‹ L'heureux fugitif, histoire de l'évasion du Comte de Lavallette, aide de camp de Napoléon 1er, racontée par lui-mêmeChapitre 18 sur 54 · Curieux incidents · texte numérisé non relu

Curieux incidents

Je craignais beaucoup que pendant l'époque de mon séjour en prison il n'y eût quelque exécution ; le cachot des condamnés était situé à côté du mien, au fond de la cour où je faisais mes promenades habituelles. Deux accusés de meurtre furent jugés, mais acquittés. L'un était un jeune homme qui sortait des gardes-du-corps. L'autre personne était une femme accusée d'avoir poussé sa sœur infirme dans la Seine, où elle s'était noyée. Cette malheureuse édifiait jusqu'au geôlier par sa bonne conduite. Aussi fallut-il employer la rigueur pour que ses odieuses compagnes ne poussassent pas envers elle la jalousie jusqu'à l'outrage. Le jour du jugement, elle s'était parée avec beaucoup de soin. Au retour du tribunal, elle se trouva mal, mais sa joie était décente, et en quittant la prison, elle voulut laisser à ses méchantes compagnes des témoignages de son bon cœur ; comme elle possédait peu d'argent, elle me fit demander une modique somme de dix francs pour augmenter son cadeau, en priant Dieu pour moi de me faire trouver des jurés aussi justes que l'avaient été les siens.

Après la levée du secret, quelques amis vinrent me visiter. Je dois mettre au premier rang le comte Alexandre de Larochefoucault, dont la constante amitié n'a cessé d'adoucir mes peines et qui m'en a donné une preuve touchante en acceptant les fonctions de subrogé-tuteur de ma femme pen-

dant sa longue maladie ; et M. de Vandeul, plus tard membre de la chambre des députés. Comme il devait partir pour la campagne et y rester tout l'automne, il me mit, un jour, deux cents louis d'or dans la main, en me priant de les conserver. « Vos relations avec votre famille peuvent être difficiles, me dit-il, l'argent ne peut jamais nuire ; il vaut mieux que vous en ayez maintenant en votre possession que d'être obligé d'en demander. » Effectivement, ces deux cents louis me furent d'une grande utilité pour gagner la Bavière deux mois après. Sa mère a été un ange de bonté pour ma femme. C'est elle qui lui a porté les premières consolations dans sa prison.

Le colonel Briqueville, encore souffrant de deux blessures qu'il avait reçues à l'affaire de Versailles, quittait souvent son lit pour venir causer avec moi des heures entières. Je dois aussi beaucoup de reconnaissance à MM. Franck O'gaerty et de Fidières, pour les marques d'attachement qu'ils m'ont prodiguées. Mais le plus assidu de tous était un de nos parents, Tascher de Sainte-Rose, aide de camp du prince Eugène. Cet excellent jeune homme, souffrant d'un asthme qui ne lui permettait pas de se coucher depuis son enfance, et dont les accès le mettaient, deux fois par mois, au bord de la tombe, venait passer des journées entières près de moi. Le charme de sa conversation et la douce gaieté de son caractère me faisaient oublier mon cachot et l'avenir. Il s'obstinait à soutenir que je serais condamné au bannissement, et il me pressait de l'accompagner à la Martinique, où il était né. Il me peignait avec l'enthousiasme d'un colon son beau climat, ses ombrages, la variété des plaisirs, les moeurs originales des habitants et les soins que me prodiguerait une famille nombreuse

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