Un dernier plan arrêté. — L'Anglais Bruce
Enfin, le dix-huitième jour de ma retraite, Baudus vint me trouver enivré de joie. « Nous allons réussir, me dit-il en m'embrassant : ce sont des Anglais qui s'offrent à vous sauver, et je crois qu'ils y parviendront. »
Voici ce qui s'était passé. La princesse de Vaudemont, inquiète de me savoir encore à Paris, quoiqu'elle ignorât chez qui, me cherchait des libérateurs. Elle confia son chagrin à madame de Saint-Aignan, née Caulaincourt, personne très spirituelle, dont la bonté était inépuisable et le courage sans bornes. Madame de Saint-Aignan proposa à la princesse de sonder un jeune Anglais, M. Bruce, que toutes les deux voyaient souvent. Bruce, enchanté de contribuer à sauver un infortuné, échappé de l'échafaud d'une manière si merveilleuse, accepta avec transport la proposition de ces dames et alla la confier au général Wilson.
Le général partagea l'enthousiasme de son jeune ami. Il avait échoué dans sa tentative pour sauver le maréchal Ney et espérait bien prendre sa revanche avec moi. Il en fit une expédition militaire; et comme Bruce ne faisait pas partie de l'armée, il fallait s'adjoindre un ou deux officiers, hommes indépendants, d'opinion libérale, et qui trouveraient un vrai plaisir à faire une bonne malice au gouvernement des Bourbons. La route de la Belgique, par Valenciennes, était
Emilie arriva, accompagnée de Joséphine. (P. 91).
affectée spécialement au service de l'armée anglaise : cette route fut donc choisie pour me faire échapper.
Le 9 janvier 1816, à huit heures du soir, je pris congé de mes hôtes ; nous étions tous profondément émus, surtout moi de les quitter avec si peu d'espérance de les revoir jamais. Je les ai revus cependant ; à l'heure où j'écris ceci, je me trouve sur la rive gauche de la Seine, à vingt minutes d'une délicieuse campagne qu'ils habitent toute l'année. Je les vois tous les jours, je les ai retrouvés heureux et indépendants. Je me plais à penser que ce bonheur si pur pourrait bien être en partie la récompense de leur noble et courageuse conduite envers moi.
Après les avoir embrassés, MM. Bresson et Baudus me conduisirent au coin de la rue de Grenelle, où je tiouvai encore le cabriolet et le fidèle Chassenon. En allant à ma destination, nous traversâmes le Carrousel : je ne pus m'empêcher de sourire en passant le long des nombreuses sentinelles qui bordent la grille des Tuileries, et en voyant le château illuminé, rempli de gens furieux de ne pouvoir parvenir à mettre la main sur moi, tandis que j'étais à cinquante pas d'eux.