UNE NUIT D'ALARMES
accueil aimable ; nous nous assîmes autour d'un bol de punch ; la conversation roula sur les affaires publiques avec autant de calme et de liberté d'esprit que si nous eussions été à Londres ; ces messieurs paraissaient tranquilles sur le voyage du lendemain ; enfin, après une heure d'entretien, Bruce et le général Wilson se levèrent, et celui-ci, en me serrant la main, me dit :
« Soyez levé demain à six heures ; faites une toilette soignée ; il y a ici un habit de capitaine aux gardes dont vous vous couvrirez ; à huit heures précises, je vous attends à la porte.
— Moi, me dit Bruce, je vais passer trois jours à la campagne, car vous n'avez plus besoin de moi. Mes vœux vous accompagneront, et j'aurai de vos nouvelles par vos amis. »
Après leur départ, M. Hutchinson m'offrit son lit. Je n'avais nulle envie de dormir, et je m'étendis sur un canapé. Pendant que mon hôte était livré au sommeil le plus profond, je m'occupai doucement à chercher dans l'appartement un coin où je pusse me cacher, dans le cas où la police viendrait nous faire une visite ; mais il était peu meublé et composé seulement de deux pièces et d'un cabinet. Impossible d'échapper pendant un quart d'heure aux recherches les moins actives ; j'ouvris la fenêtre pour mesurer la distance au pavé, mais elle était trop élevée pour espérer de pouvoir me sauver après la chute.
Vers une heure du matin, je fus réveillé par un bruit violent et par un colloque fort animé qui venait de la porte cochère. En écoutant, je compris qu'il s'agissait d'entrer dans la maison ; je réveillai promptement mon compagnon de chambre. « Je crois que je suis découvert ; levez-vous, je vous en prie : on veut entrer dans la maison. » M. Hutchinson sortit tranquillement, et, après cinq minutes qui me parurent bien
longues, il rentra en me disant: « C'est une dispute de la portière avec un officier français qui loge au troisième étage. Elle se plaint qu'il rentre trop tard. Ainsi dormons tranquillement. »
Enfin, après avoir compté toutes les heures de la nuit, j'entendis sonner six heures ; je procédai promptement à ma toilette, et, à huit heures précises, je trouvai M. Wilson dans la rue, vêtu de son grand uniforme, dans un joli wiski sans capote. M. Hutchinson parut bientôt à cheval, et nous nous mîmes en route. Le temps était magnifique, toutes les boutiques ouvertes, tout le monde dans les rues, et, par un singulier hasard, on dressait à la Grève le poteau qui, suivant l'usage, sert à l'exécution en effigie des contumaces.
37. — Rencontres diverses. — Péripéties du voyage. La frontière franchie.
Nous entrâmes dans la rue de Clichy, qui conduit à la barrière de ce nom. Comme j'étais couvert de l'uniforme et du schako des gardes, les soldats anglais que nous rencontrions s'arrêtaient en faisant le salut militaire. Deux officiers qui se trouvèrent sur le chemin parurent fort étonnés de voir, avec le général Wilson, un de leurs camarades qu'ils ne connaissaient pas ; mais M. Hutchinson s'approcha d'eux, et les occupa pendant que nous arrivions à la barrière. A droite et à gauche, étaient deux corps de garde anglais et français. Les soldats prirent les armes. Heureusement ceux-ci étaient gardes nationaux, et il n'était pas vraisemblable qu'ils me reconnussent, puisqu'ils n'habitaient pas le même quartier que moi. Nous passâmes doucement, et, à quelques pas de là, je remerciai vivement Wilson,