d'infortune: le maréchal Ney.

Quelques semaines après mon entrée, un jour que je me promenais dans la cour, le maréchal Ney m'apparut au bas

de l'escalier qui conduisait à mon ancien cachot ; il me salua en montant rapidement, accompagné du concierge et d'un officier de gendarmerie. J'appris ainsi qu'il était arrêté. Il avait dédaigné, comme moi, de quitter le royaume, et s'était contenté de se réfugier dans le château d'un parent de sa femme, aux environs de Cahors. Son sabre, qu'il avait laissé dans le salon, le trahit. Il se laissa arrêter, bien persuadé qu'on n'oserait le condamner. Après un mois de séjour dans ce cachot, on le plaça enfin au-dessus de moi, dans le logement du greffier. Il y avait un poêle qui garantissait du froid, et sa fenêtre grillée, mais plus élevée, lui procurait un air un peu moins malsain que celui que je respirais ; mais son nom et ses dignités ne purent le garantir des vexations dont on se plaisait à l'accabler : il jouait assez bien de la flûte, et, pendant quelques jours, il put s'en servir pour charmer son ennui ; cette ressource lui fut enlevée, sous prétexte que les règlements de la maison s'y opposaient. Il aimait à répéter un air que j'ai eu longtemps en souvenir, et que je me surprenais à fredonner dans mes rêveries du soir. Je ne l'avais jamais entendu ailleurs. Le son de la flûte me rejeta violemment dans la Conciergerie, et je me sauvai en fondant en larmes, et en prononçant, avec amertume, le nom de l'infortuné maréchal. Pendant la journée, nous nous partagions la promenade dans la petite cour, sans pouvoir y rester ensemble, quoiqu'il fût constamment accompagné d'un gendarme. J'avais l'habitude de me promener dans la grande cour à six heures du matin : le maréchal désira choisir ce moment de la journée pour sa promenade ; je le lui cédai de grand cœur, et cet arrangement dura jusqu'à l'époque où le secret auquel il était soumis fut enfin levé. Alors,

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tous les jours, la maréchale et ses enfants venaient dîner avec lui. M"e Ney l'accompagnait toujours dans ses promenades. Un jour, elle s'approcha de ma fenêtre et me dit : « La sentinelle qui nous garde est un vieux soldat qui « a servi sous le maréchal ; mon mari désire beaucoup « causer avec vous. » Effectivement, le maréchal s'approcha : l'entretien ne pouvait être long. « Je suis tranquille « sur ma position, me dit-il ; des amis nombreux veillent « sur moi ; le gouvernement marche encore vers sa ruine. « Déjà les étrangers prennent parti pour nous ; l'indigna- « tion publique s'étend jusqu'à eux, et, si vous en voulez « la preuve, lisez ces papiers, et brûlez-les ensuite. » Il me glissa à travers les barreaux une liasse de brochures et de feuilles manuscrites. J'y trouvai effectivement des menaces violentes, et jusqu'à des provocations, qui me parurent fort maladroites, enfin beaucoup de nouvelles absurdes. Suivant elles, les Anglais en étaient aux regrets d'avoir replacé la maison de Bourbon sur le trône : l'impératrice Marie-Louise protestait dans un long écrit contre la décision des souverains qui l'avaient éloignée de France. Ce que le maréchal m'avait dit de ses amis était plus exact ; mais quelque temps après, j'appris qu'il avait échoué dans une tentative essayée pour se sauver de la Conciergerie, et que six mille officiers à demi-solde avaient été forcés de s'éloigner de la capitale, par ordre du ministre de la guerre. Peu de temps après cet entretien, nous avions encore changé les heures de nos promenades. C'était alors lui qui descendait le soir dans le Préau, accompagné de sa femme, de son beau-frère et de sa bellesœur, madame Gamot. Les prisonniers étaient en ce momentlà retirés dans leurs dortoirs ; parmi eux se trouvait un

militaire dont la jolie voix et les chansons plaisantes amusaient le maréchal.

Je désirais vivement le revoir, et un soir je hasardai de demander à monter sur le Préau: le concierge était sorti; le geôlier m'ouvrit la porte et m'y conduisit. J'y trouvai le maréchal Ney et M. Gamot : je me joignis à eux. C'était environ trois mois après notre premier entretien. Toutes les illusions du maréchal me parurent alors dissipées.

« Labédoyère y a passé, me dit-il ; puis ce sera vous, » mon cher Lavallette, et moi ensuite.

— Peu importe, lui dis-je, qui de vous ou de moi tom- » bera le premier ; je vois qu'il n'y a plus de ressource.

— Oh ! oh ! nous verrons : cependant tous ces avocats » m'ennuient et ne comprennent pas ma position, mais je » parlerai. »

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12. — Tristesses du séjour à la Conciergerie. — Un misérable espion.

Le temps s'écoule bien lentement en prison : l'ennui commençait à me gagner; je me rebutais sans raison contre ma situation, et je me tourmentais de celle de ma pauvre Emilie. Chaque journée m'apportait de plus mauvaises nouvelles de sa santé. J'avais obtenu d'elle qu'elle ne vînt pas avant de se trouver mieux : il y avait de quoi la tuer. Mon temps si mal employé à creuser l'avenir, à épuiser toutes les conjectures, à maudire le nouvel état de choses, me jetait dans un abattement funeste. Je sentis le besoin de m'en relever par la seule distraction qui me fût permise, par la lecture. Je me fis apporter YHistoire d' Angleterre de Hume. En lisant le récit de toutes les infortunes royales dont elle est pleine, je trouvai mon malheur

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