‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 17 sur 54 · LES INTERROGATOIRES · texte numérisé non relu

LES INTERROGATOIRES

« faire le reste. » J'étais de son avis, mais comment trouver une maladie ? Je ne pouvais me décider à me casser bras ou jambe; n'a pas qui veut une fluxion de poitrine ou une gastro-entérite au dernier degré : je gardais donc ma bonne santé et tous les dangers de ma position. Enfin, il fut décidé qu'on commencerait un interrogatoire devant un conseiller de la police, et ce fut M. Dupuis qu'on me donna pour rapporteur. J'avais souvent dîné avec lui plusieurs années avant, chez des amis communs. Qnand j'arrivai devant lui, nous nous reconnûmes. La présence du greffier me contint. Ce magistrat me parut ému d'une généreuse compassion, mais la marche de l'interrogatoire lui fit bientôt connaître qu'il n'avait pas besoin de ménagements avec moi. J'allais audevant des explications, je les provoquais de toute manière ; le premier interrogatoire dura cinq heures, bien malgré lui, car il me supposait fatigué et voulait s'arrêter ; mais je me sentais si complètement innocent, je trouvais si important de détruire les préventions et tout cet échafaudage d'imputations mensongères dont l'acte d'accusation était chargé, que j'aurais continué dix heures encore s'il l'eût voulu. Le lendemain, nouvelle séance: elle dura encore quatre heures.

J'ai su par des amis que M. Dupuis n'avait pas caché son étonnement sur l'importance qu'on donnait à cette cause, et qu'à la nouvelle de ma condamnation, il exprima son indignation avec une généreuse franchise. Deux mois, je crois, s'écoulèrent entre cet interrogatoire et mon jugement, mais le temps ne calmait pas la haine. Mes amis étaient effrayés de la violence des salons contre moi. Les royalistes cherchaient à démontrer ce prétendu complot qui avait ramené l'empereur ; ils s'obstinaient à ne pas douter que je n'eusse été le chef de l'entreprise. A les entendre, une correspondance avec

l'île d'Elbe avait été très active pendant les onze mois du premier règne ; selon eux, tous les anciens employés de la poste y avaient participé ; les malles du Midi n'étaient remplies que de mes lettres, et c'est ainsi qu'on avait préparé le débarquement à Cannes et ce qui s'en était suivi. Chefs, commis, courriers, directeurs dans les départements, tous avaient été dans le secret et concouraient à mes desseins. Certes, si j'avais été le chef et l'organisateur d'un tel complot, je pourrais m'en vanter maintenant. La conception et l'exécution pourraient me donner une réputation magnifique ; je serais le plus profond des conspirateurs et je pourrais prétendre à une grande partie de cette gloire que les peuples accordent trop souvent aux hommes qui se sont illustrés par de vastes entreprises, même quand elles ont un but contraire à la morale et à l'humanité ; mais la vérité avant tout.

En 1814, j'avais écarté de moi avec soin tous les employés de l'administration des postes. Au désir ardent de revoir l'empereur ne s'était mêlée aucune pensée d'ambition. L'enthousiasme de la France pour sa personne, la conviction, que je partageais avec elle, que seul il pouvait la gouverner et l'affermir au premier rang des nations du globe, l'espérance qu'à tous ces bienfaits il joindrait encore celui de rendre au pays toutes ses libertés ; enfin le sentiment profond de ma reconnaissance, ce sont là les seuls moteurs de ma conduite. Mille autres à ma place en auraient fait autant. Des millions d'autres ont été entraînés dans le même mouvement. Dans la route, à son arrivée, les peuples se sont pressés à sa rencontre : ce qu'il y avait de plus grand dans le pays s'est précipité pour le servir, tant ceux que les Bourbons avaient écartés, que ceux qu'ils avaient gardés. Une bataille perdue a décidé de toutes nos

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